LA JOIE PARFAITE
J'ai lu, autrefois, dans un livre d'un auteur capucin: ‘Si vous voulez tuer un moine, enlevez-lui sa sieste.” J'avais retenu la sentence qui exprime fort bien ure réalité, et j'avoue même, bien humblement, m'être impatienté parfois quand on venait me déranger à l'heure de ma sieste, Aussi, ma retraite finie et devant quitter Assise pour descendre à Notre-Dame des Anges, j'avais pris mes précautions pour ne pas y arriver à une heure indue, J'arrivai donc à la porte du couvent de Notre-Dame des Anges à deux heures.
Je sonne, mais en vain.
Je soupçonne, et le souçon se change bien vite en certitude, que je tombe là en pleine sieste, que dans les pays chauds on prolonge sans doute un peu plus.
Me voilà dans l'embarras que j'aurais voulu à tout prix éviter.
Je n'avais qu’une chose À faire: me retirer
et attendre.
Un pauvre mendiant boîteux se trouvait
à la porte: il comprit mon ennui et voulut
veuir à mon aide, On voyait qu'il était familier avec la maison. Il pénétra dans nne cour intérieure, dont l'accès s'ouvrait près de la porte d'entrée; je l'y suivis.
Levant la tête il appela, de toutes ses torces, le frère portier: ‘“Fra...!"” l'Histoire doit en laire son deuil: je n'ai pas retenu le nom du portier,
Il appelle, il appelle encore, Plusieurs tètes se montrent aux fenêtres, quel émoi!
Le mendiant parlemente, Un mot: ‘“forestieri” me fait comprendre qu'il dit au bon frère que c'est un étranger qui sonne et demande à entrer,
Je n'ai pas saisi toutes les nuances du langage dans lequel étaient données les réponses, mais traduction libre, en bon français cela voulait bien dire: Qu'il aille au diable!
Pardon de la liberté de la traduction.
Je n'eus nulle envie de me fâcher, au contraire, je ris de bon cœur, et je ris encore.
N'est-ce pas de cette porte de Notre-Dame des Anges que parle saint François, dans le
gracieux chapitre des Fioretli sur la joie parfaite? ‘Chère petite Brebis du Bon Dieu, disait-il au Frère Léon, son compagnon, quand nous arriverons à Notre-Dame des Anges, transis de froid, fatigués, ayant faim, si le portier nous insulte, nous chasse à coups de bâton, en nous disant: Passez votre chemin et ne venez pas manger le pain des pauvres; sache, chère petite Brebis du Bon Dieu, que si nous supportons avec patience ces mauvais traitements pour l'amour du Bon Dieu, c'est là la joie parfaite!”
Je n'étais pas transi de froid, on était aux premiers jours de juin; je ne sentais ni fatigue ni faim, et je devais recevoir ensuite la plus cordiale hospitalité. Mais la sieste!... Elle m'avait donné un lointain aperçu de la joie parfaite, à cette même porte de Notre- Dame de Anges,
Je confie mon sac de voyage au brave mendiant, tout confus de n'avoir pas réussi; il promet de me le bien garder, et, en attendant une heure plus propice, je vais faire une première visite à la grande Basilique de No-
tre-Dame des Anges.
Durant plus de trois siècles, après la mort
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