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Le capteur de chiens errants

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Nul ne peut se flatter d’avoir pénétré dans l’intimité delà cité, senti battre son cœur et troussé familièrement ses dessous, s’il ne l’a un jour considérée, caressée et déshabillée, d’un regard passionné, de la terrasse où naguère flottait, sur les tours du Donjon, l’étendard de Savoie.

Pour atteindre ce belvédère précieux, les Niçois grimpent par les ruelles essoufflantes de la « Vieille Ville », se hissanthardiment, comme à l’assaut, à travers les pinèdes et les éboulis. Lesétrangers sont moins téméraires, ils craignent de s’égarer dans ces ruelles où les lessives claquent aux fenêtres comme des oriflammes et que les colons italiens remplissent de leurs bavardages sonores. Il leur répugne aussi de rencontrer de bruissantes marmailles, dont les troupes joueuses inondent les carrefours jusqu’aux bords et d’affronter les lessiveuses vociférantes et facilement railleuses dont le battoir et la langue gardent la fougue et la verdeur de leur illustre patronne, la Segurana de la porte Pairolière. Ils cherchent des voies plus commodes, plus tranquilles, moins populaires.

Les gens à carrosse suivent l’allée qui, s’amorçant non loin de la place Garibaldi, baptisée parles faiseurs ! de rues : Montée Eberlé, conduit par des lacets jusqu’au (sommet de la colline. C’est le chemin de prédilection des corbillards à panaches qui font le service officiel de la Maison des morts. Des cyprès maussades le bordent comme des cierges funèbres et des fraîcheurs humides préparent doucement le pauvre mort aux froidures du tombeau. Les militaires choisissent aussi de préférence cette voie d’accès sur laquelle ils peuvent marcher en cadence, par colonnes de compagnie, en vociférant la chanson entraînante de « Madelon ». C'est par là égale- Moiv Pays. — II. 2

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ment que chemine, cahin-caha, le petit âne attelé à la carriole dans laquelle le « Capiacan » claustre les chiens cueillis par son lasso et destinés au supplice germanique des gaz asphyxiants.

Les amateurs de footing préfèrent, avec raison, certain escalier construit aux frais d’un testateur généreux, M. Lesage, qui ascensionne vertigineusement au flanc de la butte, du côté de la mer. Pour le trouver, il suffit de pérégriner jusqu’au bout de l’avenue ensoleillée — le quai des Etats-Unis — qui court au long des antiques Terrasses, jalonnée de palmiers graciles. Promenade exquise où l’on marche dans un éblouissement de lumière, les narines gourmandes des effluves marins venant de la Méditerranée et des violentes senteurs de la poissonnerie voisine, l'œil amusé des détails pittoresques rencontrés en chemin. Ici, des pêcheurs les pieds nus, les pantalons retroussés, le torse renversé sous l'effort, halent un filet dont on voit danser au loin les lièges protecteurs et courir la poche profonde où les poissons frétillent pour la dernière fois. Sur le macadam de la promenade, d'autres marins lézardent près de leurs barques aux couleurs éclatantes, attendant l’heure de pousser à l’eau la « Deux-Sœurs » ou le « Saint-Antoine » pour la pêche quotidienne, pendant que sur la grève leurs femmes et leurs filles, les jambes étalées sans souci de l’esthétique ou de l’élégance, raccommodent à grands coups de navettes les filets endommagés. Sous les terrasses, que fréquentait jadis la belle société niçoise, des restaurants populaires préparent de savantes bouillabaisses dont le bouquet épicé envahit la chaussée; des étalages d’huîtres, de moules, de « fruits de la mer » coudoient des logements minuscules, des logements de poupée, véritables nids

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cotonnés et tièdes, garnis de balcons, de verreries, de cabochons, où se cachent de paresseuses villégiatures ou d’amoureuses félicités...

