‹ Mon pèlerinage à Assise, Cortone, l'Alverne [microforme]Chapitre 49 sur 87 · SAINTE MARGUERITE · texte numérisé non relu

SAINTE MARGUERITE

Le lendemain matin, à l’Angelus, le carillon, composé de six cloches, sonnait à toute volée. C'est le signal convenu. Toute la ville est ainsi avertie par les solitaires de la tour, que la châsse de la Sainte sera ouverte aujourd’hui,

Régulièrement, la châsse de sainte Marguerite n’est ouverte que deux fois l'an: le 22 février, jour de la fête de la Sainte, et le dimanche dans l’octave de l’Ascension. En dehors de ces jours, il faut, pour l'ouvrir, obtenir la permission de l’évêque de Cortone et de la municipalité qui garde les clefs. Ainsi les Franciscains, qui ont dans leur église le corps de sainte Marguerite, n’en sont que les dépositaires et les gardiens fidèles, mais, pa: plus que ies autres, ils ne peuvent voir à leur gré

ce précieux dépôt dont la ville se considère comme la propriétaire.

L'évêque de Cortone, pour des raisons que nous n'avons pas à discuter, se montre très difficile, plus difficile même que Ja municipalité, pour permettre l'ouverture de la châsse. Il en est qui, venus de bien loin — des prêtres mêmes, — ont sollicité à genoux, avec larmes, la faveur de contempler le saint corps et ne l’ont pas obtenue. Des pèlerinages ont été arrêtés au milieu de leur organisation parce qu’on n'avait pas pu obtenir pour eux l’ouverture de la châsse. Les bons religieux, préposés à la garde de la Pénitente Tertiaire, gémissent de ces entraves, mais sont impuissants à briser cette ancienne servitude.

Il paraît que, ce jour-là, la permission avait été obtenue pour moi avec la plus grande facilité, comme par enchantement. Ce ne pouvait être certes par considération pour mon humble personne, absolument inconnue de Sa Grandeur, ni même pour mon titre de Ministre provincial, qui n’est pas une clef ouvrant à eoup sûr; je ne cherchera pas d’autre explieation, si ce n’est que sainte Marguerite, du haut du Ciel, a voulu donner cette consolation

re

à celui qui l’invoque tous les jours, à celui qui a mis tout son cœur à la faire connaître et aimer, et qui a propagé son culte par le petit opuscule: Le lis refleuri. Notre Seigneur n'avait-il pas promis à la sainte Pénitente que ceux qui la feraient connaître seraient remplis de consolations spirituelles? Cette divine promesse se réalise en ma faveur.

La messe avait été fixée à 6 heures et demie.

Dès la veille, les Frères sacristains avaient fait tous les préparatifs. L’autel avait été dépouillé des chandeliers et autres ornements, rangés devant la châsse de ia Sainte. Pour en faciliter l'accès, une table de bois, à ce destinée, est placée sur l’autel, qu’elle recouvre en entier.

L'heure venue, les six cloches se mettent de nouveau en branle, pour dire à tous l’allégresse et la joie du jour, pour les convier à venir voir et vénérer la Sainte. Bon nombre de personnes ont, en effet, gravi la colline. Après la conversation d'hier soir, j'en suis agréablement surpris. Je suis bien convaincu que c’est la dévotion à la Sainte qui les fait accourir. Moins indulgents, d’aucuns prétendent qu’il y

a aussi de la curiosité dans cet empressement. Comme la faveur de l’ouverture du reliquaire n'est accordée qu’à des éminents personnages, il paraît que les dames, et certains hommes aussi, de cette petite ville qui ne voit pas souvent des étrangers, isolée qu’elle est sur une ligne secondaire et sans grand attrait, sont anxieux de voir le personnage illustre à qui l’on fait cette grâce.

S'il en fut que la curiosité amena ce matin-là, ils durent être bien déçus de ne voir qu’un pauvre Franciscain. (Combien j'aime mieux croire que tous venaient avec empressement pour voir leur chère Sainte!

Le célébrant, précédé du thuriféraire et de six porte-flambeaux, se rend à l’autel du Crucifix que l’on doit découvrir.

Ce jour-là le rideau fonctionnait mal et on eut bien de la peine à dévoiler le Crucifix.

Le prêtre encense la miraculeuse image, pendant que l'on chante: “Salva nos, Christe Salvator, per virtutem crucis: qui salvasti Petrum in mare, miserere nobis. Sauvez-nous, ô Christ Sauveur, par la vertu de la croix ; Vous qui avez sauvé Pierre du naufrage, ayez pitié de nous.”

On récite aussi le verset et l’oraison.

Ce Crucifix, de grandeur naturelle, est en bois noirci par le temps; la tête du Christ, très émacié, s'incline à droite, sous sa large auréole; la croix est très étroite.

