‹ Mon pèlerinage à Assise, Cortone, l'Alverne [microforme]Chapitre 33 sur 87 · L'EGLISE INFERIEURE · texte numérisé non relu

L'EGLISE INFERIEURE

Nous avons traversé la place sous l’ardent soleil du midi, et nous voici devant la gracieuse porte dite de Giotto. Le plan en est sans doute du maître, dont elle porte l’empreinte avec ses moulures et ses colonnes torses. Elle est précédée d'un baldaquin qui l'encadre. On lit, dans l’ogive de la double porte: ‘“‘indulgentia plenaria quotidiana perpetua: Indulgence plénière quotidienne et perpétuelle”. Les portes, en chêne sculpté, sont d’un beau travail.

Quand on les a franchies, on se croirait dans la nef principale de l’église. Cette travée de fond est terminée en effet par une abside qui donne cette illusion, mais en avançant, on arrive à la nef centrale qui s'ouvre à gauche, et alors on embrasse en profondeur toute la perspective de l’église inférieure. Elle a la

forme d’une croix latine qui aurait à son pied

126 MON PELERINAGE une base de la longueur de ses bra De chaque côté de la nef s'ouvrent plusieurs grandes

chapelles latérales; je signale celles qui sont dédiées à sainte Marie Madeleine et à saint Martin, parce qu'elles sont plus remarquables

encore que les autres.

Nous sommes ici au milieu de merveilles de peinture; il n’est pas grand espace que n'ait illustré le pinceau de quelque grand artiste. A travers les siècles, plusieurs ont tenu à honneur de venir ici donner la mesure de leu:

nie, L'étude de ces chefs-d’oeuvre à elle seule remplirait des volumes. Que de fois je viendrai les contempler, mais aucune description ne vaut un long et saint pèlerinage. Il en est quelques-uns cependant qui méritent une mention spéciale.

Et d’abord les quatre grandes fresques de Giotto qui ornent la “Croce”

Au-dessus du maître-autel, à l'intersection des voûtes de la nef et des transepts, Giotto à peint une oeuvre quadruple, qui aurait suffi à elle seule à l’immortaliser. Ce sont les allégories de la Pauvreté, de la Chasteté et de l'Obéissance, et leur couronnement: la Glorifi-

cation de saint François,

C'est tout un monde d'idées que le peintre florentin a réunies dans cette croisée de voûte. Pour comprendre les célèbres fresques, il ne suffit pas de regarder d’un œil distrait.

Quand vous vous placez dans la nef en face de l’autel, vous avez devant vous, faisant fond, la Glorification de saint François, à droite l’allégorie de la Chasteté, à gauche celle de l'Obéissance; pour apercevoir celle de la Pauvreté, vous contournez l'autel, qui a d’ailleurs luimême deux faces.

La Chasteté, les mains jointes, est dans une tour élevée et crénelée, au-dessus de laquelle flotte un drapeau. La tour est entourée de remparts, c’est une forteresse; cette vertu a besoin en effet d’une puissante protection, Un ange présente à la Chasteté un miroir, modèle de l'intégrité qu’elle doit garder, un autre lui présente une palme, signe de la victoire.

Au-dehors, l'âme qui veut être chaste reçoit un nouveau baptême, et du haut des remparts la Pureté lui offre un drapeau et la Force un bouclier. Deux autres anges l’attendent au sortir de la cuve baptismale pour la revêtir de la robe d’innocence, A gauche du tableau François attire les âmes à la Chasteté et leur

offre une main secourable pour les aider à gravir la rude montée, tandis que, à droite, le capuce baissé sur les yeux, la Pénitence, accompagnée d'autres Vertus, chasse ignominieusement l'amour impur, qui, la tête couronnée de roses, les yeux bandés, portant une enfilade de cœurs en sautoir et un carquois plein de flèches empoisonnées, court sur ses pattes en forme de serres d’aigle, vers l’abime où les Vertus le précipitent tout honteux de sa nudité.

L'Obéissance, assise sur un trône, impose le joug à qui veut bien se soumettre à son empire. De son doigt elle ferme ses lèvres, pour faire comprendre à l’obéissant qu’il doit accepter ses ordres sans plainte ni murmure. Elle a des ailes, pour dire la promptitude que l'on devra apporter à l’exécuion des ordres donnés.

À sa droite siège la Prudence, reine à deux visages : elle regarde le passé comme l'avenir ; devant elle, un clocheton, comme on en voit audessus des monastères, pour dire la fidélité que l'on devra apporter au son de la cloche, qui est la voix de Dieu. Elle tient un compas, pour signifier que l'autorité qui commande ne doit cependant pas le faire à la légère, mais qu’elle doit mesurer ses ordres, ses désirs mêmes, A

gauche de l'Obéissance se tient l'Humilité, un flambeau à la main, pour éclairer les pas de l'obéissant. Toutes deux sont nimbées d'une auréole hexagone, Un ange chasse le Centaure, ligure de la révolte, Au sommet, François Stigmatisé porte sur ses épaules le joug de l'Obéissance solidement fixé, Deux mains se tendent vers lui; l'une porte des liens, l’autre dessine un geste de bénédiction, Deux groupes d'anges à genoux contemplent,

Plus torichante encore, peut-être, est l'allégorie de ja Pauvreté,

C’est une fiancée, Sa robe est courte et en lambeaux, ses pieds sont enlacés dans des épines qui s'élèvent jusqu’à ses genoux. Le Christ, grave et majestueux, soutient la main de l’épousée, pendant que François passe à son doigt l'anneau de la sainte alliance, Pour témoins, des Vierges et des Anges.

