LE CHOEUR DE SAINTE CLAIRE
Après la mort de sainte Claire, sa dépouille mortelle fut transportée en dedans des murs, dans cette église de Saint-Georges qui avait été aussi le premier sépulcre de saint François. Les mêmes craintes avaient inspiré les mêmes précautions. Saint-Damien, quoique plus près de la ville que Notre-Dame des Anges, n’en était pas moins hors les murs. Or en ces temps de guerres perpétuelles entre villes, rivales et voisines, on pouvait toujours craindre un coup de main hardi, qui aurait ravi à Assise ce qu'elle avait de plus précieux : les reliques de ses saints enfants. Le corps de sainte Claire devait donc être transporté à l'abri des hautes murailles et des portes crénelées et y rester.
C'était, pour soustraire le trésor aux ennemis, le ravir aux filles.
Il fut donc résolu que les Pauvres Dames
suivraient leur mère. N'étaient-elles pas, d'ailleurs, elles aussi, exposées aux incursions des ennemis? Du vivant même de Ciaire, n’avaient-elles pas été exposées aux outrages des Sarrasins à la solde allemande et, sans la puissante intervention de Dieu qui les gardait et de leur mère qui veillait sur elles, que seraient-elles devenues? Quand la Basilique préparée aux dépouilles mortelles de l’immortelle vierge fut achevée, qu'un monastère fut préparé à 565 filles, avec regret elles quittèrent Saint-Damien. Une seule chose pouvait les consoler, c'était de retrouver le corps de leur mère et de vivre près de Jui, montant autour du tombeau une garde d'honneur et recevant à leur tour une garde de maternelle protection.
Elles emportèrent de Saint-Damien leurs plus précieux trésors, en particulier le corps d'Hortulana, mère de Claire, et d'Agnès, Sa soeur, et avec elles le précieux crucifix qui avait parlé à saint François.
C'est à la Maison Mère, ‘Casa Madre’”’, qu'il nous faudra aller vénérer ces reliques.
J1 ne pouvait cependant être question
d'abandonner Saint-Damien. Une onction de
sainteté en avait consacré les murs, il devait rester aux. enfants de saint François. Comme on avait jugé imprudent d'y laisser de faibles femmes, le pauvre monastère changea d’habitants sans changer de destination: les Frères Mineurs y remplacèrent les Pauvres Dames.
Depuis, malgré les révolutions, malgré la rapace avidité des gouvernements usurpateurs, encore après sept siècles on les y retrouve, comme s'ils y étaient entrés d'hier.
Après une courte récréation prise dans une petite pièce, où sont à l'honneur deux dessins de maîtres qui, en passant, ont voulu graver de leur burin les choses si simples vues à Saint-Damien, la chapelle et le réfectoire, on me conduit à notre cellule.
Je traverse ces dortoirs jadis occupés par des saintes. L'aspect des cellules aux petites portes évoque leur pieux souvenir. Tout en passant, le Père me dit: Ici est morte sainte Agnès, là habitaient les Soeurs: mais nous verrons tout cela demain.
Enfin, me voilà, moi aussi, seul dans une de ces cellules antiques. Les bruits du monde n'arrivent pas jusqu'ici. Le soir donne ses dernières lueurs, la nuit me donne tout son
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repos. Qu'elle en soit bénie! J'en avais besoin. Lever de grand matin pour dire ma messe avant mon départ de Rome, fatigues d'un voyage un peu mouvementé, émotions de mon arrêt à Foligno, ouverture de la retraite, marche égarée à la recherche de Saint-Damien, tout était réparé dans la paix et le repos de cette première nuit à Saint-Damien.
J1 était entendu que Île lendemain je devais dire la sainte messe dans le chœur de sainte Claire.
Le R. P. Dom Fragipani, curé de San Pietro, et chargé de la communauté des Clarisses Colettines, avait eu l'amabilité de me mettre bien à l'aise et de me donner toute liberté pour que je puisse dire la sainte messe dans les nombreux sanctuaires franciscains.
11 s'était offert à dire Ja sainte messe tous les matins à mes retraitantes. J'en profitai.
On a accès au choeur où sainte Claire et ses premières religieuses disaient le Saint Office par le sanctuaire de l’église et en passant par une petite sacristie qui la dessert.
I1 est assez vaste. Au fond un autel bien simple, en face de l'autel les pauvres stalles
qu'occupaient la Princesse des pauvres et ses
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filles. Comme on a conservé les tables du réfectoire on a conservé ici les humbles stalles des religieuses, ainsi que le pupitre qui soutenait le livre d'heures. Ne recherchez ici ni œuvres d'art, ni élégance. Ce sont des planches brutes, auxquelles le temps a donné une surface indécise,. Le pupitre lui aussi est d'une simplicité extrême. Mais qu'elles sont véaerables ces vieilles planches! J'ai admiré ailleurs les fines ou nerveuses sculptures où l’art a mis une vie dans le chêne, ici j'ai baisé ces planches rugueuses et mal jointes.
Tout leur prix, et quel prix! c’est d’avoir porté le poids des genoux priants de Claire, d’avoir entendu ses saintes oraisons, d'en avoir gardé quelque chose. La place qu'occupait la sainte Abbesse est marquée d’un trou béant, ravage que l'indiscrétion des pèlerins aggrave de temps en temps, malgré la surveillance jalouse des gardiens du sanctuaire. Ils se plaignent de cette dilapidation, mais sont impuissants à y remédier, leurs plus saints amis les trompent !
Je ne fus pas tenté de faire comme tant d'autres et d’emporter un morceau de la stalle de sainte Claire, mais s'il faut dire ici toute
la vérité pour expliquer ma sagesse, c'est que j'en possédais déjà un morceau enclos dans un reliquaire. Un de ces pieux voleurs, qui raviront aussi le ciel sans nul doute, avait partagé avec moi ie fruit de son séraphique larcin. Je me contente d’être recéleur !
Dans le mur, du côté de l’évangile, à fleur de terre, on voit un enfoncement rectangulaire, comme une niche, au fond de laquelle est peinte une représentation de saint Francois.
Cet enfoncement et cette peinture soulèvent des problèmes historiques. La tradition nous dit que là se cacha saint François pour se dérober à la colère de son père, qui le poursuivait à la suite de la vente des étoffes et du cheval à Foligno.
La peinture aurait été exécutée par les ordres de sainte Claire, après la mort de son séraphique Père. Et, pour ce faire, elle avait soigneusement pris les mesures du Corps, lorsqu'il fut apporté à Saint-Damien, au cours des funérailles. Elle ne dut pas se conformer à ses mesures prises. Mais ayant choisi cet enfoncement, pour le signaler à la postérité elle fit faire la peinture dans l’espace que lui
offrait ce lieu. Ce qui donne un saint François de toute petite taille, comme un enfant. Sous le seuil du choeur, dans la petite sacristie, sont enterrées, paraît-il, plusieurs des premières compagnes de notre Sainte qui ne furent pas transportées à la “Casa Madre”.
Deux fois j'ai célébré la sainte Messe dans le choeur de sainte Claire.