L'ENTREE
Le dos courbé, tirant du pied, je gravis lentement la pente de 485 mètres que me conduira au couvent. Je suis seul, le cocher donne ses oins au pauvre cheval qui doit en avoir be.
soin.
Je monte et, tout en contemplant le panorama, j'arrive à une petite chapelle, à l'angle du chemin.
Sont-ils charitables ces bons Pères! Ils ne ferment pas une porie sans laisser à portée de l'œil pieux ou curieux une petite ouverture grillée par où on peut voir l’intérieur. Tout sur la sainte montagne doit me parler de saint François, et je veux tout interroger, Je regarde done à l'intérieur de la chapelle, puis je lis les deux doubles distiques inscrits de chaque côté de la porte; ils m'apprennent qu'ici se trouvait le grand chene où les petits oiseaux
se rassemblèrent pour faire fête de tout leur
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ramage au bienheureux François, lorsqu'il vint à l’Alverne pour la première fois.
Je prie, me rappelant ces gracieux souhaïits de bienvenue, A son tour ne semble-telle pas être là, cette petite chapelle, avec son poétique souvenir, pour souhaiter encore la bienvenue au pèlerin de l’Alverne ?
Je gravis ce qui reste de la montée, et j’arrive à la porte arquée qui appuie sa voûte sur deux massifs de rochers. J’entre, puisque la porte grande ouverte semble m'y inviter, et je me trouve dans une cour assez compliquée et qu’il serait long de décrire; d’ailleurs je ne connais pas encore la nature de toutes ces cons: tructions. De toutes les portes que j’apercçois, je ne saurais dire quelle est la porte d'entrée du couvent proprement dite; je dois même avouer qu'après dix jours je suis parti sans le savoir, tellement on entre et on sort de tous les côtés! Entré au couvent par l’église, j’en suis sorti par l’église.
Je me dirige donc vers la construction qui, visiblement, est l’église. Traversant la grande place où s'élève la statue de saint François aux colombes, j'admire en passant cette œuvre d'art moderne: François, ému de compassien
A L'ALVERNE 265 à la vue de douces colombes qu’un enfant va vendre au marché, les lui demande.
Le jeune homme lui en a cédé une que le salit presse amoureusement sur son cœur, mais, .insatiable dans sa douce charité, il demande encore l’autre. L'enfant, par sa physionomie expressive, dit assez qu’il lui en coûte de se dessaisir de son bien. Une gracieuse grille de fer forgé, faite de roses et de lis, entoure le groupe.
J'entre dans la grande église et m'agenouille sur ce pavé foulé par tant de pèlerins. Mon âme dit au Bon Dieu toute sa reconnaissance: je suis à l’Alverne!
Je reviendrai visiter en détail cette église ; on ne m'en laisse pas, pour le moment, le loisir. Un charitable religieux, informé de mon arrivée, ou m'apercevant dans la nef, vient me chercher et m'introduire dans le couvent.
Sa première sollicitude a pour objet de me réconforter par une tasse de café. Mais, à cette heure, la “caffetaria” est fermée et, plutôt que d’aller à la recherche du frère qui en est chargé, il trouve plus expéditif de m'intro duire à l’infirmerie,
Venant d'Amérique, la cuisine de cette in-
Tirmerie et l’infirmerie elle-même, cela me parut une vision de l'antiquité. Dans l’âtre d’une grande cheminée de grosses büûches brûlaient, nonchalamment, sous un grand chaudron pendu à la crémaillère. Autour du feu, quelques pots de terre étalaient leur rondeur ventrue: se chauffait à ce feu un bon vieux frère, assis et les mains croisées sur son bâton noueux. Les âges en passant semblaient avoir accroché là des souvenirs. Il y avait, se voisinant: l’antique lampe à huile allongeant son bec pour en faire sortir la mèche fumeuse, la lampe à pétrole, et le plus moderne bec d’acétylène.
Il me sera donné de visiter plus tard cette infirmerie, si bien comprise, cette pharmacie où les grands vases de porcelaine antique ont été faits spécialement pour elle, puisqu'ils portent le blason de l'Ordre, et même de consulter. sur mon cas, le frère médecin, qui a la science d’un docteur, sans en avoir le titre. Pour aujourd’hui je me contente de prendre, à la cuisine de l'infirmerie, le médicinal café que m'offre la charité hospitalière.
