A 53 km. de Nice, 475 m. d’altitude. On y va par Grasse
Mon Pays. — II. 1°
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une sorte de rempart compact que les rayons crépusculaires illuminent de fauves reflets, lie reste du village semble pelotonné, ramassé pour la lutte et les contre-attaques. Viennent les agresseurs, ils seront reçus comme il sied...
Mais, arrêtons bien vite l’imagination qui vagabonde. Saint-Cézaire n’a aucune intention belliqueuse et les paisibles gens du Var se contentent d’en admirer, de loin, la fière silhouette, la tournure pimpante, la grâce aérienne. C’est pour eux le premier village des Alpes- Maritimes, le seuil de cette terre promise où surgissent toutes les joies, tous les parfums, toutes les délices. Une fois cette porte franchie, c’est le Paradis terrestre qui commence... Saint-Cézaire fait office de guichetier.
Pour dresser devant ceux qui viennent vers la lumière et l’azur une dernière épreuve, il a conservé la plupart des anciennes portes moyenâgeuses par où passaient nécessairement, jadis, les habitants revenant des campagnes et les voyageurs. Devant ces « clausures » antiques on peut encore exiger qu’on montre patte blanche, et les ruelles qui les suivent sont -propices pour dévisager les nouveaux venus. Toutefois, ce n’est là qu’un trompe-l’œil, une façon discrète de rappeler qu’il suffirait de vouloir pour que le village reprit ses méfiances d’antan. De larges et belles routes modernes ont crevé toutes les défenses d’autrefois, et plus personne ne se soucie d’aller passer sous les « portails » où veillaient les hommes d’armes. La route de Saint-Vallier envahit le village par le nord, celle de Grasse par l’est, celle qui monte du fond de la vallée delà Siagne pénètre à l’ouest... Saint-Cézaire se laisse posséder sans résistance, et bien campé sur le sol rocheux où il a pris racine, dans la gaieté d’un ensoleil-
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lement magnifique, content de ses olivaies abondantes, de ses cultures maraîchères, de ses vignobles, de ses champs de blé, il regarde, de tous les yeux de ses maisons claires, l’admirable panorama étalé devant lui et d’où ne montent que des rumeurs champêtres, des chants d’oiseaux, des murmures de rivières bondissantes.
Par-delà la Siagne bruyante, aux vertes eaux écumantes, les montagnes du Var montrent leurs croupes puissantes, pierreuses, nues, d'un gris si fin, si menu, si tendre, qu’on le croirait tombé d’une palette d’aquarelliste. Des villages semés çà et là en taches brunes dans cette grisaille immense, font pour l’œil émerveillé des étapes charmantes. Mons, haut perché sur le flanc d’une hauteur, où le soleil met des reflets d’argent, Gallian dont on devine le superbe castel tenant le village entre ses serres toujours vivantes, Monteauroux qui regarde la plaine où court le minuscule chemin de fer du Sud... Puis, ce sont des collines joliment habillées de pins et de chênes verts, les sombres masses boisées de l’Esterel et des Maures, et, sur l’horizon, la mer qui rutile comme une coulée d’or dans laquelle dansent les îles vertes, les douces îles de Lérins.
Cependant, Saint-Cézaire n’est pas semblable en tous points aux autres villages des Alpes-Maritimes. Il paraît un peu en marge de ceux-ci, ayant cherché à se détacher des autres pour aller jusqu’à l’extrême limite du département, afin de coqueter à l’aise avec ceux du Var. Et, pour affirmer son désir de faire bande à part et son amour de l’indépendance, il a franchi, avant de s’installer, des solitudes importantes, des déserts de pierres, où se découragent les velléités de poursuite et de répétition. Quand on a suivi longuement le pittoresque chemin qui va de Grasse à Peyménade, Spéra-
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cédés et le Tignet, à travers d’opulentes cultures d'oliviers, el qu’on sort de ces bosquets somptueux dans l’éblouissement de la grande lumière enfin retrouvée, il faut courir longtemps encore dans un âpre paysage de terres incultes et de rochers gris pour découvrir les maisons de Saint-Cézaire. Celui-ci a mis une grande steppe désolée entre le « Paradis » et lui. Qui me veut trouver, témoigne d’abord de son ardeur pei’sévérante, paraît-il dire à ceux qui le cherchent. Il faut, en effet, s’obstiner sur cette route déserte et sans sourires pour atteindre le bourg. Quand on arrive au bout de la course, on trouve un village charmant, gai, clair, de tournure avenante, avec des rues bien tracées, des façons de petite ville, quelques blanches villas semées aux abords du pays et une place délicieuse, très provençale, ornée d’ormeaux et de fontaines, sur laquelle se chauffent au bon soleil les maisons de la bourgeoisie locale, les hôtelleries et les administrations du cru.
