‹ Mon paysChapitre 25 sur 45 · LASCIATE OGNI SPERANZA · texte numérisé non relu

LASCIATE OGNI SPERANZA

COARAZE

« Quand vous serez lasse du monde, « je vous prêcherai les folies de la « solitude. »

Chateaubriand à Mme de Staël — Correspondance .

Si le monde était limité à la vallée de Contes, Coaraze serait au bout du monde... Il faut, pour l’atteindre, monter, monter, jusqu’à l’épuisement des routes et sentiers comme si l’on voulait escalader le ciel ou s’enfoncer dans les mystères du néant. Derrière le village, ce n’est plus, en effet, qu’un chaos informe de fondrières, de sommets dénudés, de gorges effroyables, de vastes solitudes de silence où les hommes ne semblent pouvoir se risquer que sous la conduite des démons ou des anges gardiens, tellement l’angoisse doit étreindre les cœurs et paralyser les efforts. Au seuil de cette région sauvage et morne, le « Lasciate ogni speranza » pourrait être écrit en lettres de feu...

Coaraze joue de la sorte le rôle d’étape dernière, de halte suprême, de purgatoire, de séjour de recueille-

1. A 25 kil. de Nice et 620 m. d’altitude. On y va par la route du Paillon et Contes.

COARAZE

: ment, avant la marche vers l’inconnu, vers les étoiles ou les abîmes infernaux. Mais, pour gagner ce village étrange, dressé à la lisière de l’infini impénétrable, quelleroute pittoresque, quels décors grandioses, quelles magnificences de verdures, de rochers et de cascades ! La nature sourit, se fait tour à tour tendre et superbe, se pare de feuillages, de mousses, de tendres gazons, masque ses pierres de fards légers, chante doucement parla voix caressante de ses eaux, dispose des clairières charmantes, pousse jusqu’au bord des ravins des bois de pins aux ramures sonores ou des forêts de châtaigniers aux frais ombrages.

Au sortir des poudreuses campagnes de Contes, c'est une délicieuse aventure... On croirait que par une féerique intervention, un peu de la forêt de Fontainebleau est venu s’encastrer dans ce terroir du Midi. On avance, les yeux éblouis, comme dans un paysage de rêve. A chaque tournant, aux carrefours, sous les ' futaies, au bord des fontaines, on attend des cortèges de nymphes et de sylvains, des rondes de fées, et si le berger Aristée se montrait, conduisant ses troupeaux au son d’une flûte harmonieuse, on le saluerait sans s’émouvoir de la rencontre.

Des mortels, cependant, se sont installés au long du chemin romantique et, pour donner à leurs maisons j éparses l’apparence d’une agglomération, ont dénommé Bendéjun ce coin de paradis bucolique et païen. Heureuses gens, qui cultivent des champs faciles dans un cadre de poésie et de grâce ! Et, toujours, pendant qu’on ascensionne dans ce paysage aimable, à chaque poussée du chemin vers la marge du gouffre, Goaraze apparaît, à la source de la vallée, hardiment dressé ' comme un pain de sucre mystique offert à la dévote

DOMINIQUE DURANDY

convoitise des pèlerins, pimpant et clair au sommet d’une dernière butte que les oliviers et les vignes fourrent de sombre velours, ressemblant de loin à quelque monastère fécond en saintes ardeurs, ou bien à un populaire lieu de pèlerinage vers lequel vont les afiamés de miracles, les porteurs d’offrandes, les quêteurs d absolution et d’indulgences.

L’atteindra-t-on jamais ce séjour de lumière où les. oraisons doivent abonder? Y trouvera-t-on la consolation, le repos, le réconfort, avant de poursuivre le chemin vers l’inconnu? On monte. On monte. On sort des forêts, les abords du chemin se font plus âpres, les campagnes se révèlent plus austères, des cailloux encombrent la route, les lacets sont plus rapides. Enfin, en cambrant les reins dans un dernier effort, on arrive au pied du village...

