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Châteauneuf », lesquels faisaient assez mauvais commerce avec leurs voisins féodaux, notamment avec les évêques de Grasse dont les prétentions s'étendaient jusqu’au proche bourg- d'Opio, où ces prélats possédaient une importante maison de campagne.
Quoi qu’il en soit, le château devait constituer, jadis, le centre vivant du village de Châteauneuf. On devine encore les limites du bourg tassé autour du manoir. Des maisons conservent de cette emprise seigneuriale des aspects de forteresse, des vestiges de tours fondues dans leurs murailles. Il y a toujours vers le sud une étroite poterne voûtée, par laquelle devaient passer les gens de la campagne montant au Château... Mais, cette « porte » franchie, on ne trouve que paix et solitude.
! La petite rue qui court au long du jardin seigneurial est le plus adorable coin de recueillement qu’on puisse rêver. Entre des murs que franchissent en cascades les lierres et les glycines, on ne perçoit que le tendre et monotone bourdonnement des mouches et des abeilles. Nul passant, nul cri, ne viennent troubler la quiétude de la ruelle. On se croirait dans un paysage de laBelleau-Bois-Dormant...
Le dimanche, cependant, des pas retentissent sur le pavé verdoyant des herbes qui se glissent entre les pierres. Les villageois vont à l’église. Celle-ci tenait compagnie au Château, l’étayant de son autorité, le protégeant, le consolant aussi peut-être aux mauvais jours. Elle se dresse toujours près de la noble maison, ayant vieilli comme elle, portant sur ses façades les balafres de la sénilité, mais affrontant gaillardement le poids des ans. 1627 ! déchiffre-t-on sur une pierre, près d’une porte. La basilique est respectable. La nef, d’ailleurs, est de belle allure, haute, avec des voûtes
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harmonieuses, garnies de stucs légers, une tribune spacieuse soutenue par des colonnes de pierre où le Seigneur venait jadis écouter les saints offices pour ne point se mêler au populaire. Dans le chœur, un autel de bois doré (du xve siècle disent les cartes postales), orné de mignonnes colonnettes torses et relevé de quelques panneaux précieusement niellés. Au fond de l’abside, une vaste toile de peinture médiocre, ayant à droite et à gauche deux étranges sculptures de bois polychromées, dans le goût des œuvres d’art byzantines, représentant saint Pierre et saint Paul. Sur la paroi d’une chapelle, un personnage mitré, mince et glabre, juché sur un trône, tenant au mur par des prodiges d’équilibre, une sorte de houlette à la main, qu’on dit être saint Éloi. Une grande vierge de bois doré assez fine qu’on promène solennellement les jours de procession. Enfin, quelques bustes trapus de Protecteurs et de Bienheureux, ayant des apparences de culs-de-jatte, ruisselants de dorure, — les Corps Saints comme on les appelle — bourrés de reliques, probablement les ossements de saint Prosper, de sainte Colombe et de sainte Candide dont il est question dans un inventaire de 1684... Les richesses de l’église de Châteauneuf-de- Grasse sont appréciables. Mais, ce qui, plus que les œuvres d’art, lui donne une physionomie particulière, c’est la grâce souriante de son accueil. Elle n’inspire ni la crainte ni les dévotions impérieuses. C’est bien la maison de prières qui convient à ce village auquel la nature a prodigué ses tendresses.
Châteauneuf supporterait mal une église enténébrée et sévère. Il lui sied de vivre dans le contentement, dans la clarté, dans le demi-sommeil des assoupissements confortables. Les places aménagées de-c.i de-là font dans
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l'agglomération de grands trous de lumière. Les habitants disposent avec une amoureuse sollicitude, près de leurs maisons, des jardinets et des bosquets. Ceux qui n’ont pas de terre à parer, dressent des vases de fleurs au seuil de leurs demeures comme s’il s’agissait d un reposoir. L’unique épicier de l’endroit, dont la minuscule boutique s’ouvre sut" la place de la mairie, s abrite derrière un rempart de plantes et d arbustes... L enseigne de cet excellent commerçant est faite d’une modeste planchette clouée au mur. Son propriétaire semble de la sorte s’excuser de l'audace grande qu’il a d’annoncer un négoce. Le village, en effet, n a pas de
[magasins, les habitants recevant peut-elre par de célestes messagers les denrées et les objets dont ils ont besoin. Le boulanger a simplement inscrit son nom sur la porte de sa demeure, et le marchand de tabac loge au premier étage d’une maison de la rue du Castelet, la grande rue du pays.