L’escalier Lesage vous happe au sortir de cette voie triomphale. On monte... Les marches se succèdent, rapides et pressées comme les degrés d’une échelle agrippée au rocher que les lierres, les cactus, les aloës, les géraniums tenaces éclaboussent de taches sombres. On monte... Et, peu à peu, se révèle la « Vieille Ville » blottie au pied du Château, la vaste carapace de tuiles rouges d’où pointent allègrement les clochers des églises, les tours carrées des horloges, la coupole ventrue de Sainte Réparate, le maigre campanile du Jesù, le clocheton garni de faïences claires de Saint-Jaume, la tour robuste de Saint-François; çà et là, quelques maisons plus hardies portant des terrasses garnies de pampres épais dont les racines dégingandées se collent aux façades comme des lierres monstrueux; des mansardes happant goulûment le soleil, patiemment ornées de vases de fleurs qui fardent ces taudis dans lesquels on imagine une vie bien feutrée, loin des bruits de la ville, près du ciel bleu, dans la stridente piaillerie des hirondelles. On monte... L’escalier, après avoir frôlé le ventre de la Tour Bellanda, conduit à un sentier ombragé de pins, débouchant sur un vaste terre-plein, jadis cour intérieure de la citadelle .

Les premiers habitants de la Niké phocéenne s’étaient installés à cette place d’où ils pouvaient surveiller la mer par laquelle ils étaient venus, et les terres environnantes peuplées de troupes agressives. C’étaient de subtils navigateurs, essaimés de Marseille, ayant l’amour du négoce, habiles dans l’art des transactions. Sur le rocher abrupt, où la défense et le guet étaient

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faciles, ils se fixèrent résolument, bâtissant, se fortifiant, se faisant d’abord respecter, et puis craindre. Une ville avec des murailles guerrières, des églises, des tours montèrent sur la pierre nue et la réputation militaire de la cité commença à s’affirmer. Un jour vint où elle étouffa dans son étroit corselet de murailles. Elle déborda sur le flanc du rocher et une Ville-Inférieure naquit au seuil de la Ville-Supérieure. Les nécessités de la défense se faisant toujours plus impérieuses, force fut de rejeter hors de la forteresse les habitations et les monuments inutiles. Les prêtres, les magistrats municipaux, les juges, les négociants furent refoulés vers la Ville-Inférieure, les militaires ne voulant sur le sommet du rocher que des garnisonnaires et des canons. Et cette prépotence soldatesque dura jusqu’aux attentats catastrophiques de Catinat et de Berwick...

De nos jours, civils et militaires se coudoient sur cette plate-forme étroite comme aux temps lointains de la Niké primitive, si bien que cette partie du Château, où le cœur de la cité battit ses premières pulsations, offre un aspect à la fois belliqueux et bucolique. Les militaires y fourbissent leurs batteries et se livrent bruyamment à des exercices d’entraînement. Les civils, représentés par des gardes-champêtres et des jardiniers, y cultivent pacifiquement des fleurs, élèvent des poules, et sous de vertes tonnelles servent à boire aux passants. L’histoire, comme on le voit, est un perpétuel recommencement.

En quelques enjambées, on atteint l’ancien Donjon devenu une terrasse-belvédère, gardé par la cohorte vociférante des marchands de cougourdons. C’est là le « Kulm » de la montagnelte niçoise. Paul Margueritte, dans Jou fr, y conduisit tout naturellement les snobs

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parisiens de son roman savoureux pour les jeter habilement dans l’extase d’un spectacle éblouissant. A peine avaient-ils pénétré sur la terrasse-donjon, qu’ils poussèrent des cris d’admiration : « Où voit-on rien de comparable ? dit l’un d’eux. La lumière qui les baignait était si transparente qu’elle éclairait les moindres reliefs du panorama. Nice se déployait à leurs pieds sous la chaude couleur de ses toits de brique; dans la vieille ville, ils formaient une carapace brune, alors que la ville moderne se coiffait d’innombrables chapeaux rouges où tranchaient les terrasses blanches des villas et les façades des Palaces... » Le romancier avait vu, de ses yeux vu, les beautés qu’il décrivait avec l’art délicat dont il a le secret, et, d’après nature, brossé un tableau d’un impressionnisme vigoureux de « Nice l’enchanteresse, Nice la vendeuse de fleurs, d’amour, de luxure et d’or! »... Et l’émotion admirative de l’écri- ! vain n’était point feinte ou excessive. Chacun peut éprouver des sensations pareilles, des voluptés esthétiques égales, rien qu’à se pencher sur la balustrade qui borde la terrasse comme le garde-fou d’un navire aérien. La cité appartient à quiconque la possède avi- ; dement du regard et dont l’imagination réalise inconsciemment le poème des Deux Rives.