Car, c’est un village.

A le voir de près, à le toucher en s’approchant, toutes les illusions s’envolent. Ni couvent, ni sanctuaires auréolés de pieuses vénérations, mais un bourg pareil à ceux de la région, fait de maisons grises, vieilles, glabres et édentées, serrées les unes contre les autres par un sentiment d’utile solidarité, avec des rues enchevêtrées, grimpantes, durement pavées de cailloux, | coupées de voûtes sombres, de culs-de-sac, d’escaliers et de failles. Çà et là, quelques vestiges de l’époque médiévale, des emplacements de portes, des restes de remparts, des ogives, des arcs romans, des vieillespierres sculptées, une surtout du xvi® siècle qui orna jadis la demeure du forgeron et porte encore les attributs professionnels de cet honnête artisan.

Ainsi, peu à peu, surgit la personnalité vraie du village. Ce fut un bourg féodal fortifié, ayant la pré-

COAKAZE

tention de ne point se laisser emporter sans défense.

: 11 connut toutes les vicissitudes et les fardeaux de l'emprise seigneuriale. Les archives et les recherches [des historiens ont ressuscité quelques détails de cette [période obscure où le château dominait les maisons de roture et commandait les opérations de guerre. Le [seigneur s’était posté au sommet du pays, pour mieux observer les sentiers par où pouvait cheminer l’as- ; saillant et tenir sous ses serres quelquefois cruelles la populace des serviteurs et des manants. Qui furent les \ maîtres empanachés de Coaraze ? On cite les Chia- Ibaudis intronisés par Raymond Bérenger, comte de Provence, puis les Marchesan de la Turbie, les Bariralis de Lucéram, les Cappello de Châteauneuf, les Torrini de Fogassieras. Ces bons gentilhommes ne se 'contentèrent pas du castel villageois, ils bâtirent aussi, sur une montagne voisine, où ne fréquentaient que les [oiseaux de proie, une forteresse puissante, Boccaspar- | tuera, où la reine Jeanne de Provence vint, au dire de la légende locale, chercher asile aux jours de malheur.

De ce noble passé, il ne subsiste que de vagues 'reliques. Au temps où Louis Durante écrivait sa jChorographie du Comté de Nice — 1847 — il y avait encore d’importantes ruines du château de Coaraze, :au milieu desquelles on distinguait la base imposante \ d'une tour guerrière. Les ambitions édilitaires du cru ont fait disparaître ces témoins d’un régime aboli. Les décombres ont été balayés pour permettre la création Id’une place publique et d’un cimetière auprès desquels [quelques cyprès montent une garde sévère. Toutefois, [au centre du promenoir offert aux divagations des habitants, une grosse pierre en forme de billot demeure, i, C’est le Boutau , débris vénérable des constructions

DOMINIQUE DURANDY

féodales d’antan, gardé pour servir de publique attestation des révolutions passées et jouer, aux fêtes patronales, un rôle allégorique d’émancipation populaire.

La place est banale, mais la vue qu’on y découvre est fort belle. Tout le « chaos » constitué, au nord du village par les ravins marneux, les gouffres où coulent les maigres eaux du Paillon, les abruptes montagnes j de Férion et de Roccasparviera, se montre dans sa: rudesse sauvage. C’est bien « la fin du monde », tellement il y a d’âpreté et de tristesse dans ce paysage qui semble maudit et frappé de stérilité. Vers le sud, au contraire, c’est une vision de terre promise. La vallée verdoyante accuse ses ondulations gracieuses. Les futaies de Bendejun, les campagnes de Châteauneuf retiennent le regard par leur grâce harmonieuse. Sur une crête, les ruines de Châteauneuf dessinent leurs fantastiques arabesques, et, sur l’horizon, masquant la vue de la mer, la longue croupe de la Corniche met une vaporeuse barrière de roches violacées et de grisailles perlées. Le soleil réchauffe de son mieux cet observatoire facile, mais la brise. le fouette et le mord. C’est une lutte constante entre Eole et Phœbus et, de ce conflit des divinités de l’espace, le village connaît les jours d’été d’agréables fraîcheurs, l’hiver de réchauffantes caresses. Ce sont là ses joies et ses attraits. Car le village est pauvre de trésors artistiques et de richesses architecturales.

