LES CARCERI
Tous les pèlerins d'Assise ne peuvent se rendre aux Carceri. C'est une ascension longue et pénible, et ceux qui ne diposent que d'heures avaricieusement comptées, doivent nécessairement renoncer à ce pèlerinage, et quel dommage!
Je pars de bon matin, afin de pouvoir y dire la sainte Messe; je m'y rendrai, hélas, en voiture, mes mauvaises jambes ne me permettant pas de m'y rendre à pied, comme je l'aurais aimé.
Déjà, cependant, la grande place que je dois traverser est animée —— c'est jour de marché , et si je ne puis m'arrêter comme une commère pour savoir les nouvelles, ou pour marchander, tout en passant, j'observe.
Voici justement, près de la grande fontaine, un étalage qui est nouveau pour moi, peu accoutumé au forum de l'alimentation: c'est
un porc que l'on à fait cuire tout entier, et que maintenant on dépèce et détaille aux acheteu:s. Ce doit être un reste des coutumes féodales, alors que, aux grands jcurs des tournois ou de l'armement d’un chevalier, dans la cour d'honneur en faisait griller &es bœufs entiers,
Nous gravissons les rues escarpées, et, après avoir passé non loin des vieux niurs de la “Rocca”, la forteresse d'Assise, nous sortons de la ville per la porte des Capucins.
Là, nous faisons un arrêt, notre attelage devant être fortifié, Le vieux cheval qui nous a conduits ici, toujeurs en montant, n’en peut déjà plus, et il lui serait bien difficile de nous conduire jusqu'aux Carceri par les chemins rocailleux de la montagne, Tout en le Jais- Sant dans le brancard de la voiture, un paysan, sa femme et son fils, travaillent à atteler devant lui une belle paire de bœufs. Dès la veille, il a fallu donner avis de notre passage et requérir du secours. Jougs, chaînes, cordes, courroies, quand tout a été solidement fixé, nous répartons, à pas tranquilles, lents, Mais sûrs, Oh, les belles bêtes que ces denx bœufs ombriens! Je me plais à les admirer
avec leurs majestueuses cornes, longues, effilées, et si élégamment tournées. Ils montent les rudes pentes rocheuses en balançant légérement la tôte, et leurs naseaux soufflent comme s'ils labouraient.
Quel panorama se déroule du haut de cette ramp. aux flancs de la montagne! Le soleil se lève à peine derrière la ligne du Soubasio; la vallée, elle, est encore paresseusement endormie sous le moelleux édredon d'une brume matinale qui présage une chaude journée.
Sur les bords du chemin, les oiseaux sautillent et babitlent et les fleurs parfument ce matin d'été, Sauvage solitude, pleine de charmes pourtant. Je pense au séraphique Père, et je comprends de mieux en mieux son amour de la nature, qui l'élevait si puissamment à Dieu.
Mais voici que l'aridité du sol fait place à une forte et fraiche verdure: nous arrivons aux Carceri, Nos bœufs sont essoufflés, leurs flancs puissants se soulèvent et s'abaissent comiae Ge grands soufflets de forge. Nous les iaissons se reposer, et, suivant un mur d'enceinte, nous débouchons dans une petite
cour intérieure qui n’est pas sans charme,
avec son puits à l’eau limpide, et son parapet d'où l'œil plonge dans la gorge profonde de la montagne,
Saint François avait l'instinct des beautés de la nature. Il n'avait pas tardé à découvrir ce pli ravissant où la vie semblait se dédommager de l'aridité qui règne tout alentour.
Il faut dire que déià avant lui on avait su apprécier cet endroit solitaire, puisque les Bénédictins y avaient dressé une toute petite chapelle. Autour d'elle, les grottes creusées dans les infractuosités des rochers offrent des abris, et le séraphique Patriarche y venait de temps en temps, avec quelques-uns de ses Frères, goûter les douceurs de la contemplation. Il finit par se faire donner cette chapelle et les bois qui l’entouraien:. Depuis, on a ajouté quelques humbles constructions aux constructions primitives. Ainsi s'est formé le petit couvent des Carceri.
Saint Bernardin de Sienne fit construire la chapelle actuelle. 11 y laissa, au-dessus de la porte, comme sa marque: le mcnogramme du saint Nom de Jésus. La chapelle primitive est restée cependant et forme comme un
enfoncement latéral. Je dis un enfoncement,
tellement elle est petite; elle compte quelques pieds à peine, Cela n'empêche que saint François, qui l’'aimait beaucoup, y conduisit, dit-on, les sept évêques qui avaient promulgué la célèbre indulgence de la Portioncule, pour leur faire consacrer ce mipuscule sanctuaire, C'est là que j'ai dit la sainte Messe,
Le R. P. Damaso nous reçut très aimablement. Il est d'ailleurs en relation suivie avec le Canada, et il est tout heureux de nous montrer, dans son livre d'or des pèlerins, des signatures canadiennes connues.
Après la sainte Messe, il m'introduit dars l'intérieur du très pauvre couvent, me montre ces cellules si étroites, où tant de saints sont venus prier, Le pan du rocher forme un côté du monastère, l’autre doit être soutenu par des constructions enchevêtrées et par de puissantes arches qui appuient leurs pieds sur le roc. L'intérieur de ces Prisons — ou Carceri — produit une profonde impression de pauvreté, qui ne sera approchée que par l'impression que l’on reçoit aux ‘Celles’ de Cortone.
Nous allons ensuite dans la forêt visiter
quelques-unes des grottes des Frères. Elles ont conservé les noms de leurs primitifs et illustres habitants; quelques-uns sont d'un accès très difficile,
On raconte ici plusieures légendes historiques. Comme à l'Alverne, les oiseaux firent fête à François quand il vint aux Carceri, et l'on emporte avec bonheur “es feuilles des grands arbres ou de timides petites fleurs, filles de celles qui virent saint François. Le cyclamen y pousse volontiers et nous offre ses fleurs aux pétales retroussées,.
Voici le trou du diable, que fit, en s’eniuyant, l'Esprit infernal chassé par François; trou qu'on ne put jamais refermer. Mais plus merveilleux encore peut-être est le torrent desséché,
Les pentes de la montagne amènent tout naturellement les eaux des pluies dans cette gorge profonde, I] n'est pas nécessaire d'être versé bien à fond dans la science de l'hydrographie pour le constater. Au temps de saint François, le torrent coulait en abondance, et parfois avec un tel fracas, que les Frères en étaient dérangés en leurs saintes oraisons,
Le Père séraphique, qui commandait en mai-
tre à la nature, ordonna au torrent de cesser de couler, et le torrent obéit, Depuis, maitre de ses fureurs, il ne coule plus, sinon parfois pour annoncer quelque calamité prochaine, Le miracle est sous vos yeux et n'importe qui peut le constater. Quand, aux grandes pluies, le torrent semblerait devoir déborder, les eaux s'infiltrent dans les roches et disparaissent avant d'’affluer au couvent des Carceri.
Le petit monastère est devenu la propriété de la municipalité, par droit de confiscation. Toutefois, on y a laissé quelques religieux; mais on leur fait sentir parfois qu'ils ne sont là que comme des gardiens que l’on gratifie, que l’on supporte. Tout le monde est maître dans une propriété municipale, quand elle a éte volée à des religieux.
La salle de l'hospitalité extérieure témoigne de cette désinvolture démocratique; les murs, les plafonds mêmes, sont couverts de signatures. On dirait le page finale de la charte d'émancipation du peuple.
Carceri, prisons. Bienheureuses prisons dont l'amour de Dieu est l’aimable geôlier,
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