Le Paillon, l’illustre Paillon, dont Théodore de Banville se moqua si fort, avant de le proclamer respectueusement, àlasuiled’un orage, un « torrent impétueux, farouche, roulant de la fange et des cailloux dans ses eaux bourbeuses » , divise la Cité comme un fruit en deux tranches, l’une rutilante, claire, somptueuse, d’une jolie banalité de ville moderne, où foisonnent les maisons de jeux, les hôtels-caravansérails, les gratteciels, les grands magasins chaque soir flambant des

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lumières allumées au long'des façades, les villas garnies de verdures et de parterres fleuris dont les maçonneries surgissent en blanches floraisons dans les pins, les oliviei’s ou les bois de chênes et s’infiltrent jusque sur les crêtes des collines qui ceinturent harmonieusement le corps de la Ville-Aphrodite, la Lanterne, SaintPierre deFéric, Gairaut, Falicon, Cimiez, le Mont- Boron... derrière lesquelles bouillonnent les montagnes aux douces teintes pastellisées et les Alpes tumultueuses.

L’autre tranche de ce fruit savoureux est formée de la u Vieille Ville »... La Vieille Ville ! Les touristes négligent volontiers ces quartiers roturiers qui gardent la chaude coloration, les séductions, le fumet des bourgs liguriens, rappelant étrangement le vieux Gênes avec ses palais, ses boutiques odorantes, ses officines de mangeailles populaires, ses ruelles tortueuses pavoisées de lessives familiales.

Il n’est pas de bon ton de sortir delà Ville moderne.

Pourtant, rien n’est plus pittoresque, plus amusant, plus imprévu que les spectacles rencontrés dans ces rues noyées d’ombre, où le ciel n’apparaît, comme dans les antiques cités italiennes, qu’entre les hautes parois des maisons usées. La Cathédrale, coupolée de faïences et gardée par un campanile de pierres, est au centre de cette « vieillerie » et les reliques de sainte Rosalie de Palerme, de saint Victor, de saint Bassus y reçoivent toujours les adorations des fidèles. Tout autour de l’italienne basilique épiscopale, les boutiques se groupent, spécialisant les quartiers et les rues, si bien que par leurs seules odeurs, agréables ou douteuses, on devine la nature des négoces et les manipulations des commerçants.

Dans la rue de la Boucherie, les étals de viandes pan-

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telantes répandent leurs senteurs fades, alors que les épiceries et les charcuteries de la rue Sainte-Réparate emplissent l’air de parfums épicés et subtils. La rue Pairolière embaume les fritures. Dans la rue Neuve on vend de la « vraie Socca », et, si vous allez vers midi dans la rue Colonna d’Istria, vous trouverez un restaurant « Boutau » célèbre dans les annales culinaires niço ses, qui fleure délicieusement la « pissaladiera » et le civet de lapin assaisonnés d’aulx et d’oignons. . . Et puis, que de curiosités devant lesquelles on peut badauder, ici le Palais des Lascaris avec ses peintures de Carlone, là une porte du xvie siècle, des inscriptions anciennes, un graffite amusant, la vieille église du Jesù dont la Révolution fit un club populaire, l’ancien couvent de Saint-François transformé en cinéma, celui de Saint-Augustin mué en caserne, dans la Chapelle de la Miséricorde un primitif exquis de Miralheti, au seuil de Saint-Jaume une belle porte de bois sculpté!... C’est plus qu’il n’en faut pour justifier un long et pieux pèlerinage.

Les artistes ne manquent pas de le faire dévotement, et Jean Lorrain aimait à se perdre dans ces ruelles un peu mystérieuses où certaines pègres installent volontiers leur poste de commandement, tout près d’un placide couvent grillagé, clos comme une prison, dans lequel des Clarisses goûtent les joies pures de la claustration volontaire.

