L'EGLISE DE LA SAINTE
J'avais dit adieu à Assise qui, pendant auelques jours, avait captivé mon cœur, Le train nous emportait vers Pérouse que je saluais, car, elle aussi, est pleine de souvenirs franciscains. Puis nous bordions le lac Trasimène, où saint François fit son carême, là-bas, solitaire, dans la petite île que mon compagnon me désigne. J'étais en effet accompagné par un vaillant missionnaire de la Province des Stigmates, qui a parcouru tous ces pays. Il revenait d'une prédication en Sardaigne et retournait à son cher couvent de Monte Paolo, où saint Antoire de Padoue fit sa préparation à la vie apostolique, Sur son passage et à la recommandation qui lui en avait été faite, il m'avait pris à Assise pour me conduire à Cortone et me mettre sur le chemin de l’Alverne. Le R. P. Théophile Mengani sera donc mon
compagnon de route, ainsi que le Frère Dominique, du couvent de Florence,
Au départ d'Assise, un formidable orage a transformé les sentiers et les routes en torrents, les prairies en lacs. Mais comme tout ce qui est violent ne dure pas, bientôt le soleil rayonne à nouveau pour nous montrer la radieuse beauté du lac de Pérouse.
Partis d'Assise à midi 20, nous avons deux heures d'arrêt à Torontola. C’est la guerre, et les trains militaires ont le pas sur tous les autres. Il faut se soumettre.
À 4.15 hrs nous sommes à la gare de Cortone.
Déjà, du train, nous avons envoyé une prière vers l'antique forteresse qui domine la ville et où s'élève l’église de Sainte-Marguerite.
Cortone! La ville, comme tant d’autres villes italiennes, est assise par étages aux flancs d’une montagne. Elle serait à peine connue, si son nom n'était porté dans l’univers chrétien à la suite du nom de Marguerite, aui fit pénitence dans ses murs, et y dort son bienheureux sommeil, comme une sentinelle vigi-
Jante au sommet de la forteresse aux murs dé-
À CORTONE Er?
labrés. Elle dort, mais son cœur veille. La ville n'a pas de meilleure gardienne, ni dé plus cher trésor, ni de plus pure gloire,
Un autobus non encore mobilisé nous porte à travers le long chemin qui serpente au flanc de la montagne, et nous dépose sur la grande place, devant le palais communal. aux murs recouverts de nombreux écussons anticues.
Il serait difficile au véhicule d’aller plus loin tant les rues sont escarpées. Il faut gravir ce qui reste de chemin en vrai pèlerin.
En passant, nous faisons une visite à 1”:
giise de Saint-François, desservie par les Pères Conventuels. Dans cette église, Marguerite venait prier souvent, et on y vénère un crucifix qui parlait familièrement à la sainte nénitente. L'église est un peu en désordre, vu les grands préparatifs qu’on y fait pour la fête de saint Antoine.
Nous sommes déjà sur la rampe qui conduit au couvent, quand nous rencontrons, descendant en ville, le R. Père Vicaire, qui, m'ayant reconnu pour le pèlerin annoncé, s’empresse de me donner la bonne nouvelle que la permission d'ouvrir la châsse de la sainte est
obtenue de la part de l’évêque. Il se rend à
l'hôtel de ville pour fixer avec les magistrats l'heure de la solennelle ouverture
Le R. Père Gardien nous reçoit très aimablement. Plusieurs Pères de la Communauté parlent français, et je me sens tout à fait à l'aise, Ma première visite est pour l’église et le trésor qu’elle renferme.
L'édifice est de construction récente. Il a remplacé l’ancienne chapelle par trop étroite et que l’on jugeait peu digne de la Sainte. La construction fut promise par vœu, comme l’indique l'inscription gravée au fronton. La France contribua pour sa large part à son érection, grâce au zèle infatigable de Mgr Marie-Etienne Potron, évêque de Jéricho, franciscain de la Province en France, qui recueillit d'abondantes aumônes pour sa “chère Sainte”, comme il aimait à appeler sainte Marguerite de Cortone, Une plaque de marbre noir placée au mur latéral de droite, dans l'intérieur de l’église, transmet à la reconnaissance des générations futures le nom de cet ingénieux quêteur de sainte Marguerite.
Sur le maître-autel se trouve la châsse de la sainte pénitente de Cortore, Une rampe de
ge "1]
de
A CORTONE 219 marbre qui entoure l'autel en hémicycle porte de grands chandeliers d'argent.
Je m'agenouille d’abord devant le Très Saint Sacrement conservé à un autel latéral.
Après avoir adoré le Dieu admirable dans ses Saints, je fais une première visite à celle qne, de si loin, je viens vénérer. Mon regard ne peut contempler la sainte dépouille, mais mon coeur va à elle, mon esprit traverse tous leg obstacles, pour lui dire ma profonde vénération, ma confiance et ma dévotion.
Je sais d’ailleurs que, demain, ma bien légitime curiosité sera satisfaite et que je pourrai voir le saint corps dans son admirable état de conservation.
Cette première prière faite avec plusieurs Pères qui veulent bien m'accompagner, nous visitons l’église en détail.
