L’ÉTRAVE DANS LES FLOTS
SAINT-JEAN-SAINT- HOSPICE1
La presqu’île de Saint-Hospice, coquette comme une Vénus Galatée, mollement couchée sur les flots amers.
Th. de Banville — La Mer de Nice.
Au dire des journaux de la localité, l’escadre devait
saluer M. le Président Poincaré dans la baie d’Eze
Avec quelques autres lecteurs crédules, j’avais choisi la pointe de Saint-Hospice comme poste d’observation. Un vent d’Est rageur soufflait à la face des spectateurs des poussières d’eau salée; les arbres du rivage avaient sous les rafales des fuites apeurées, pendant que la mer démontée jetait ses vagues d’un bleu noir à l’assaut des roches grises, aux pointes dures, déchiquetées, s’entassant ainsi que des marches gigantesques, ou s’effondrant en éboulis fantastiques.
L’endroit est d’un pittoresque sauvage, dominant le large où cavalcadent les lames aux blancs panaches.
Des herbes rabougries, quelques touffes rampantes de fleurettes dorées s’insinuent dans les rides des
1. Le village de Saint-Jean-Cap-Fcrrat est à 9 kil. de Nice. On y va par le tramway qui suit la route de Monaco jusqu’au pont de Saint-Jean.
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falaises, au pied desquelles l’onde mugissante, sans cesse repoussée, bave d’impatience et de fureur. On se croirait à la proue de quelque navire formidable, dont l’étrave puissante trancherait les flots sans merci, inlassablement, d’une marche ininterrompue, éternelle.
En tournant la tête, l’illusion tombe....
Le vaisseau imaginaire n’est qu’une longue presqu’île, au corps renflé de soudaines aspérités, portant, dans des chevelures de pins, une tour ancienne, une chapelle fripée par les ans et, sur ses bords, des villas enfouies dans les fleurs, gardées par des bois d’oliviers dont l’ombre pleine de mystère semble tomber des voûtes d’une basilique champêtre.
Priape, dieu des jardins, trouverait quelque joie à courir à travers ces campagnes parfumées, dans ces buissons où se mêlent le lierre, le thym et la menthe. Avec son cortège de nymphes et de faunes, il pourrait gambader allègrement, bondir, folâtrer à l’instar des chèvres nerveuses auxquelles les gens du pays offrent cette pâture odorante.
Et si jamais, renonçant aux libres vagabondages, il 1 décidait de se faire ermite — non pas à la façon un peu rude des solitaires de la Thébaïde, mais à celle plus aimable des héros de Boccace — il choisirait probablement, pour sa gaie repentance, une des demeures chatoyantes du pays, peut-être cette Fiorentina dressée dans sa grâce toscane, à l’extrémité de la presqu’île, bien fardée de rose, de jaune, de blanc comme les maisons de Fiesole ou de la campagne de Sienna, gorgée par les architectes et les décorateurs de marbre, de colonnes, de meubles anciens, de peintures, de bons livres, et qu’un cloître mignon, accolé à la villa pour les méditations de douce philosophie, rendrait
singulièrement propice aux conversations piquantes d’un nouveau Décaméron.
Mais, un saint veille sur ces lieux enchanteurs, un saint qui fût pauvre, déguenillé, vêtu d’une chaîne de fer, ceignant ses reins amaigris d’un cilice douloureux. Saint Hospice est le patron consacré par les traditions et la vénération des fidèles. Priape et son cortège païen n’ont que faire dans ces parages.
Ce n’est pas à dire que saint Hospice y exerce une royauté éblouissante. Le pôvre !
Sa maison, bâtie sur le faîte de la presqu’île, est presque aussi misérable que la cabane dans laquelle il vivait jadis, au temps des Sarrasins et des Lombards. Les Sarrasins avaient dressé à celte place favorable un de leurs fraxinets. Ils y pouvaient entretenir de faciles relations, par la mer ouverte à leurs pérégrinations, avec les traxinetsdu massif des Maures où fleurissaient les « maisons mères » de leurs propagandes détestables sur le terroir de Provence et le rivage ligurien. De ce poste admirablement disposé pour l’observation et le départ d’une rapide agression, il leur était également loisible de surveiller les villages voisins, de les menacer et de fondre sur eux au moment propice avec l’impétuosité victorieuse de l’oiseau de proie.
Après ces pirates audacieux, les Lombards y installèrent à leur tour un poste militaire. Mais dans la tourmente effroyable et malgré la rumeur sauvage des guerriers avides de ruts et de pillages, l’ermite Hospice « couvert de cilices, mangeant des racines, et quelques dattes, attentif à la mer qui lui parlait d’éternité », rayonnait quand même d’une lumineuse auréole de sainteté.
C’est pourquoi le Lombard qui voulut lui trancher
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le col d’un coup de cimeterre, fut frappé, en divine représaille, d’une paralysie aussi miraculeuse qu’inattendue.
