C’EST ICI
Quelques heures de ma vie, c’est tout ce qu'il m'est donné de passer à la Portioncule.
J'entre, je m’agenouille sur ce pavé, je prie, je pense. Combien de temps ai-je passé là? Je ne sais. Ce que je sais, c’est que, durant 'ongtemps dans l’après-midi, j'y fus seul; puis les fidèles sont venus, de plus en plus nombreux, jusqu’à remplir la petite chapelle, si bien que lorsque, le soir, le servant et le célébrant vinrent dans ie cher sanctuaire donner la bénédiction du T. S. Sacrement, le thuriféraire eut de la peine à trouver place entre deux personnes; à eux trois ils remplissaient la porte de la grille.
Tout ce qui s’est passé dans mon coeur durant ces trop courtes heures, puis-je le dire?
Quand le pèlerin, fils de saint François, après avoir traversé la grande Basilique patriarcale, a pénétré dans l’intérieur de la petite
chapelle de Notre-Dame des Anges, qu’il s’est agenouillé sur le pavé, sous cet humble toit, enveloppé de ces rustiques murailles, tout un nonde de souvenirs s’éveille dans sa mémoire, tout un monde d'émotions se presse dans son coeur.
C’ast ici! c’est ici! se dit-il.
C’est ici que, sous le pontificat de Libère, vers l’an 352, des pèlerins venus de Jérusalem s’arrétèrent pour bâtir une chapelle à la Vierge, et y déposer, comme dans un reliquaire, nn fragment du tombeau de Marie x Jérusalem, dans la vallée de Josaphat. Ce fut Sainte-Marie de Josaphat.
C’est ici que les anges descendirent souvent des cieux pour faire entendre à la terre les mélodies et cantilènes qui se chantent là-haut à la louange de la Reine de l’Empirée. Ce fut bientôt Sainte-Marie des Anges, humble chapelle perdue au milieu de la vailée ombrienne, au centre d’une couronne de montagnes, entre Assise, Pérouse, Spolète et Foligno.
C’est ici que vint prier Pica, la Provencale, pour demander à la sublime Mère de Dieu ce ils qui devait être l’imitateur du sien. Et lors-
que François naquit dans l’étable, nouveau
A ASSISE 192 Bethléem, c'est ici que les anges chantèrent encore, dans cette chapelle qui devait être un jour le vrai berceau Ge si grandes institution:
C'est ici que, après les années de la folle jeunesse, après le grand adieu au monde qui se déroula, drame tragique, aux pieds de l'évêque d'Assise, Guido, devant son père de la terre, Bernardone, qui le déshérite; devant son Père du Ciel, qui l’adopte et le dote de toute sa Providence, c’est ici que, avec ses premiers Compagnons, après avoir quitté Rivotorto, Francois, le converti, vient se refugier sous l’aile maternelle äe Marie.
Ce sanctuaire, hier encore délabré et que ses mains inhabiles au métier ont cependant restauré, sur l’ordre du Christ de Saint-Damien, il l’a demandé aux Bénédictins du Mont Soubasio, qui le lui concèdent, moyennant une bienveillante redevance et à la condition prophétique qu'il sera “la Tête et la Mère de l'Ordre des Mineurs”, qui naît à peine, mais qui doit devenir grand comme le monde, antique comme Îles siècles.
Et c’est ici que désormais se développera ce germe de la vie franciscaine, ici que se passe-
ront les grands faits des héroïques commence-
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ments de l'Ordre Séraphique. C’est d'ici que partiront, avec la bénédiction du Père, les premiers Frères Mineurs, pour s’élancer à la conquête du monde. Ils sont huit, et deux à deux, selon l'Evangile, ils partent en forme de croix vers les quatre coins du monde: tant est hrüûlant leur zèle, et ardents leurs désirs.
C'est ici qu’ils reviennent se reposer de leurs premiers labeurs, près de l'autel de la Reine des Apôtres.
C’est ici que, en cette nuit du dimanche des Rameaux 1209, à la lueur des cierges qui dissipent lies ombres, une radieuse lumière, Claire, claire de nom et d'âme, vient demander à François de lui donner, à elle aussi, l'Evangile pour règle, la pauvreté pour dot, et Epoux, le Christ!
, pour divin
Qu'elle est ravissante cette scène nocturne, toute de force et de candeur, sublime d’abnégation et de renoncement, enthousiaste de désirs et d’aspirations, pure de toute la blancheur de la chasteté, féconde de toute la prolifique puissance de la maternité spirituelle! C’est ici! et instinctivement on fixe plus ardemment ses yeux aux pavés du petit sanctuaire. C'est ici que Claire, s’agenouillant, dépouilla d’une main
ferme son riche manteau; que, d’un geste gracieux, elle déploya sa blonde chevelure, et, dans la fleur de ses dix-huit ans, offrit sa tête à l’ignominie des ciseaux; ses épaules, à la bure grossière; ses reins, à la dure corde; et son âme tout entière, au Fils-Dieu de la Vierge Marie. Et les anges de la terre et les anges du ciel unirent leurs voix pour chanter le triomphe de la pureté évangélique sur la turpitude du monde, du dégagement de la pauvreté sur la tyrannie des richesses, de l’abnégation sur la volonté propre, de l’amour vrai sur l’amour trompeur. Dans ce sanctuaire nuptial, devant témoins, la fille des Scefi devint l'épouse du Roi de gloire.
C’est ici que, sensibles aux soupirs, aux larmes, aux prières de François, Jésus et sa Mère lui apparurent pour le consoler et combler les désirs enflammés de son âme: “François, que veux-tu ?” C’est la bonté, c’est la puissance qui s’inclinent en ce lieu.
Douce et radieuse vision, nos veux se lèvent au-dessus de cet autel, pour voir si on ne l'y découvrira pas encore; pour voir du moins, sil en est resté quelques traces. Les traces de cette grande vision de la Portioncule? Ah! elles sont
plus visibles que s’il en était resté ici des formes vaporeuses! Les derniers rayons d’une gloire qui s'enfuit et s’en retourne au Ciel, eussent-ils été plus pénétrants que ceux qui sortent d'ici pour traverser sept siècles et se répandre sur toute la surface de la terre? Les traces de la grande vision que François eut ici, il faut les chercher dans les âmes: elles y sont éclatantes !
Depuis sept siècles, en effet, passent et repassent ici les générations; elles viennent encore chercher le Grand Pardon que François d'Assise demanda à Jésus par l’intercession de sa divine Mère, en cette nuit d’hiver 1216, où les épines se changèrent en roses, où les feuilles du “spineto” se pourprèrent du sang du Pénitent séraphique. Les pas pressés de sept siècles de passants ont usé ce sol sacré, les frôlements et les baisers ont poli la dure pierre des murailles. Oh! qui comptera les prières montées d’ici vers le Ciel, qui recueillera le fleuve de larmes versées ici, les soupirs répandus, qui empilera le monceau de chaînes brisées ici, où la grâce délivre de l'esclavage du péché.
Ici sont venus plier les genoux en deman-
dant pardon les pontifes et les rois, les saints
et les pécheurs, surtout les petits et les humbles. C’est ici, se dit le pèlerin, que tant de merveilles se sont accomplies.
[ci!!! Et son âme s’abime dans une muette contemplation; elle continue à parcourir l’histoire toujours féconde; comme sur l'échelle de Jacob elle monte et descend, de la terre au Ciel et du Ciel vers la terre. Elle se dit: il est vraiment saint ce lieu, c’est vraiment ici la maison de Dieu, la maison de la Vierge sa Mère! c’est
la porte du Ciel, ici!