COLLINE INSPIRÉE
LE MONT BORON 1
Vous verrez! Je vous ai ménagé une surprise. C’est au pays des fées que je vous mène.
J. Lorrain — Le Vice errant , p. 114.
Le Mont Boron protège, à l’est, la cité de Nice.
Pour la mieux couvrir, il accumule les défenses naturelles les plus aimables, des rochers gris et pourpres, des forêts profondes où les pins chevelus chantent d’harmonieuses et mélancoliques mélopées, des genêts et des cystes en broussailles barbelées, des murailles de pierre derrière lesquelles les figuiers noueux, les grenadiers à l’affût, les pals des agaves, les flexibles catapultes des palmiers et des araucaries, les fourrés d’oliviers et de citronniers s’opposent aux escalades et aux surprises, des ravins profonds comme des cryptes, des mousses glissantes, des buissons d’œillets et de roses dont les fortes odeurs font défaillir les assaillants, et, çà et là,
1. Le Mont Boron est la colline qui couvre Nice à l'est. Elle est boisée, peuplée de villas et de cultures florales. Une ancienne fortification — le Montalban — en couronne la crête. On s’y rend par la route de Villefranche (Boulevard Carnot).
LE MONT BORON
gazouillants et roucoulants, des troupes de fauvettes, de merles, et de pigeons qui s’égosillentà signaler les importuns comme jadis les oies du Capitole romain...
Et, sur le faîte de la montagne, dressant altiërement la tête, dans une belle attitude de défi, une svelte forteresse du style Vauban — le Montalban — encore vigoureuse malgré les rapiéçages et les stoppages qui zèbrent ses façades et dont les canons pourraient foudroyer allègrement d’un côté la rade azurée de Villefranche, de l’autre la grouillante cité niçoise.
Qu’on se rassure, le Montalban n’a pas de canons.
Il est déclassé, il n’a plus ni bec ni ongles, il est là pour rien, pour le décor, parce qu’il est pittoresque et que le paysage comporte la présence d’un donjon pour que sa silhouette se profile avec grâce sur le bleu délicat du ciel.
x\utrefois, lorsqu’il était jeune, le Montalban n’était certes pas inoffensif. Dame ! il avait l’ardeur des forteresses nouvelles et il bataillait volontiers, comme le Château de Nice et la Citadelle de Villefranche. A cette époque lointaine, sa réputation était grande, et si robustes s’affirmaient ses résistances aux entreprises des armées françaises qui prétendaient envahir le comté de Nice, que les gens du pays disaient avec une pointe d’orgueil : « Quand lu Francès piglieran Mont-Alban, la lébre pigliera lou canC »
Temps héroïques, dont le souvenir se perd et s’efface ! Fautes dé jeunesse d’une bâtisse que les militaires voulaient consacrer aux fatigues dangereuses de la guerre etquela naturedestinaitauxsouriantes missions dudécor et de l’embellissement d’un paysage, forteresse assoupie
1. Lorsque les Français prendront Montalban, le lièvre prendra le chien. *
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et embourgeoisée, comme la Citadelle de Villefranche, le Fort carré d’Antibes et le rocher de Monaco, n’ayant plus d’autres défenses qu’un portail de bois, des tessons de bouteilles laissés par les buveurs de bière et de limonade venus le dimanche pour une agréable ribote, des rochers déchiquetés sur lesquels s’usent les bottines des promeneurs et des genêts agressifs dont les pointes accrochent durement les pantalons et les jupes.