C'est à ses pieds que Marguerite venait passer de longues heures dans une prière fervente, dans de sublimes extases, dans des souffrances indicibles qui renouvelaient en elle les douleurs de la Passion du divin Maître. C'est de ce Crucifix que Notre Seigneur luimême parlait, quand, dans ses apparitions, il lui disait: “Ma filie, va à ma croix.” Véritable enfant du Stigmatisé de l’Alverne, la croix fut le grand livre de méditation de sainte Marguerite de Cortone. A ses pieds, elle compre-

nait mieux l’amour immense de son Dieu et l'aimait plus tendrement; à ses pieds, elle espérait son pardon avec plus de confiance; à ses pieds, l’abondance des miséricordes divines combla l’abime de son amour.

Après avoir découvert l’'impressionnant Crucifix, l’officiant se rend devant le maîtreautel illuminé. La communauté l'entoure, sauf le choeur des chantres, qui se tient près de l'orgue.

Dans un religieux et saisissant silence se déroule la cérémonie de l'ouverture de la châsse, Pendant que le célébrant, les ministres sacrés et les porte-flambeaux se tiennent au pied de l'autel, les délégués de la municipalité montent sur la table même de l'autel; celui-ci a été recouvert entièrement d’une planche spéciale pour permettre le travail avec süreté et décence. Ces hommes procèdent avec grand respect.

On eniève d’abord une sorte d’antipendium d'étoffe précieuse, un brocard aux chevrons d'or, d'argent et de couleur. Ayant sorti les longues tiges qui le fixent, on retire le câdre d'argent, serti de pierres précieuses, qui entoure la châsse; l’intérieur de ce câdre est

ccupé par un treillis métallique aux mailles assez larges, à travers lesquelles on voit la représentation du saint corps brodé en soie au petit point d'’aiguille. Cette tapisserie enlevée à son tour, on est en présence de la porte proprement dite, formée de larges panneaux de bois d’acajou. Pour l'ouvrir, il faudra faire jouer les tr. ‘3 grosses clefs que garde toujours la municipalité de Cortone. Elles sont renfer-

mées dans une large bourse de cuir que ser-

rent des cordons terminés par de gros glands dorés portant les traces du temps. Quand la lourde porte est totalement dégagée de ses entraves et qu’elle est descendue, les séculiers envoyés spécialement pour ce travail de coniance ont fini. Deux petits rideaux de soie, montés sur tringle, nous cachent encore le précieux trésor de Cortone. Le célébrant monte à son tour sur l'autel, il s’agenouille et c'est lui qui écarte enfin ce dernier voile. Elle nous apparaît, enfin, la sainte Pénitente, dans son attitude de doux repos. Les rideaux écartés, on présente au célébrant, sur un plateau d'argent, un linge blanc avec lequel, très dévotement, il essuie la vitre qui ferme la châsse; puis, le premier il applique sur ce verre un baiser de vénération et il redescend au pied de l’autel.

Cette cérémonie, qui prend encore un peu de temps, est suivie avec émotion.

Le prêtre s'étant agenouillé, on entonne ce répons, qu'à Cortone on chante avec tant d’enthousiasme:

O Margarita poenitens, Patrata quae fles crimina,

Tuas sequamur lacrymas, Viam secuti lubricam.

R Nos poenitentes aspice, Et corda nostra percute, Dolore mentis intimo, Christi superno munere.

Constanti amore Numinis, F'lagras et igne perpeti, Candescis, O Virgineis

Inserta cigne floribus.

R. Nos poenitentes aspice.

Gloria Patri, etc.

R. Nos poenitentes aspice.

Ant. Ego dilecto meo, et ad me conversio ejus; inveni quem diligit anima mea, tenui eum nec dimittam,

Ora pro nobis, Beata Margarita.

Ut digni efficiamur promissionibus Christi.

OREMUS Deus, Qui famulam tuam Margaritam de perditionis via ad salutis tramitem misericorditer deduzristi; eadem nobis miseratione concede, ut quam prius errantem sectari non erubuimus mozxz poenitentem impigre sequi gloriemur. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

Traduction:

O Marguerite Pénitente,

Qui pleurez vos péchés commis, Puissions-nous imiter vos pleurs,

Nous qui avons suivi une mauvaise voie

g. Daignez regarder notre pénitence, Et frappez nos cours De cette intime douleur, Grâce céleste du Christ.

st)

D'un constant amour pour Dieu, Vous fûtes enflammée, Et vous brûlez d'un feu inextinguible, O Vous, à bon droit comptée parmi les virginales fleurs.

Ant. J'appartiens à mon bien-aimé et lui s'est tourné vers moi, j'ai trouvé celui que mon coeur aime, je le posède et ne le laisserai point partir.

Priez pour nous, bienheureuse Marguerite, Afin que nous devenions dignes des promesses de Jésus-Christ.

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