ISOLA-DE-TINÉE
Madeleine développe en torrent une chevelure raidie ressemblant à une carapace. La nef est gaie, avec des stucs d’un rococo discret, blancs sur fond bleu, un christ de bois colorié d’un âge vénérable, et sur le maître-autel un vaste treillis de bois doré servant de porte-chandelles, ajouré et contourné à la mode italienne, semé de grappes et de roses, sur lequel se promènent des évangélistes attentifs et des anges joufflus occupés à vendanger les raisins à leur portée.
En face de l’église veillent toutes les institutions civiles du pays : la poste, la caserne des douanes, l’Hôtel de France.... Puis, le village commence, étendant ses ruelles et ses impasses des deux côtés de la « Rue Longue » où sont les négoces et les boutiques. Les épiceries, les marchands d’étoffes, les auberges se coudoient au long de cette voie principale. On trouve un Café-Restaurant Niçois, et pour établir l’équilibre entre les deux rives du Var, un Café de Grasse!.... Çà et là, une porte sculptée, quelques ogives, des entrées de cave à plein cintre laissent penser que les demeures, aujourd’hui banales et décrépies, avaient jadis quelque luxe et une apparence de style. Vers le milieu de la rue, une tour étrange, rectangulaire, avec une toiture de bois, ressemblant à unrestantde fortification moyenâgeuse, regarde les passants de l'œil blanc grand ouvert de son horloge impassible. Une chapelle termine le village, au bord de la route conduisant à Saint- Etienne et Saint-Dalmas-le-Selvage.
Les demeures les plus fripées s’ouvrent sur les voies de moindre importance semées de cailloux durs. Tout l’antique Isola se tapit dans ces ruelles sombres où se conservent les vieilles mœurs villageoises, les traditions familiales et quelquefois aussi les savoureux costumes
DOMINIQUE DURANDY
de nos populations montagnardes. C’est une surprise amusante de retrouver ainsi un peu de notre folk-lore si malheureusement anéanti presque partout sous la poussée du cosmopolitisme et du modernisme imbéciles. Quelle joie d’apercevoir au fond des habitations fumeuses, sur le seuil des maisons flétries, des femmes encore vêtues comme autrefois, la jupe lourde, engoncée, coulissée et plissée à la taille ainsi que chez les jeunes filles de la Zélande, un fichu posé sur les épaules surmonté d’un col Médicis, et la tête serrée dans un bonnet — la coifa — à deux rangs de plis tuyautés, autrement seyant et gracieux que l’infâme chapeau débité par les magasins de modes à bon marché. Mais, combien de villageoises oseront, dans l’avenir, garder cet accoutrement original qui les fait remarquer et peut-être les ridiculise un peu aux yeux des « avancés » du pays?
Hélas ! Le progrès veut que disparaissent toutes ces jolies choses du passé, pour laisser la place aux grisailles et aux banalités imaginées par les foules urbaines. Un jour viendra où les musées seuls nous feront souvenir de nos jolies coutumes locales.... Le progrès menace Isola comme le reste du département. A défaut de tramway, un autobus y conduit des estivants récoltés dans les cités du littoral. Il y a une usine électrique, un moulin perfectionné et, je crois, une Coopérative du lait...
« Le bétail est la principale culture du pays », me dit un habitant auquel je demande des renseignements sur les ressources de la localité.
Le bétail!., c’est encore du bon vieux temps, il faut se féliciter qu’on continue à le « cultiver ». Demain, que va-t-on entreprendre dans cette fraîche oasis, pour
ISOLA-DE-TJNEE
la faire trépider de toute l’industrialisation moderne? En fera-t-on une station d’été, un pays d'usines, un centre d’élevage?... On sent vaguement la rumeur lointaine de tout cet avenir encore imprécis. L’orage viendra bientôt sans doute. Le tramway et l’autobus le porteront complaisamment. Lorsqu’il éclatera, les chères coiffes du temps passé s’envoleront, les femmes s’habilleront comme à la ville, et les hommes trouveront de singulières voluptés à boire des boissons homicides.... Ce n’est pourtant pas pour connaître les joies de cet empoisonnement « national », que les gens d’Isola réclamèrent si fort, en 1860, lorsqu’on parla, en haut lieu, on ne sait trop pourquoi, de ne point les faire rentrer dans le giron de la douce France, comme le reste du Comté de Nice.