Ainsi rendu à sa destination véritable, le Montalban fait office de panache sur la crête du Mont Boron. S’il ne flotte pas au gré des vents, il épouse avec complaisance les tonalités diverses de la lumière, et depuis l’aube jusqu’au crépuscule farde ses murailles de rose, d’ocre, de gris, de feu et d’or suivant que les rayons du soleil le caressent, l’échauffent, le font flamber ou l’abandonnent aux ombres vagabondes de la nuit. Ce castel servirait, tout au plus, maintenant, à loger quelque prisonnier romantique, un « trovatore » qui rossignolerait ses plaintes amoureuses, ou bien un écrivassier révolutionnaire comme Blanqui qui, dans la clarté radieuse des journées tièdes et parfumées, échafauderait les plans d’une Salente moderne... En attendant ces hôtes de choix, la fortification abrite, je crois, de prosaïques magasins d’habillement!
Mais, sa déchéance militaire n’a point compromis la portée magnifique de ses « vues ». Celles-ci demeurent entières et, par les embrasures vidées de leurs bouches à feu, les gardiens peuvent admirer, comme de la plateforme d’un diorama, l’éblouissante féerie étalée devant eux.
D’un côté, au fond du gouffre que tapissent des forêts de pins, la rade de Villefranche, soyeuse et scintillante, avec sa pimpante Citadelle plantée de cactus et de
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palmiers et la petite cité de Villefranche dont les maisons bariolées de couleurs claires glissent tumultueusement en avalanche jusqu’au rivage. Cité de pêcheurs et de jardiniers, toute fleurante d’odeurs de poissons, d’œillets, de mimosas et de roses. Et puis, la robuste presqu’île de Cap Ferrât, avec la pointe échevelée de Saint-Hospice qui s’insinuent dans les flots comme de grosses bêtes carapacées de gris, de vert et de rouge; la haute et orgueilleuse falaise de la Corniche; le rocher qui porte Eze la sarcasme ; la Tete-de-Chien dont le fort commande débonnairement le riche territoire de Monaco; leMont Agel, titan montagneux dont le sommet s’auréole souvent d’une blanche chevelure de nuages ; des caps, des golfes, des anses paisibles, des rochers où se meurtrissent les vagues du large, des îlots qui semblent enchâssés dans des émeraudes et des saphirs, la côte italienne enfin, vaporeuse, pastellisée, mystérieuse et attirante comme une terre promise...
De l’autre côté, la courbe harmonieuse de la baie des Anges qui conduit au cap d’Antibes, dont le phare tout blanc semble un cierge de communiant ; l’Estérel faisant une toile de fond mouvementée et finement dentelée ; les montagnes de Grasse robustes dans leur nudité de filles du Midi ; les « Baou » de Vence et de Saint-Jeannet dont les visages de pierre regardent avec complaisance les champs de violettes, les forêts d’oliviers argentés qui bordent les blancs villages essaimés à leurs pieds; et plus près les collines qui étreignent amoureusement la Ville, Cimiez, le Mont- Chauve, Gairaut, Saint-Pierre-de-Féric, Fabron, Bellet, le Mont Vinaigrier, par delà lesquelles, les dominant, se dressant pour mieux voir et respirer aussi la senteur capiteuse qui monte de la langoureuse cité, jardin
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secret de tous les péchés d’amour, harpe vibrante des concupiscences, des fièvres de plaisir, des bruits d’orchestre et des soupirs des amants extasiés, les Alpes blafardes, enfarinées comme des pierrots, hautaines, empesées, revêches, contemplant les plantureuses vallées piémontaises.
Comment avec de telles magnificences ne point sacrer le Mont Boron, la plus attirante, la plus séduisante des montagnettes qui forment la verte collerette de Nice ?
Les promeneurs s’y rendent en pèlerinage, avec le doux espoir de rencontrer dans l’ombre complice d’un bois de pins quelque faune audacieux ou bien le dieu Pan lui-même s’exerçant sur la flûte champêtre. Les amoureux s’y perdent volontiers dans les sentiers sinueux, s’oubliant dans les fourrés favorables aux baisers et aux étreintes. Les cochers de la ville recommandent aux « étrangers » cette excursion facile où les poumons s’emplissent de brises marines et d’effluves balsamiques, et volontiers ils conseillent une courte escale à quelque auberge renommée pour son « pan bagnat » ou à la terrasse du restaurant « Au printemps » qui se flatte de préparer des « afternoon-teas ».
