CHATEAUNEUF-DE CONTES
son tour. On n’a plus eu de nouvelles de ce personnage depuis ces entreprises audacieuses...
Le temple, où le démon opéra avec tant de désinvolture, n’a gardé aucune trace de ce passage sensationnel. Sa nef est calme, modeste comme il convient à une paroisse de cultivateurs, sans falbalas, ni dorures. Aucune œuvre d’art ne l’encombre. Les saints qui logent dans des niches près du maître-autel sont tranquilles et sans prétentions. C’est bien une église de campagne. Le pays n’en demande pas davantage.
Autour des maisons composant ce village-miniature, ce ne sont que champs de blé et de fèves, vignes alignées avec un beau souci de l’ordre et de la symétrie, cultures d’oliviers, et çà et là des cerisiers, des pommiers, des néfliers. Cependant, quelques maisons neuves, entuilées de frais, attirent le regard par leur tournure avenante. L’une d’elles se vante d’avoir une cabine téléphonique et s'affuble du nom de : « Hôtel des Ruines ». Une autre affirme l’existence d’un Cale-Restaurant... C’est que ChâLeauneuf n’est point ignoré des touristes. Il offre à la curiosité des promeneurs le gracieux attrait de ses vergers, de ses fraîches campagnes et la séduction romantique de ses ruines.
Des ruines ?... Sachez donc que Châteauneuf n’a pas été toujours placé à l’endroit où il s’épanouit de nos jours. Jadis, au temps des seigneurs, des castels et des troubadours, des sièges, de l’huile bouillante et des hommes d'armes, le village était installé sur la montagne voisine, bien campé sur la crête, pour mieux inspecter les quatre coins de l’horizon, les assises des remparts plongeant dans la roche grise, faisant le tour d’une étroite plate-forme environnée de fondrières et de précipices. Un château bastionné de tours, une basi-
DOMINIQUE DURAND V
lique maçonnée comme une torteresse, constituaient l’acropole de la petite cité, et au pied de ces bâtisses importantes les maisons se pressaient nombreuses avec des voûtes solides et des vastes souterrains. Les incidents, les émotions de la vie féodale agitaient Châteauneuf et lui donnaient une renommée de bon aloi. Des poètes naissaient parfois à l’abri de ces murailles de guerre. L’un d’eux, Pierre de Châteauneuf, fut célèbre par ses sirventes en langue provençale où il vantait les exploits du roy Charles et des « provensaulx », qui combattirent pour lui « ainsi qu’il apartient à vailhantz chevaliers, dont ilz ont acquiz loz immortel ». 11 advenait aussi que des bandes ennemies venaient assaillir la place. Les remparts étaient bien armés et la position admirable. Le plus souvent, l’agresseur se voyait rejeté sur les pentes de la montagne. Les Espagnols, toutefois, la prirent d’assaut...
Peut-être cette humiliation parut-elle insupportable aux gens de Châteauneuf. D’autant plus que l’existence était pénible sur cette hauteur. Pas d'eau, des rochers abrupts, le vent soufflant en tempête tout le long de l’année... Ils se désaffectionnèrent de la vieille cité et, l’un après l’autre, délaissant leurs demeures fatiguées, descendirent jusqu’à 1 endroit plus riant et mieux cultivable où surgit le Châteauneuf moderne. Alors, la ville féodale, livrée aux attentats de la pluie et des tempêtes, s’effrita, croula peu à peu, devint une ruine chaque jour plus lamentable, criant la détresse de son abandon, sans toucher le cœur de ceux qui l’avaient répudiée... Maintenant, elle meurt misérablement effondrée, en lambeaux, nue comme un squelette déchiqueté, fantastique lorsque les rayons de la lune déversent sur elle ses blancheurs laiteuses, glo-