Le château est tout au fond de ce forum aimable. Car, il y avait un château et des seigneurs... comme ailleurs. Qui le bâtit? On ne sait trop. L'histoire de Saint-Cézaire est assez obscure, bien que certains historiens de la localité se vantent de l’illuminer. On prétend que Jules César en avait déjà distingué et apprécié la situation propice pour les opérations guerrières. Avant lui, les Ligures auraient également mis à profit sa force naturelle, en édifiant ces « castellaras » qu’on trouve encore sur les hauteurs dominant le village.
César fit-il l’honneur à Saint-Cézaire d’une'attention bienveillante? C’est possible. Les gens du pays en sont convaincus et prétendent que le nom du village rap-
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pelle le célèbre conquérant romain, plus que le saint évêque d’Arles auquel on conserve toutefois une vénération pieuse. Et, si vous allez dans la plus vieille partie du bourg, où sont les antiques demeures d’autrefois, dont les portes sculptées et les pierres usées disent le grand âge, on vous fera voir, sous les maisons, des cavernes presque effondrées qui furent — affirme-t-on avec une assurance touchante — le logement et les greniers du « roi » César.
Hélas ! tout est démoiisé maintenant, soupire un voisin, toujours disposé à servir de cicerone dans cette descente aux enfers
Après les Romains, l’histoire est plus enténébrée encore. On dit que l’abbaye de Lérins et les évêques d’Antibes se disputèrent l’hommage et les redevance des habitants. L’évêché d’Antibes ayant été transféré à Grasse, le chapitre de cette ville garda la suzeraineté et les profits de ce terroir lointain. En même temps, des seigneurs naissaient pour tondre à leur tour le troupeau. Qui furent ces bergers blasonnés? Les noms des de Villeneuve et des de Grasse sont le plus souvent rapportés dans les archives. Ces nobliaux entrèrent apparemment en lutte avec les . consuls du pays et le chapitre de Grasse, pour tirer la meilleure part de la prébende et récolter les dîmes « de toute sorte de grains, despoulets, couchonset fromages ». En toutcas, au xvme siècle, et lors du mariage de Mirabeau, il est question d’un Cresp de Saint-Cézaire, capitaine de vaisseau, apparenté avec le célèbi’e orateur, qui plus tard mourut au service du roy à bord du « Northumberland », dans la bataille navale du 12 avril, où l’amiral comtede Grasse fut battu et pris...
Quoi qu’il en soit, ces messieurs nobles avaient un
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château à Saint-Cézaire. Oh! pas un palais à tourelles et à grands perrons, mais une solide et bonne maison, agrémentée de quelques ornements de pierres taillées et de fenêtres de style. On y pénétrait par une porte monumentale. Une large cage d’escalier conduisait aux appartements... Avec la proscription des seigneurs, les châteaux furent démocratisés. Celui de Saint-Cézaire subit le sort commun. Les maisons roturières lui prirent la taille sans façon, mariant leurs maçonneries vulgaires aux murailles nobles, si bien, qu’aujourd’hui, château et demeures de vilains sont étroitement amalgamées, sans souci des promiscuités choquantes. Pour mieux affirmer la déchéance de la seigneurie, la mairie républicaine s’y est installée sans vergogne et les habitants font sécher devant ses murailles humiliées les lessives familiales, les olives et les haricots.
On peut se gausser maintenant, sans péril, de cette « bastille » villageoise. Jadis, il devait être moins aisé de rire au nez de ses propriétaires. Saint-Cézaire était fortifié, ce qui veut dire qu’il y avait des milices, des chefs militaires, probablement des juges et des prisons. Les restes de rempart qui subsistent sur la lisière du village regardant le gouffre de la Siagne, disent éloquemment la force de ses défenses et la solide emprise des féodaux chargés d’organiser ses forces militaires. Mais, tout cela est loin. La « vieille ville » que dominait le château, est maintenantdélaissée et un peu méprisée. Elle est trop noire et austère avec ses ruelles biscornues, ses «portails» moyenâgeux etson arc « romain» pieusement conservé en souvenir du « roi » César. La « ville neuve » a poussé hors les murs et, s’enflant peu à peu, est devenue le Saint-Cézaire moderne, aimable, clair, accueillant, coupé de jardinets et de placettes,
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aligné au long des rues spacieuses et bien ensoleillées qu’on trouve en arrivant par la route.
