‹ Mon pèlerinage à Assise, Cortone, l'Alverne [microforme]Chapitre 34 sur 87 · L'EGLISE SUPERIEURE · texte numérisé non relu

L'EGLISE SUPERIEURE

À peine a-t-on pénétré dans l’église supérieure, qu’on est de l'avis de ceux qui l'ont appelée un ciel! Le plan en est de la plus grande simplicité, c’est la croix latine toute pure. Pas de bas côtés, pas de chapelles latérales, rayonnantes, ni absidale: la croix simple. Mais les lignes de l’ogive y sont pures, et du pied des murs jusqu'aux clefs de voûte, les architectes et les peintres en ont fait la glorification de saint François.

Trois séries de fresques en font le tour.

La plus élevée, qui s'engage dans les pointes d'arc, a eu beaucoup à souffrir; on peut même dire qu’elle est perdue, par l’incompétence de prétendus conservateurs des monuments historiques. Ils se sont cru plus d’esthétique que leurs devanciers et ont trouvé qu’à l'extérieur les toits débordaient trop les murs. Leur témérité ne s’est point contentée de la critique,

elle a été jusqu’au raccourcissement de la bordure des toits. Aussi, ce que la sagesse des architectes du moyen-âge avaient voulu empêcher s’est produit: les pluies ont humecté les murs insuffisamment protégés, et cette humidité, pénétrant à l’intérieur, a fini par altérer les peintures à fresque. Quand on s’est aperçu de l’irrémédiable ravage, vite, on a remis les toits en leur état primitif, mais hélas, trop tard!

La seconde série de fresques, qui représente des scènes bibliques, est encore bien conservée, mais sans contredit, la plus intéressante est celle qui occupe les larges panneaux des travées sous les fenêtres. Ce n’est pas que l'une ou l’autre fresque n'ait subi quelque altération, mais dans l’ensemble elles se sont heureusement conservées.

Giotto a peint là toute la vie de saint Françcois en des scènes plus ingénieuses que vraies -non pas que la vérité historique ait été violentée, mais parce qu'elle donnerait l'impression de l'avoir été, à qui serait étranger aux théories de l’idéalisme et du réalisme. Giotto peignait aux lieux mêmes où s'étaient passés les

évènements qu'il voulait transmettre à la pos-

térité, irradiés des couleurs de sa palette; mais au lieu de les placer dans leur cadre naturel en s'inspirant des gracieux paysages ombriens, au lieu de retracer l'humilité si éloquente des monuments d'Assise dans lesquels Dieu voulut faire éclater sa gloire, le peintre florentin, dont l'imagination est hantée par son campanile du Dôme de Florence, en transportera aux façades de ses édifices les carreaux harmonieux, et en donnera à leurs tours l’élancement et l'élégance. Quelle surprise, quand on connait la simplicité de Saint-Damien, on éprouve, par exemple, devant la fresque qui représente le cortège funèbre amenant le corps de saint François à l’humble demeure des Pauvres Dames, de voir ces murs plaqués de marbres variés, ces clochetons ajourés et ces fleurons sculptés! L’humble réalité ne fournissait pas, à l'imagination de l'artiste, assez de ces juxtapositions et de ces nuances kaléidoscopiques, qui font ses oeuvres si lumieuses.

Pas plus que ceux de l’église inférieure, nous ne pouvons en détail étudier tous les chefs-d’œuvre de l'église supérieure, qui ont cependant ici plus d'unité et d'harmonie. Il est une des fresques que je n’oublierai pas de

sitôt, pour une raison qui n'a rien d’esthétique... C’est le tableau de saint François préchant aux oiseaux. La composition en est Fort simple: quelques arbres, des oiseaux, le Saint qui les bénit, et son compagnon. La fresaue a peut-être souffert un peu plus que les autres des atteintes du temps, toutefois, pour qui connaît la vie de saint François, il n’y a pas un instant d’hésitation possible devant la gracieuse scène du chemin de Bevagna. Ce jourlà je visitais l’église supérieure en compagnie de deux petites postulantes clarisses, une Ca nadienne, une Italienne.

Cette dernière aimait bien le Séraphique Père, je n’en doute pas, mais visiblement elle n’était pas parfaitement renseignée sur tous les épisodes de sa vie. Devant le tableau de la prédication ax oiseaux, un peu flou, elle me demande:

—Qu'est-ce que c’est?

—La prédication aux oiseaux.

Elle comprenait moins le français que moi l'italien.

—Oiseaux!... qu'est-ce que c’est cela, oiseaux?...

Et me voilà bien embarrassé: je ne sais

comment se dit oiseaux en italien; j'ai recours aux gestes... petit... petit... mais j'ai beau modeler de mon mieux des petits... petits...

la bonne fille n'y comprend rien, La description se termina par un fou rire qui ne pouvait

indaliser personne—-l’église étant déserte, et que saint François a dû bénir comme il hénissait le gazouillis des petits oiseaux. Mais en entrant au monastère, ma première question à la sœur tourière, avant qu'elle n’ait fini d'ouvrir toute grande la porte de fer, fut celle-ci :

—Comment se dit oiseaux en italien ?

—Uccelli.

—Uccelli!

Non, vraiment, la petite italienne et moi ne pouvions nous comprendre...

Nous terminons la visite des fresques de Giotto et nous arrivons à la chaire polychrome attachée à la colonne comme un nid d’hirondelle. Les prédicateurs italiens ne doivent pas y être à l'aise, tant elle paraît étroite. Une forte main arrête au-dessous d'elle une nervure de la colonne.

Nous finissons notre tournée par les stal-

les du chœur, Elles ont leurs panneaux de fond

en bois découpé, de diverses essences, dont les nuances plus ou moins foncées forment les dessins et les figures de personnages. Elles sont dues au génie de Dominique Divini.

Ici encore l’imbécilité administrative avait fait des siennes, Pensez donc, on avait arraché ces stalles pour en porter ailleurs la sévère beauté. Autant vaudrait arracher les yeux aui donnent la vie à un gracieux visage! Que disaient-elles, sans l'appui et le fond de l’abside, pour laquelle elles étaient faites? Et l’abside, à son tour dépouillée de ses stalles, avait l’apparence d’une riche enceinte que des bandits auraient dévalisés. Heureusement on a depuis remis les stalles à leur place.

Pour si belle qu’elle soit la grande nef de l’église supérieure m'a laissé un froid au coeur. Il lui manque la vie. On n'y fait plus que très rarement les offices divins; on ne la visite que comme un musée, et lorsque, — et c'est le cas en ces temps de guerre —, les visiteurs sont rares, c'est le désert, mais un désert où les nervures des colonnes et des voûtes montent et se croisent comme les palmiers des oasis, où chantent les harmonies des couleurs comme les oi-

seaux sous la feuillée, où vivent encore les per-

sonnages dont les ombres s'éternisent. La Pasilique, toute vide, toute grande, est toujours pleine de saint François qu'elle chante et qu’elle glorifie,

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