L’église qui occupe, depuis la disparition du château, la situation la plus éminente, n’a, malgré son grand âge de basilique romane, que de médiocres séductions. Quel âge a-t-elle au juste ? Ses petites fenêtres, sa porte de plein cintre dénoncent une vétusté honorable. Mais, la date de sa naissance est assez incertaine. On

COARAZE

parle de 1354, quelquefois de 1527 ! Il paraît acquis qu’elle fut restaurée, rapiécée, revernie et recrépie au xvme siècle, et tout récemment encore. Elle a maintenant une façade toute rose, avec un clocher carré, trapu, qui semble être une ancienne tour et porte un paratonnerre hardi comme une lance. La nef est gaie, couverte de stucs légers, blancs et dorés. Une madone enfouie dans une niche, close comme une vitrine, accueille les pieuses sollicitations des habitants. Au | mur d’une chapelle, une lourde et courte chaîne ter- ! minée par des manchettes, semblable aux classiques ( compedes dont se servaient les romains pour entraver

I leurs esclaves, rappelle l’aventure d’un jeune coarazien, Marius, qui fut enlevé par des pirates africains, auxquels il était allé vendre innocemment de l’huile

!dans le port de Nice. La pauvre maman du tendre Marius usa ses yeux à pleurer et fatigua la Madone de ses supplications. On souriait autour d’elle de son obstination passionnée à espérer le retour miraculeux j du captif. Mais, elle continuait patiemment ses prières. Enfin, un vendredi treize — voici qui émerveillera les superstitieux — le fils revint au pays. Lajoie fut générale. Il raconta que la chaîne dont on l’avait chargé s’était brisée une belle nuit sous l’effort d’une puissance mystérieuse. Le miracle étant évident, la population se jeta au pied des autels pour chanter sa reconnaissance, et la chaîne si étrangement dénouée fut suspendue en ex-voto dans l'église paroissiale.

Pi ès de cette « relique », le maître-autel resplendit d’une abondante floraison de stucs roses, jaunes, bleus qu’on dirait confectionnés par un ouvrier habile dans l’art des sucreries compliquées. Un mignon tableau s’est installé au milieu de ces pâtisseries vulgaires.

DOMINIQUE DURANDY

C’est une jolie tête de Christ, fine, mélancolique, un peu flamande de style et de tenue, que la tradition attribue cependant à un artiste milanais, du nom de Guido. Qui était ce Guido, dont une toile est ainsi exilée, loin de la terre italienne, dans une petite église de village? On ne sait. Sans doute, un de ces peintres excellents qui vécurent dans le sillage des maîtres réputés et ne furent près de ces derniers que de fugitives lueurs, éclipsées par l’astre resplendissant dont ils recevaient la lumière. Cette peinture, en tout cas, donne à la modeste église de Coaraze quelque attrait.

Bénissons donc le Guido qui l’enfanta jadis, d’autant plus que le village ne peut s’enorgueillir d’autres u chefs-d’œuvres » 1 et que si chétives sont ses rues qu’il a paru superflu de les doter de lanternes pour la nuit. Il est d’une modestie parfaite, sans prétention et sans parade, ne songeant pas à farder son visage; il n’a que des préoccupations agricoles, cultive la vigne, l’olivier, des légumes aussi dans les campagnes étagées au flanc de la butte*. De son passé seigneurial, de son rôle militaire d’antan qui n’était pas sans valeur, de sa qualité de terre noble dont tratiquaient les comtes de Provence et les souverains de Savoie, il n’a cure. Tout ce passé s'effrite, s’effondre, disparaît.