Et, lorsque Jean Lorrain, qui fut le plus fervent des peintres littéraires de la Riviéra et le mieux enraciné de nos hivernants, chercha un cadre digne des histoires folâtres, sensuelles, cantharidées, de son « Vice errant » et des « Propos d’âmes simples », c’est le Mont Boron qu’il choisit comme la plus voluptueuse, la plus somptueuse des collines niçoises.
Qui ne se rappelle la montée de sa piquante « Porteris » par les chemins escarpés du Mont Boron ? « Alerte et souple, elle marchait devant moi, et chacun de ses
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pas relevait sa jupe sur une jambe musclée, gainée dans le bas tricoté de laine rose des femmes du pays. Son corps svelte s’effilait encore dans l’effort de la montée... Elle marchait, comme lumineuse, d’un pas à talon relevé de jeune dieu... » La jeune porteuse chargée des frais légumes et des fleurs odorantes achetés au marché du cours Saleya, s’en allait d’une marche rythmée et harmonieuse, « escaladant le Mont Boron », entre des grilles et des murs de villas, pour : se donner, au terme de la course, dans un baiser violent qui « heurtait à mes dents l’émail de ses dents... »
Puis, quand il voulut conter les aventures extraordinaires du russe Noronsoff, pourri de voluptés | étranges, malade de désirs inassouvis, fantasque,
; viveur, prodigue, improvisateur de fêtes néroniennes et de cortèges adonisiens, c’est encore au Mont Boron : qu’il disposa les personnages de ce chapitre flamboyant du Vice errant. Gomme il importait d’emplacer cet lépisode d’une saveur si étrange dans un jardin capiteux, fleurant comme une cassolette, dans un site de rêve et de poésie, Jean Lorrain peignit, avec la magie de style dont il avait le secret, la plus troublante, la plus mystérieuse, la plus attirante des villas du Mont Boron, celle qu’à Nice on désigne familièrement sous le nom de « Château de l’Anglais ».
De partout, on aperçoit cette construction bizarre, {rouge comme un donjon d’Ecosse ou un palais des Indes, à la fois château et forteresse, décor de féerie, {imaginée il y a quelque cinquante ans par un colonel {anglais, Smith, de retour d’Asie, qui s’appliqua patiemment à garnir le rocher abrupt et nu de murs, (de pavillons, de rotondes ventrues, de terrasses suspendues sur l’abîme, de sentiers et d’escaliers dégrin-
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golant jusqu’au rivage, en même temps qu’il installait, avec une opiniâtreté patiente, des arbres, des plantes, des buissons de fleurs.
Cet ensemble de merveilles et d’horreurs, de richesses et de vulgarités tomba, après l’Anglais, aux mains d’un consul exotique qui prétendit l’enrichir de dépouilles artistiques ramassées chez les collectionneurs et les antiquaires de France, d'Angleterre et d'Italie. Il accumula les marbres héraldiques, les colonnes de style grec, des vasques élégantes, des chapiteaux finement ciselés, des pierres tombales anciennes, des sculptures païennes, des tableaux médiocres, un nombre considérable de statues et de bustes, dont il encombra les salles du « Château » en les baptisant pompeusement du titre flatteur de « Musée ». Dans les jardins, il s’appliqua à faire jaillir plus abondamment encore les taillis et les arbustes, plantant des pins, des caroubiers, des eucalyptus, des agaves et des géraniums...
Le consul mourut à son tour et les jardins prirent, peu à peu, la tournure mélancolique des choses délaissées, la maison resta close pendant presque toute l’année, les herbes poussèrent avec une sauvage hardiesse, les fontaines devinrent muettes, et dans les salles du « Musée » — que relie entre elles un escalier droit comme une glissière, garni de bustes de philosophes et d’empereurs, qui pourrait servir au quatrième acte de Salammbô pour la chute douloureuse deMatho — maintenant les marbres languissent, les déesses et les faunes bâillent, les dieux s’engourdissent et s’ankylosent.