Ce couvent surgit dans le tumulte des ruelles tapageuses comme un îlot battu par la tempête, tout en haut de la rue Rossetti. Sur une sorte de carrefour, où viennent se dégorger, comme autant de saignées ouvertes dans le corps décrépit de la Vieille Ville, les rues sordides du « Babazouk », riches en jeunes crapules

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et eu filles publiques, la chapelle du couvent en tr’ouvre peureusement sa porte.

Eglisette timide, déserte, emplie de ténèbres, avec des stucs effrités, quelques toiles avachies, des bancs poisseux de crasse et d’humidité. Le Dieu qui a pris domicile dans cette demeure ne saurait être que le Dieu des pauvres hères, des humbles, des femmes en cheveux, des ouvriers en manches de chemise. Elle a peu de clients cependant; les bouges clandestins, les buvettes du quartier sont autrement tièdes et attirants. A quoi bon se risquer dans le temple glacé où nul encens, aucune musique ne réchauffent les fidèles grelottants? Mais, par delà les murs épais, derrière des grilles de fer étroitement maillées, les prisonnières, séparées du monde, enfouies -dans l’ouate soyeux des dévotions monastiques, béates et sereines dans la « clausura » qui brise les rumeurs, les soucis matériels, les agitations fiévreuses, les Clarisses, confites dans le sucre des Adorations et des Oraisons, chantent des psaumes d’une voix assourdie, monotone, étrangement lointaine comme si elle traversait un feutre invisible. Elles chantent d’une voix blanche, blanche comme des lys, sans nuances, sans chaleur, presque sans timbre. On dirait une plainte, un soupir, une sorte de vagissement qui franchit les grilles en petites ondes menues comme des vaguelettes roulant sur un sable fin. Les Clarisses chantent la gloire de Dieu, louangent sa miséricorde, se prosternent au pied du Trône Céleste. . .Et pendant que prient les saintes femmes, des jeunes gens jouent aux sous, devant la chapelle, sur le pavé glissant de crachats et d'eaux grasses. Ils lancent les pièces de monnaie, crient, se disputent, s’apostrophent dans un patois savoureux, coupant leurs discours de : « Couquin

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deD...! — Vierga S...! — ViergaP...» qui vont, comme un flot contraire, battre dans la chapelle enténébrée, les vaguelettes somnolentes des oraisons monacales. . .

Voilà ce qu’on découvre, ce qu’on devine, ce qu’on pénèLre de la terrasse du Château. Et pour peu qu’on s’attarde dans la contemplation de la ville, ainsi offerte aux curiosités aiguës et aux paLientes explorations, si on laisse s’enfuir les heures du jour jusqu’aux flambées crépusculaires, alors on assiste à l’émouvante agonie Id’un soleil qui veut mourir en beauté, dans une apo- | théose de lumière, sur Tardent bûcher de TEstérel, i soudainement incendié. Il glisse doucement, comme à | regret, dans la gaze des nuées légères, et celles-ci se j teintent délicatement de rose, de mauve, de violet,

I comme ces étoffes vaporeuses que les danseuses serpen- | tines font onduler autour de leurs corps agiles. Soudain, | comme épuisé de ses efforts, l’astre glisse, s’affaisse, i plonge dans la fournaise, entraînant, éteignant les derniers rayons, saignant sur les aspérités de la montagne et laissant s’épandre sur la mer des traînées de pourpre qui semblent échappées d’une sanglante blessure. Puis, l’apaisement se fait, Tonde perd ses rutilances, devient grise, moirée, se plombe et s’obscurcit, pendant que sur l’horizon les montagnes, peu à peu, sombrent dans la | nuit, la « sacrilège nuit qui fait mourir les roses » l.

Alors, dans le paysage qui s’embrume et s’endeuille, le regard s’arrête instinctivement sur le cimetière voisin ! où les marbres blêmes des tombeaux se dressent innombrables, échevelés, pâles comme des suaires, glacés | comme la mort. . . Et la rêverie se poursuit mélancolique et douloureuse comme au chevet d’un trépassé dont le souffle vient d’expirer aux dernières lueurs du jour.

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