Toutefois, les habitants tirent encore quelque vanité de l’eau de leurs antiques fontaines. C’est une eau délicieuse, disent-ils. Ils ajoutent, avec des airs entendus : « Elle est aussi bonne que l’eau fameuse d’Hvian. » Ses effets bienfaisants eussent comblé d’aise le pérégrinant Monlaigne et sont encore appréciés des gens qui « calculent « avec intempérance. Qui sait si cer-

1. On peut cependant ne pas négliger les fresques de la chapelle de Saint-Sébastien (hors les murs).

COARAZE

lames imaginations complaisantes ne rêvent pas d’un Coaraze, station de cure diurétique?

Quant au castel haut perché de Roccasparviera, il est tombé de lassitude. Et, pourtant, il portait fièrement le souvenir glorieux d’une légende dramatique dont les écrivains. locaux ont recueilli pieusement les détails émouvants. Il avait abrité dans ses murailles altières la reine Jeanne de Naples, comtesse de Provence, fugitive et traquée, soucieuse de soustraire ses enfants aux entreprises des ennemis acharnés à la meurtrir dans ses plus tendres affections. Quelle aventure lamentable et quel calvaire angoissant ! Durant quelques mois, elle vécut tranquille et ignorée, croyant avoir dépisté ceux qui la recherchaient. Les gens du pays lui apportaient des vivres et des hommages res- [ pectueux. Son chapelain, Don Pancrazio, chantait aux offices divins d’une voix ferme et pleine, avec un accent napolitain fort goûté des fidèles. Quelques hallebardiers dévoués veillaient aux portes du castel. Hélas ! la trêve heureuse devait être courte. La nuit de Noël, la reine s en fut à travers la montagne jusqu’à Coaraze pour assister à la messe de minuit. Elle était sans méfiance, ayant laissé ses enfants à la garde de leur vieille nourrice et de Don Pancrazio... Lorsqu'elle

| revint, elle trouva ses petits assassinés, le prêtre endormi

par un narcotique subtil, la nourrice bâillonnée. Dans sa fureur, elle mit le leu au château, rassembla ses gens et s enfuit vers les Alpes neigeuses, après avoir lancé contre le pays où elle n’avait rencontré que chagrins et trahisons, un anathème retentissant :

Roc, méchant roc !

Un jour viendra

Mo.v Pays. — II. ■ 1

DOMINIQUE DUBANDY

Où plus ne chantera Sur toi poule ni coq.

La prophétie s’est réalisée. Roccasparviera a disparu. Quelques ruines seulement marquent lendioit où jaillissait le donjon fatal. Les bergers qui conduisent les chèvres et les moutons dans ce lieu sau^ âge, ne trouvent plus que ronces et décombres sur le roc maudit où s’accomplit l’abominable forfait.

Cependant, dans une sorte de caverne aménagée sous lesdécombres, une fromagerie est installée, dans laquelle mûrissent des fromages — fromages de la Rocca dont la rudesse fait la joie des amateurs de laitages odorants.

Est-il besoin d’observer, à propos de cette histoire mélodramatique, que l’illustre et infortunée reine Jeanne n’est probablement jamais venue à Roccasparviera, encore moins à Coaraze, et qu il paraît établi que le castel, où se serait déroulé le drame sanglant, fut incendié très prosaïquement par des paysans rebelles, désireux de secouer les tyrannies féodales. Sic transit gloria.

Comme pour purifier, malgré 1 incertitude des faits, le sol féodal de la lamentable aventure provençale dont il fut souillé, une petite chapelle, dédiée à saint Michel, a poussé à cette place détestable, vers laquelle, une fois l’an, les habitants des villages environnants s’en vont en pèlerinage, chargés de vœux, de prières, de requetes naïves, et de victuailles abondantes ou figuienl traditionnellement les « Barba-Gioan », sortes de patissenes familiales appétissantes et substantielles, savamment fourrées de blette et de riz...

Page 1