À ses pieds cependant les pygmées du monde l’insultent: un riche vêtu de pourpre lui jette des pierres, un autre fait mine de la fustiger: mais comme ils paraissent petits près de sa majestueuse stature! Un chien aboit après elle. A droite la Libéralité donne ses vêtements à un pauvre, à gauche l’Avarice em-

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porte sa bourse d’or. Deux anges portent jusqu’au ciel tous les biens que le pauvie volontaire abandonne: ses riches vêtements, sa somptueuse demeure; deux bras ouverts recoivent ses présents.

La Glorification de saint François est d’une composition plus simple mais aussi grandiose. Le héros est assis sur un trône surmonté d'un baldaquin que sout.ennent des colonnes torses, telles que les aimait Giotto. Une bannière étoilée flotte tout en haut.

Francois est revêtu de la dalmatique du diacre; de la main droite, il tient le sceptre, de la gauche, le livre de la Règle, par laquelle il règne. Il est entouré de vifs et purs rayons. Les Vertus et les Anges l’environnent, quatre d'entr’eux ont embouché la trompette de la Renommée, et chantent sa gloire aux extrémités du monde.

Il faudrait avoir des loisirs pour analyser la Madone et le saint François de Cimabué.

le maître de Giotto; les œuvres de Pietro Lorenzetti, en particulier sa Madone au pouce, si fraiche de coloris, où la Mère recommande à son Divin Fils, saint Francois, qu’elle montre;

ou encore les deux fresques de saint François

et de sainte Claire, dues à Simone Martini.

Qui pourrait dire tout ce que les artistes ont accumulé là de scènes bibliques et historiques, encadrées de bordures, elles-mêmes pleines d'allégories. 11 y faudrait une œuvre spéciale; ue nous sera-t-elle pas donnée maintenant que les procédés modernes ont si singulièrement facilité la reproduction des peintures?

Les peintures ne sont pas les seuls charmes de l’église inférieure; on y voit aussi des tombeaux d'un touchant intérêt. Je ne parle pas de ces grandioses tombeaux qui occupent le fond de l’église, et que l’on rencontre à sa droite en entrant; j'en ai admiré la facture, les sarcophages, la grande urne; mais à peine me suis-je demandé qui dormait si bienheureusement aux pieds de saint François. Ce sont des grands. Je n'ai fait que passer.

Mais il est dans la basilique deux autres tombeaux, si humbles, si simples, que sûrement bien des touristes, des pèlerins même, passent devant sans les apercevoir; ou s’ils les découvrent, ils passent comme j'ai fait moi-même là-bas, au fond, devant les fastueux menuments. C'est le tombeau des premiers compagnons de saint François et celui de “Frère”

122 MON PELERINAGE Jacqueline de Settesoli. Pour moi, je m'y suis agenouillé, chaque fois que je suis passé près d'eux.

Celui des premiers compagnons de saint François est sur le flanc du transept de droite. Une forte grille le protège. Au-dessus les compagnons sont représentés en extase et en prière aux pieds d’une Madone qui les domine, Héros intrépides qui ont suivi François, alors qu’ils ne savaient pas encore au juste où il allait les conduire, qui l'ont suivi quand le monde les taxait de folie, qui l'ont suivi alors qu'ils ne pouvaient encore prévoir qu'ils allaient être l'avant-garde d’un corps d'élite qui traversera les siècles, s'étendra sur le monde en grossissant toujours ses rangs. Ils l’ont suivi dans 1es renoncements de la pauvreté, dans la Sublimité de l'amour, ils le suivent encore dans le repos de la mort. Ils sont là, près de son tombeau, et quand la trompette éveil!era ces immortels endormis, ils seront encenre prêts à suivre leur glorieux Père!

Le tombeau de “Frère” Jacqueline est dans la grande nef, à droite, près de la grille de fer

qui la sépare en deux et protège le sanctuaire.

Plus humble encore est sa pierre tombale enchâssée dans le mur.

Dans cette vie de saint François, qui ressemble par tant de rapprochements à celle de Notre Seigneur, Fra Jacqueline semble être, par son dévouement empressé, la réplique de Marie Madeleine. Quand François allait à Rome, volontiers il descendait chez la dame Jacqueline Frangipani de Settesoli, dont la maison, croit-on, était non loin du Colisée; elle a disparu il n’y a pas très longtemps, pour permettre certaines fouilles archéologiques.

C'est à cette sainte femme, que François appelait ‘‘’Frère”, qu’il confia sa petite brebis si pieuse, qui avait fait l'édification des Frères de la Portioncule. De sa blanche laine, Jacqueline fila et tissa une tunique au cher Saint. Sur le point de mourir, François exprima un désir de malade, celui de manger des pâtisseries que lui faisait à Rome Fra Jacqueline. La 3ienheureuse, inspirée d'En Haut, était déjà à la porte, iui portant la friandise souhaitée, ainsi que le linceuil pour l’ensevelir, et les beaux cierges de pure cire pour ses funérailles. Ne sont-elles pas touchantes les amitiés des saints ? Aussi j'ai trouvé qu'on avait eu une excellente

pensée de donner la sépulture à cette noble dame dans la basilique de son Séraphique Père ; elle y est comme à ses pieds.

J'ai prié à son tombeau comme au tombeau d’une mère.

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