La vue qu’on a des fenêtres de l’habitation et des terrasses du jardin n’a pas subi, heureusement, le contre-
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coup de ces vicissitudes humaines. Elle demeure... Quelles magnificences ! Depuis le port de Nice et le Château enrobé de verdures, jusqu a la mauve silhouette de l’Estérel ! Et dans les allées, au long des sentiers conduisant à la mer, des chants d’oiseaux, des parfums montant en encens, des g’rottes, des lieux de repos pour s’acagnarder dévotement aux heures mystiques du crépuscule, lorsque la baie des Anges se pare d améthystes et de roses pour la nuit et que rougeoient avec des lueurs de fournaise, au faîte des montagnes assombries, les dernières flambées du soleil agonisant.
Tout est calme, à présent, dans le « Château de l’Anglais » . Tout dort, toutest recueillement et solitude. Au flanc d’un rocher, un marbre célèbre le souvenir de Fifîetde Ali, deux « jolis petits chiens gardiens du Château de Mont-Boron » et tout au bout de la propriété, à 1 endroit où la falaise tourne vers la pleine mer et le golfe de Villefranche, un tombeau massif comme une mosquée, garde les cendres du consul qui, si longtemps, travailla pour secouer la léthargie de ce domaine mystérieux. Les flots et les vents bercent doucement le sommeil du propriétaire défunt. L’orgueilleux exemple de Chateaubriand, qui voulut dormir pompeusement sur le rocher de Saint-Malo, avait sans doute impressionné l’imagination de ce diplomate qui se piquait d’art et de poésie.
Autour de ce domaine unique etparadoxal, les villas ont surgi en floraisons blanches et claires.
Tout le flanc du Mont Boron qui dévale vers la cité s’est peu à peu meublé, habillé, pomponné de jardins, de maisons, de terrasses, de pergolas, de vérandas et de belvédères. Une ruée de riches hivernants a pris d’assaut la montagne, s’installant en conquérants, se barri- Mon Pays. — II. * 3
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cadant de haies fleuries et de fourrés d’arbres, de massifs, de parterres et de guirlandes. Les plus dépensiers ont construit des demeures opulentes, où l’art des décorateurs et des tapissiers s’est livré à des orgies fastueuses. Les plus modestes se sont enfouis dans des buissons de verdure et de fleurs comme pour dissimuler leur bonheur aux yeux des profanes et des jaloux. Je sais, dans ce paradis, des nids charmants, où chantent des jets d'eau mélancoliques, pendant que dans les \rasques frissonnantes s’effeuillent les roses lourdes de parfums, alanguies d’amoureuses passions. On y parle à voix basse pour goûter les silences harmonieux et ne pas effaroucher les dieux païens qui, sûrement, habitent les fontaines et se dissimulent dans les buissons. Instinctivement,, on se rappelle les tendres vers de Victor H ugo :
Les arbres, dans leurs troncs et sous leur orteil noir,
Ont des trou9 pleins de mousse et d’herbe et l’on croit voir De petits dieux blottis dans tous ces petits antres,
Des cupidons frisés montrent partout leurs ventres L
Partout des fleurs, des arbres rares, des parfums délicats, des allées ombreuses, des « vues » précieuses sur la mer et l’horizon de montagnes. Lieux de repos exquis pour les épicuriens fatigués, les politiciens harassés, les littérateurs en mal d’inspirations délicates. Des sénateurs importants, des députés agités y savourent leurs vacances, des grandes dames slaves promènent dans ces riches jardins leurs chiens favoris, et M. René Boylesves’y réfugie volontiers pourinventer des proses sentimentales. Lesnomsseuls des villasetdes cottages chantent, au long des avenues et des chemins en