Derrière l'autel est le chœur des religieux avec ses stalles de bois et son grand pupitre choral. A gauche, l’autel du Crucifix qui a parlé à sainte Marguerite. L'image miracu-
leuse est d'ordinaire voilée; on ne ia découvre qu'aux jours où s'ouvre la châsse de la Sainte. Près d'un pilier de droite on m'indique la
place où était la cellule de notre Sainte, aui
liques de la Sainte, mais qui n’a jamais eu l'honneur de les recevoir. Les bas-reliefs, trè appréciés, reproduisent quelques-unes des scènes de la vie de sainte Marguerite.
avait choisi sa demeure tout près de la petite chapelle d'alors, Combien on regrette la disparition de cette humble relique. La splendeur de l’église nouvelle peut-elle remplacer ces quelques murs, témoins confidentie des pénitences, des larmes, des extases, de l'amour de la pénitente de Cortone ? Là, on venait la consulter, là elle transmettait les oracles du Ciel. De là, elle s'élevait, repoussant la terre du pied, vers les régions éthérées des divines contemplations. Là, le Paradis s’abaissait vers cette pécheresse qui pleurait ses égarements, effacés à force de pleurs et de mortifications. Le pèlerin serait plus ému en baisant ces pauvres murs délabrés de la cellule d’une sainte, où tant de merveilles se sont opérées, qu'il ne l’est en contemplant, tournant autour des arcs, les losanges ou les carrés blancs et noirs de lJ’Ecole de Sienne! Regrets inutiles, il est trop tard. Le goût du nouveau et du beau a sacrifié ce qui seul pouvait satisfaire une piété
éclairée. Il faut se contenter de s’agenouiller
auprès de ce pilier et dire: Ici pria la pénitente; mon Dieu, ayez pitié de moi, pécheur !
À droite, au fond du transept, se trouve le sarcophage qui avait été préparé pour les re-
Je ne veux pas trop longtemps retenir mes Compagnons; je reviendrai seul afin de pouvoir visiter à loisir et prier à ma dévotion. Je ferai et referai lentement le tour de cette église, j'en admirerai tous les aspects, je lui demanderai tous ses secrets, je dirai à la Sainte tout ce que mon coeur veut lui dire, Dans cette solitude Je lui parlerai des institutions et des personnes qui portent son nom, qui l’aiment et la vénèrent : je lui dirai que je suis ici comme leur délégué auprès d’elle.
Le soir, il y a une “fonction”, comme on dit en Italie, Depuis le commencement de la guerre, en Italie comme en France, il y a un nouvel élan de piété. La guerre est un si terrible fléau, qu’instinctivement il tourne vers Dieu! On fait donc un triduum à la sainte patronne de Cortone. Devant la châsse de la Sainte, le célébrant a récité avec toute l’ardeur de son âme d’Italien une prière à sainte Marguerite, qu’il a composée lui-même, pour les soldats partis pour le front et pour tous ceux
9 1N PELERINAGE qui sont exposés aux calamités de la guerre.
Apres la bénédiction du Très Saint Sacremernt, on distribue des images de la Sainte, au verso desquelles cette prière est imprimée,
Au sortir de la cérémonie religieuse et sur l'invitation d’un jeune Père, je sors sur la terrasse que forme la place devant l’église, au sommet de la montagne. Quel splendide pa norama se découvre de cette hauteur, un soir d'été, après une journée d'orage! La ville s’étale à nos pieds. Au loin s'étend la plaine avec ses chemins blancs qui la sillonnent, le chemin de fer qui la coupe, les villages qui la parsèment. Là-bas, à droite, c’est Laviano où naquit Marguerite, c’est Montepultiano où elle s'égara dans sa jeunesse. A gauche les derniers contours du lac de Pérouse brillent aux derniers feux du jour. Appuyés sur le parapet, nous Ccausons de sainte Marguerite, de son culte, et j'apprends de pénibles choses.
Il paraît que les habitants de Cortone n’ont pas pour leur grande Sainte toute la dévotion et le culte que leur souhaiteraient les gardiens de son sanctuaire, Les témoignages de cette dévotion viennent plus sincères, plus fervents,
Jondants, des nations étrangères que des
te
A CORTONE 229 habitants du pays. La France et la Belgique se distinguent surtout par leur dévotion à sainte Marguerite de Cortone, Le sanctuaire est trop délaissé, les compatriotes de la Sainte n'ont pas une foi et une piété assez vives, Cela vient en partie de ce que l'accès de l'église, bâtie sur la montagne, est pénible, surtout en hi. ver. C'est juste, mais combien d'autres sanctuaires posés :ur les hauteurs, et qui cependant attirent ja piété des fidèles, qui savent que le Seigneur y est plus admirable: Mirabilis Deus in altis!
La châsse de la Sainte est habituellement fermée, c'est vrai encore, mais qu'importe! La foi n’a pas besoin de voir. Plus pénible encore que cette indifférence est l'emploi — on m'en fait la confidence — que ceux-là, qui n’invoquent pas la Sainte, font de son nom pour Ja blasphémer! Hélas! la piété et la foi ont ausai perdu de leur vigueur en Italie; cette terre classique des saints connait, comme d’autres pays, l’action funeste de l'enfer qui cherche à déchristianiser le monde que le Christ a racheté de son sang.
Cependant, plusieurs groupes de pieux fidèles sont venus assister aux prières du tri-
224 MON PELERINAGE duum. Les petits séminaristes de Cortone se sont attardés à jouer sur la pelouse qui s'étend devant l’église, entourée des murs d’enceinte de l’ancienne forteresse, dont les portes sans battants sont toujours ouvertes. On dirait des petits prélats que ces enfants de douze, treize et quatorze ans, avec leur soutane aux lisérés rouges, leur petit manteau, leur chapeau ecclésiastique. Sous l’œil de leur surveillant, ils jouent sur l’herbe aux jeux de leur âge.
Mais pendant que nous devisons ainsi, les coudes sur la large pierre qui couronne le mur de soutènement, les yeux fixés sur le panorama enchanteur, un épais brouillard porté par le vent nous enveloppe subitement et nous cache les beautés que nous contemplions. Nous sommes dans un nuage. Nous n'avons plus qu’à rentrer au couvent, pendant que les petits séminaristes descendent les pentes de la montagne pour regagner leur séminaire.