‹ Mon paysChapitre 33 sur 45 · CH ATÈAUNEUF-DE-CONTES · texte numérisé non relu

CH ATÈAUNEUF-DE-CONTES

bords de laquelle voisinent toutes les autorités du lieu, le curé, le maire, l’instituteur, les membres du Cercle. L'église est presque masquée par les habitations de ces personnages qui se sont appliqués à emprisonner, dans les constructions nouvelles où ils s’abritent, ses vieilles maçonneries romanes dont on distingue à grand’peine les festons légers, les antiques piliers, l’abside enguirlandée de cordonnets de pierre. Pour mieux la travestir, les modernisateurs ont jeté, comme un éteignoir, sur la basilique impuissante, un épais clocher badigeonné de rose, entuilé de faïences reluisantes. Ces entreprises — qualifiées à' inintelligentes par le curé — n’ont pas entièrement ruiné cependant la grâce vétuste de cette maison de prières. Le porche est à peu près intact, malgré les stucs dont on a fleuri la porte, et dans les murailles noircies par les ans, on retrouve certaine sculpture, dont parlent les chroniqueurs locaux, représentant vaguement une fête de taureau probablement ' recueillie dans quelque temple païen de la localité.

Les Romains, au dire des historiens, auraient, en | effet, placé un de leurs postes à cet endroit favorable : pour la culture et propice pour la surveillance des environs. Ils formèrent une colonie qui prospéra et leurs morts furent ensevelis aux abords du bourg. Quelques- ; uns des marbres funéraires retrouvés plus tard servi- [ rent d’ornements pour l’église chrétienne, dédiée à Sainte Marie, et probablement édifiée sur l’emplacement des autels consacrés aux dieux olympiens. On en découvre encore des fragments encastrés dans la façade romane... Peut-être, la présence sacrilège de ces vestiges d’un culte aboli suffit-elle à expliquer les étranges libertés que se permit, il y a deux siècles environ, certain démon, du nom d’Asmodée, lequel troubla si

DOMINIQUE DURANDY

fort les pieuses populations de Châteauneuf que les autorités civiles et religieuses furent contraintes d’intervenir et de sévir.

C’était en 1726, durant le carême. Une jeune fille, Françoise-Marie Galléan, entrant dans l’église à l’heure des vêpres, se prit à discourir avec une volubilité extraordinaire, au grand émoi des fidèles et du curé Don Stetfanis, qui employa en vain, en l’occurrence, les exorcismes les plus savants. La jeune possédée recommença les jours suivants avec plus de fureur diabolique encore, accusant de pauvres cultivateurs de la localité de s’être livrés au démon, d’assister aux sabats et d’avoir provoqué toutes les calamités survenues dans le pays au cours des dernières années. Cette folle sema la tempête dans le village. On se mit à traquer et à menacer les soi-disant sorciers et sorcières, par elle dénoncés. Il y eut des coups, des agressions nocturnes, voire même un meurtre, et comme la « possédée » détraquait la cervelle de ses sœurs et de bon nombre d’habitants, on la mit en prison avec quelques-unes des plus extravagantes de ces étranges hystériques. Un long procès, intenté devant le Sénat de Nice, démontra l’inanité des accusations formulées parles voyantes de Châteauneuf, qui furent sévèrement admonestées et confiées aux bons offices de messieurs les médecins. Pour favoriser l’action de ces derniers, deux des demoiselles Galléan furent invitées à quitter le pays en vertu de sentences de bannissement en bonne et due forme. Quant à Don Steffanis, il servit de bouc émissaire pour la vindicte ecclésiastique. On lui octroya cinq années de « carcere duro » pour s’être montré d’une ignorance et d’une crédulité dangereuses. Le démon Asmodée n’insista pas, après cette rude leçon. Il s’exila à

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