L’Église, disons-le, fut la première à sortir de la cage. Elle étouffait à l’intérieur de l’antique bourgade, lin beau jour, voulant respirer, elle choisit un champ voisin, non loin du « portail romain » et résolument y planta ses murailles. C’était au commencement du xvme siècle. En 1710, la basilique était achevée. Pour ne point gêner sa respiration, on laissa le vide autour d’elle. Aujourd’hui encore, elle plastronne allègrement sur la grande place, pouvant s’étirer à l’aise sans gêner personne et risquer de secouer ses voisines. Modeste église, en vérité, malgré ses prétentions et ses apparences. Une façade romane, jaunâtre et nue, au milieu de laquelle, dans une niche, trône un étrange saint Cézaire, nabot et hydrocéphale, dont on rirait volontiers si on n’avait souvenance des mérites exceptionnels du grand prélat arlésien. Une haute nef, badigeonnée de blanc et d’ocre, que termine une tribune supportée par des piliers de pierre; quelques chapelles ornées de boiseries dorées et polychromées ; des stucs amusants dans le style rococo ; dans le chœur, un bel autel renaissance, doré, sculpté, garni de colonnettes et de dômes abritant d’agréables statuettes de Bienheureux, que la sollicitude des fidèles a outrageusement enrichi d’innombrables ampoules électriques...
La « paroisse » n’est pas seule à solliciter les prières et les offrandes des habitants. Le terroir de Saint-Cézaire possède de nombreuses chapelles. La plupart sont laides et pauvres. Celle qui se dresse dans le cimetière mérite, cependant, une particulière attention. On l’appelle, je ne sais trop pourquoi, N.-D. de Sardaigne. C’est une très vieille et vénérable églisette, moitié
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gothiqne, moitié romane, qu’on prétend avoir été le premier édifice du culte à saint Cézaire. A cette époque I les gens ne craignaient pas d'aller hors les murs, dans I la campagne, pour prier et chanter en commun. Depuis, ils sont devenus plus difficiles et rebelles aux I pérégrinations. La chapelle fut un jour dépouillée de ses fonctions importantes, les habitants voulant avoir une église au village même. Elle nefut point close toute- I lois, et sa protection n’allant plus aux vivants, s’attache | aux défunts endormis autour d’elle. Les marbres ondulent comme un blanc troupeau aux abords du sanctuaire. Le cimetière est paisible, en pleine lumière, | réchauffé par la tiède caresse du soleil. Il y a des tombes modestes et nues, il en est beaucoup de riches, I monumentales, lourdes d’ornements et de fleurs. Celles- I ci dénotent l’aisance, l’opulence villageoise de certaines I familles enrichies par d’habiles et persévérants labeurs I agricoles, la vente de,s huiles d’olive, l’élevage des I troupeaux ou d’ingénieuses entreprises dans les grandes I villes voisines.
Saint-Cézaire doit avoir plus de riches que de I pauvres. Les campagnes sont productives et les agri- I culteurs excellent pour leur arracher des récoltes fruc- I tueuses. Des puits, dont quelques-uns portent le nom I gracieux de « Puits de la Vierge », donnent aux champs I l’eau nécessaire. Et, depuis quelques années, la Siagne, domptée et jugulée par des hommes de science, colla- I bore activement à la prospérité du pays. Ses énergies I captées se transforment en force, en lumière, montent I 1 eau, illuminent le village et s’en vont très loin, très I loin jusqu à Marseille, dit-on — faire tourner des I turbines et mettre en œuvre des machineries compli- ] quées. Saint-Cézaire prend ainsi, de ce voisinage redou- I table, quelque lustre moderniste.
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La nature lui a donné en outre quelques attraits puissants dont les hommes et le progrès ne sauraientla dépouiller. Elle a sur son territoire des grottes superbes les unes au bord de la Siagne, les autres près du village, avec des stalactiLes, des « chambres », des corridors, des cavernes... Et puis, la Siagne, sans garder rancune des entraves mises par les hommes à ses libertés fantasques, continue à fournir abondamment des truites savoureuses, dont les seigneurs autrefois prétendaient garnir leurs tables aux frais des pêcheurs du pays... Pourquoi s’étonner dès lors si des pèlerins célèbres sont montés, des villes luxueuses du littoral, jusqu’à ce village haut perché : Lord Brougham chancelier d’Angleterre, Cobden l’éloquent propagandiste du libre-échange, François Arago, Prévost-Paradol, Odilon Barrot, Dufaure, Tocqueville, Mérimée, George Sand, Victor Cousin, Thiers, Barthélemy-Saint-Hilaire. .
Quel magnifique livre d’or, on aurait pu dresser avec les signatures et les enthousiasmes de ces illustres visiteurs !