Elle est charmante, du reste, cette grande rue, toute en escaliers moussus, avec des habitations grises des deux côtés, ayant des airs vénérables, quelques-unes nées au xvne siècle, d’autres plus jeunes datant du xvme siècle, et, trônant au milieu d elles comme une douairière, le « Castelet », ancienne dépendance probablement hors les murs — du Château, portant sur un fronton agrémenté de sculptures symboliques la date de 1578. Les autres rues du village regardent celle du CasLelet avec envie, elles sont biscornues, s elïondrent, virent, glissent et se redressent sans offrir d attraits bien puissants. Cependant, en fouillant attentivement les coins et les recoins, ou découvre quelques ogives, des arceaux romans, des restants de murs de guerre et, dans le bas du village, une exquise fenêtre à meneaux
DOMINIQUE DURAND Y
dans une demeure dont la porte semble conduire à quelque tour féodale.
Toutefois, l’orgueil du pays n’est point dans ses œuvres d’art et ses antiquités, mais dans la magnificence du panorama qu’on y découvre à chaque trouée de l’agglomération. Châteauneuf est un belvédère de choix.
Les olivaies d’Opio buissonnent à ses pieds et, devant lui, les collines vont, en se jouant comme des vagues aux larges ondulations, mourir sur le sable blond du rivage de Cannes. L’opulente campagne de Mouans et de Mougins étale ses champs de jasmins et de roses, ses vignobles bien tenus, ses prairies verdoyantes coupées de bois de pins ; le Castellaras de Mougins dresse sur un piton ses tours moyenâgeuses et ses futaies séculaires ; le golfe de la Napoule verse sur l’horizon les turquoises et les lapis de ses ondes voluptueuses et l’Estérel monte vers l'Ouest, barrant la route de Provence, clôturant de sa pesante muraille le paradis de la Ri viera... Derrière le village, par-delà les verdures du Pré du I ^ac, de hautes montagnes sculptées dans le rocher escaladent le ciel, le plateau de la Sarrée révèle les solitudes pittoresques de ses landes de pierres, le pays de Gourdon se penche audacieusement sur les gouffres béants delà vallée du Loup et la route qui conduit au lointain village de Cipières ascensionne en lacets rapides... Partout le regard découvre d’harmonieuses beautés, partout le paysage se révèle tantôt caressant et velouté, tantôt hardi, abrupt et dominateur. Verdures argentées ou claires, azur de l’eau et du ciel, roches fantastiques fardées de rouge et d’ocre, ténèbres angoissantes des brèches profondes, clartés estompées des lointains vaporeux, toutes les jouissances et toutes
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les surprises, tous les ravissements et tous les rêves attendent ceux qui s’attardent dans ce village et qui, sans se douter du sortilège, laissent opérer peu à peu le charme de séduction, d’engourdissement et de lassitude heureuse qui conduit délicieusement aux pures et mystérieuses méditations.
Camille Mauclair et Francis de Miomandre, pour ne citer que ces deux amoureux de la campagne provençale, se sont arrêtés longuement dans ce village charmant, s’engourdissant au « bon » soleil du midi, respirant voluptueusement les effluves capiteux de la terre frémissante, leurs regards extasiés allant des blanches féeries de l’hiver aux féeries roses du tendre printemps. Et, chaque fois que dans les grisailles de la vie parisienne, leur pensée s’envole jusqu'aux lumineux paysages de Châteauneuf et qu’ils songent aux paysans laborieux dont ils aiment le langage savoureux et le profil de médaille romaine, quand ils se rappellent les sonnailles allègres des chèvres galopant dans la montagne de la Sarrée ou le piétinement léger des petits ânes gris dans les sentiers pierreux du Magagnosc, leur cœur s’emplit d’un doux émoi et leurs lèvres balbutient d’inconscientes paroles de tendresse et de regret passionné. ...