De nos jours, j’oserai dire que le prestige de ce puissant protecteur s’est quelque peu aminci. Aussi bien, des reliques conservées à l’intérieur de la chapelle sont peut-être insuffisantes, à peine convenables pour une toute petite dévotion, une dévotion rustique. Toujours est-il que les vivants paraissent n’avoir qu’un médiocre souci de la demeure de celui qui guérissait généreusement les malades et protégeait les marins en danger.
La chapelle est presque vide, bien saupoudrée de poussière, avec quelques ex-votos clairsemés, et, dans un coin, ainsique des pièces de Musée, une béquille, un vieux fusil à pierre, quelques débris de cordages de navire. Sur l’autel, des fleurs artificielles fanées, des restants de cierges. Devant une vieille toile retenue par un cadre sculpté vert et or, deux chandeliers, l’un vide, l’autre portant un rogaton de bougie. Le plus bel ornement est sans conteste le groupe de plâtre venu de quelque boutique de la rue Saint- Sulpice représentant le Saint menacé par le sabre de son bourreau, lequel, bien que Lombard, est costumé en Turc !... Pourtant, il y a dans un coin un vieux bénitier qu’une inscription latine fait remonter au xvme siècle, et, au seuil même de la chapelle, une plaque rappelle que Victor-Emmanuel, roi de Sardaigne, d’illustre mémoire, fonda la pieuse demeure.
Peut-être, le petit sanctuaire souffre-t-il du voisinage de la Vierge colossale qu’un propriétaire de la localité. M. Gai, ordonna de fondre, il y a quelques années, avec l’idée de la dresser au sommet de la tour, demeurée debout dans l’effondrement des fortifications dont le
Maréchal de Catinat, en 1691, puis le duc de la Feuillade en 1705, s’étaient emparés avec une aisance étonnante, et que le duc de Berwick fit ensuite sauter à coups de mines au nom du roy de France.
Cette opération française mettait un terme au rôle militaire de la presqu’îlede Saint-Hospice. Depuis qu’au xvie siècle, Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, en avait savamment organisé la défense, elle avait suivi le sort des forteresses de Villefranche et de Nice, tirant le canon avec elle, résistant aux entreprises de l’ennemi quand elles verrouillaient leurs portes, capitulant avec empressement lorsque ses puissantes voisines lui donnaient ce fâcheux exemple. Les troupes régulières tenaient en estime ces murailles enracinées dans le rocher autour desquelles la mer mouvante creusait un large fossé. Quant aux pirates, ils la considéraient de loin avec une méfiance respectueuse.
Cependant, un jour l’un deux se révéla plus hardi et de prétentions plus audacieuses que les autres. C’était un rénégat génois du nom d’Occhiali. 11 débarqua sans éveiller le soupçon sur la presqu’île et réussit à cerner Emmanuel-Philibert lui-même qui cheminait avec quelques gens de sa suite. Grâce au dévouement de deux de ses gentilshommes, le duc put échapper à l’embuscade, mais le pirate entraîna dans sa felouque les deux prisonniers et se mit en posture de traiter pour leur libération.
La négociation fut rapide et sans complications. Occhiali ne sollicitait ni de l’or ni des vivres, ni même du vin pour ses hommes. Par une fantaisie d’une galanterie piquante et dont on demeure surpris chez un homme de sac et de corde, il revendiqua seulement l’honneur de baiser la main de la propre femme du duc
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de Savoie, dont il avait entendu vanter la grâce et l'esprit. Le Génois avait apparemment l’âme sentimentale du mercenaire Mâlho qui, pour les beaux yeux de Salammbô, restitua le Zaïmph, le voile sacré dont Carthage pleurait l’enlèvement sacrilège. Et il ambitionnait de recommencer l’aventure romanesque du condottiere Prinzivalle qui, pour la satisfaction d’avouer respectueusement à la belle pisane Monna Vanna l’amour dont son cœur était plein, ne craignit pas de trahir les troupes que Florence lui avait confiées pour assaillir Pise, la rivale détestée.
Il est vrai que la Duchesse de Savoie s’appelait Marguerite de France, qu’elle était fille de François Ior et passait pour une femme d une aimable culture littéraire. Du Bellay et Ronsard comptaient parmi ses amis les plus chers et le poète de la Franciade chantait ses louanges dans maintes pièces de vers inspirées de la plus tendre reconnaissance. Elle était belle, spirituelle :
Dirai-je que tes yeux enchantent Les plus constans qui se présentent Devant ta face, et vistement Avec ta voix nompareille,
Leurs tires leurs cœurs par l’aureille D’un vertueux enchantement L
Le désir d’Occhiali fut-il satisfait et la duchesse contrainte de subir la caresse du bandit ? L’histoire est balbutiante et la légende incertaine. Au dire des uns, le corsaire connut la joie du baisemain sollicité. D’autres prétendent au contraire que le duc, pour épargner à sa femme le contact de lèvres impures, dépêcha