ISOLA-DE-TINÉE
Durant des kilomètres et des kilomètres, il va sur la route blanche, sans une maison, sans l’ombre d’un arbre, sans même une fontaine pour humecter les lèvres de ses conducteurs... Il grince, gémit, vire, revire, monte, descend, souffle à pleins poumons, son âme de pauvre machine de fer et de bois torturée douloureusement. De loin en loin, il s’arrête pour reprendre haleine. Une gare « joujou >> est installée près de la
Ivoie. Le plus souvent, une buvette lui tient compagnie. Ces deux édifices officiels attendent les voyageurs descendant de la lune... ou plutôt d’un des villages hauts perchés, quelquefois difficilement accessibles, dont le tramway installé au fond du gouffre doit théoriquement favoriser l’essor économique, lût cela dure longtemps, longtemps, jusqu’à Saint-Sauveur, où le supplice prend fin.
La route, libérée enfin de celte ferraille encombrante, s’engage alors dans un long couloir mouvementé, d'un pittoresque impressionnant, au sortir duquel, dans une sorte de carrefour, entre des montagnes souvent couronnées de neiges, apparaît le joli village d’Isola. De la verdure, des prairies émaillées de I fleurs, d’adorables bois de châtaigniers dans lesquels nichent quelques chalets pimpants, des cascades écumeuses bondissant avec fougue, des sonnailles de troupeaux, et un air vif, léger, qu’on respire avec volupté après la fournaise de l’interminable chemin.... Vision charmante, sur laquelle les yeux se posent complaisamment et s’attardent volontiers !
Un vieux clocher roman veille au seuil du village, le pied dans l’herbe d’un pré, la tête près des frondaisons des châtaigniers voisins.
Ah ! le délicieux, l'exquis petit campanile, svelte, élé- Mon Pays. — II. 14
DOMINIQUE DURANDÏ
gant, joliment patiné d’un brun doré, le corps percé de quelques fenêtres à arcs géminés d’une finesse étonnante. On en trouve de pareils dans certaines villes italiennes vers lesquelles se ruent les touristes aguichés par les réclames des guides consacrés. Celui d’isola est plus modeste. Il ne connaît pas l’orgueil des glorifications pompeuses. Pourtant, il est classé comme monument historique, la sollicitude gouvernementale le protège maintenant contre les déprédations et les injures du temps. Mais, pourquoi fait-il ainsi le cavalier seul, à la porte du pays, loin du village et des paroissiens. Il boude?... Il aime la liberté et le grand air?... Non pas. C’est paraît-il tout ce qui reste d’une ancienne église. Jadis, le pays se trouvait à la place où se dresse maintenant le clocher solitaire. Il s’était d’abord installé sur la rive droite de la rivièrl, mais les crues, les éboulements, forcèrent les habitants à passer l’eau. C’est alors que fut édifié le joli campanile !... Puis, la migration recommença. Un nouvel Isola grandit un peu plus loin, de l’autre côté du torrent de Chastillon. C’est là qu'il est demeuré et prétend vivre, sans avoir à déménager de nouveau.
Une petite place, ombragée de platanes, reçoit le touriste. Une maison assez vaste l’encombre de sa façade régulière ornée de balcons. La mairie et les écoles logent côte à côte dans cet immeuble important — la plus belle demeure du pays — dont un portail surmonté de lions garde l’accès.
Une autre place, dite de l’Eglise, succède à la première. La paroisse y trône de toute la majesté de son frontispice blanc et jaune et de sa porte de bois sculpté, sur laquelle un saint Pierre robuste converse avec un coq grossièrement découpé, pendant que sainte;