‹ Mon pèlerinage à Assise, Cortone, l'Alverne [microforme]Chapitre 53 sur 87 · SUR LA ROUTE · texte numérisé non relu

SUR LA ROUTE

Je dis la messe de bonne heure.

Tout ici a l’air antique et tout semble improvisé: les ornements ne sont pas préparés, il faut attendre le servant, l'autel même n’est pas pret. L'église est en réparation, et c’est une circonstance atténuante.

J'aurais rêvé de monter l’Alverne à pied, de gravir la sainte montagne comme le Séraphique Père et ses compagnons, et c’est une humiliation pour moi de ne pouvoir le faire, à cause de l’état de ma santé.

Comme compensation la voiture est de très kumble apparence, et le cheval est encore plus chétif, Le cocher sent le besoin pressant de m'expliquer que le gouvernement, pour les fins de la guerre, a mobilisé les meilleurs chevaux, et qu’il ne reste, pour faire le se “vice civil, que

ceux inaptes au service militaire. Je com-

25 A ET os / / wY « #

prends facilement la chose, moi qui suis un pauvre réformé.

Nous traversons la petite ville; il est plus tard qu'il n’a été convenu, et déjà tout est activité. En passant devant une boutique de forgeron, j'écoute avec plaisir un duo marteau et enclume,.

Bientôt se dessine à l'horizon une ligne que les images ont rendue familière à mon cœur:

d’ailleurs mon conducteur me la désigne: c'est la sainte montagne, c’est l'Alverne!

Mes yeux s’y fixent. Comment dire ce qui se passe dans mon âme à cette première rencontre? Après un moment de muette et respectueuse contemplation, où tout parle au dedans, sans bruit de parole, j'ouvre mon bréviaire: je veux emprunter l'hymne sé ‘ulaire, l’hymne sainte si souvent chantée pour saluer le séraphique Mont :

“Salut, 6 Mont Alverne, 6 vous qui contenez dans vos flancs les mystères de la Croix du Christ, d'où sortent les privilèges du salut éternel, alors que François tend toutes ses facultés à l'étude de la lumineuse Croix!

“Plein de dévotion, cet homme s’est retiré dans les antres solitaires de cette montagne ;

A L'ALVERNE 297

pauvre, contempteur du monde, mortifié, se privant de sommeil, dépouillé de tout, mais tout ardent, il donne là tous les soupirs de sa ferveur !

“H s’est enfermé seul en lui-même pour exhaler et lancer bien haut son esprit, telle une flèche,

“Brisé de douleur, il pleure sur tous les gestes de la Croix, et pour son âme affamée, il réclame tout le fruit de cet arbre sacré!

“I vient à lui le Roi, vêtu d’un Séraphin, couvert du voile des six ailes. Il porte et Ia paix et la guerre, car, des traits de merveileuse puissance sortent de la croix où il est attaché.

“Le serviteur voit son Rédempteur, impassible de gloire et souffrant par amour, Lumière et splendeur du Père, d'aspect si touchar et si humble, et il entend une tendresse de paroles qu’il n'est pas donné à la bouche humaine de redire.

“La cime de la montagne s'incendie d’un eu miraculeux, que les contrées voisines peuent voir; mais plus brûlant et plus irradié encore, est le cœur de François, transformé par

es divines ardeurs de l'amour; et son COTPS

lui-même est orné des prodigieux stigmates, que l’amour y a sculptés.

“Qu'il soit glorifié le Crucifié qui ôte les péchés du monde! Il le bénit et il le loue celui qui, maintenant crucifié avec Lui, porte les plaies de la Croix, François, que le Christ s’est uni par un pacte tel qu'il n’en est pas de pius fort au monde !”

Pendant que je me suis laissé ravir par cette extase d'emprunt, la route a fui. Et maintenant, je regarde, et je regarde encore autour de moi. C’est bien toujours ce chemin qu'a suivi le Pauvre d'Assise, mon Père, c'est ce panorama qu'il a eu sous les yeux. Les Lommes peuvent bouleverser les minutieux détails des petits sanctuaires, et on le regrette, mais ils ne peuvent rien changer à ce grand sanctuaire de la nature, où tout reste immuable et impassible devant les siècles qui passent et s’enfuient.

J’interroge chaque contour, chaque grande roche, et je le ferai souvent durant ces jours bénis: ‘’N’avez-vous pas vu le Père que mon cœur aime? Num quem diligit anima mea.

vidistis ?”

Nous avons dépassé depuis longtemps les

A L'ALVERNE 259

quelques maisons sur la route, et nous sommes dans la solitude, Le pauvre vieux cheval n'en peut plus; il s'arrête de temps en temps, essouffié, Je voudrais descendre, pour le soulager, mais mon cocher ne le souffre pas; il tient à conserver sa réputation, ou peut-être celle de son cheval. Entre temps, il le fouette si cruellement, qu'il me fend l'âme. Parfois, il le cingle un peu au-dessus du sabot; l'animal paraît très sensible à ces coups. Je n'avais jamais vu auparavant exercer cette cruauté, et ne l’ai pas revu depuis. Il arrive que, lassée et résignée, la pauvre bête se laisse battre sans qu'en apparence une fibre s'émeuve en elle.

A gauche, sur une lande, bien maigre pourtant, voici un pâtre et ses moutons. Tout en surveillant ses brebis, il tresse de la paille à chapeaux, et je pense, en le regardant, à ce que diraient de ce petit métier tant de gens qui, au Canada, trouvent qu’il ne vaut pas la peine de travailler pour ne gagner qu’une piastre par jour!

Mais voici des agneaux que l’on porte au marché. Chères et innocentes petites créatures! Ah, je compris la compassion qu’en avait

260 MON PELERINAGE le Séraphique Père, Les pauvres bêtes sont pelotonnées dans une grande serviette, où leur captivité est assurée, Celui-ci est porté derrière une voiture, d'autres sont suspendus de chaque côté du dos d’un âne, Leur tête sort de la serviette et leur bêlement est navrant. Je puis en caresser un au passage.

Comme saint François, j'aurais voulu pouvoir le racheter, le délivrer de la mort, l’échanger avec mon manteau. Mais, mieux que le prix de mon échauige, j'emportai une plus vive compréhension de l’âme de mon Père et du trait si touchant qui se répète plusievrs fois dans sa vie,

Une autre rencontrr: celle des mulets du couvent de l'Alverne, Ils sont sept: quelques religieux les conduisent. Les aumônes qui devront nourrir et les religieux et les pèlerins nombreux qui visitent l’Alverne doivent être d'abord quêtées, puis transportées au sommet ue la montagne déserte, Les frères quêteurs reunissent dans les hospices les provisions re-

cueillies, et la caravane des mulets va les cher

han sn le Ses vas À L cner pour les monter aux pauvres de Jésuc- Christ et aux nionx nâlorine

DL EL aUXx \ HCICI HIS,

CEST un D: JiICINE que 1a sustentation «ce

PCT RTE

A L'ALVERNE 261

tant de monde dans cette solitude; le troupeau de mulets me révèle un peu comment on le résoud.

Nous voici à la Beccia ou hospice pour les dames; pour le moment, j'ignore encore ce que c'est. Là, s'arrête la voiture, Le chemin »st désormais si à pic que les voitures n’y ont pes accès; il faut faire le reste du trajet à pied, à dos de mulet, ou en traîneau royal que tirent les beaux bœufs de l’Alverne. Ce dernier mode de transport n’est pas pour moi. Je suis heureux de prendre le premier et de faire à pied, tout au moins ce qui reste du chemin conduisant au Mont béni!

Page 1