On me conduit de là dans la cellule qui Goit être le lieu de ma solitude, pendant la retraite spirituelle que je viens faire à l’Alverne, Elle
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4 L'ALVERNE 267
est Spacieuse, et contient deux lits, mais, malgré les fenêtres qui permettent à l'air d'entrer, la semaine précédente a été si pluvieuse, que la moisissure semble l'avoir toute envahie; elle sent le champignon.
C'est dans cette cellule que je ferai connaissance avec le plus aimable personnage de l’Aiverne,
Quel pèlerin est passé, ces dernières années, à l’Alverne, sans y avoir connu le bon Père Samuel Charon? (1)
Le Père Samuel est l’expression vivante de l'hospitalité franciscaine. Il a su conserver la courtoisie française, qu’aimait tout particulièrement notre Séraphique Père, faite de sincérité, d'ouverture, de gaieté, de franchise, et avec cela, il a su s’adapter le velouté, la sou. plesre, l’ondulé, la délicatesse de la politesse italienne, qui vous berce de flatteries et vous encense de superlatifs. Imaginez ce que peut donner le doux alliage de toutes ces qualités réunies: vous avez le Père Samuel! Avec cela, il connait l’Alverne, je ne crains pas de le dire,
(1) Depuis que ces lignes sont écrites, le Bon Dieu a appelé à la récompense son fidèle serviteur,
mieux que personne, Tout le monde veut j’avoir pour guide, Sa plume a décrit toutes ies nuances de l’Alverne, et sa mémoire est une source historique de premier ordre,
C’est lui qui sera tout à la fois le directeur spirituel de ma retraite (le mot spirituel lui convient doublement) et mon guide dans mes visites aux nombreux sanctuaires de l’Alverne.
Quand on a connu aussi intimement le Père Samuel, on ne le quitte plus, et si on est obligé, par la rigueur du destin, de redescendre les pentes de l’Alverne, où l’on voudrait toujours rester, eh bien! on emporte le Père Samuel dans son cœur !
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LA CHIESINA
L'Alverne, on le sait, c’est la Sainte montagne où notre Séraphique Père saint François reçut les Sacrés Stigmates. Mais l’AIverne est tout un petit monde de piété, c’est un musée céleste. On ne peut ni tout comprendre, ni tout voir en passant; il faut y séjourner, il faut y méditer. Aller tout droit au lieu béni où se tenait le Père Séraphique quand le Christ lui imprima les plaies de sa Passion, prier là, même avec ferveur, et puis s'en revenir, ce ne serait pas avoir fait un pèlerinage à l’Alverne. Ce serait l’Alverne rapetissé, amoindri, et il est grand!
Nous commencerons notre pèlerinage par la Chiesina, ou petite église, dédiée à Notre- Dame des Anges. C’est un Sanctuaire entre tous vénérable, une précieuse et sainte relique: c’est la chapelle bâtie du temps de saint François et par les ordres exprès de la Très
Sainte Vierge, qui voulut bien en déterminer la forme et la dimension, dans une vision dont elle favorisa son Serviteur.
François fit part à son ami et bienfaiteur, le comte Orlando, celui-là même qui lui avait donné l’Alverne, de la vision qu'il avait eue et du désir de la Très Sainte Vierge de voir s'élever là un sanctuaire en son honneur. Orlando fit bâtir la petite église, Elle mesure 9 mètres ae longueur sur 5 mètres 15 de largeur. C’est donc là que pria notre Père, là que, avec ses compagnons privilégiés, il récitait les heures canoniales: c’est là que, après avoir reçu les Sacrés Stigmates, et près de quitter l'Alverne pour la dernière fois, il entendit la sainte Messe, et fit à tous les plus tendres adieux,
Il me semblait entendre cette voix chantante du Héraut du Grand Roi, psalmodiant les louanges divines et priant la Vierge bénie qu'il aimait tant. 11 me semblait entendre les échos de ses adieux qui arrachent les larmes :
“A Dieu, à Dieu, à Dieu, frère Massée,
À Dieu, à Dieu, à Dieu, frère Ange,
A Dieu, à Dieu, à Dieu, frère Sylvestre,
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A Dieu, à Dieu, à Dieu, frère Iluminé.
“Restez en paix, fils très chers, Dieu vous bénisse, fils bien aimés. A Dieu, je m'éloigne de vous, mais je vous laisse mon coeur Moi je m'en vais avec la petite Brebis du Pon Dieu, et je m'en vais à Sainte-Marie des Anges, et ici je ne reviendrai plus.
“Moi je pars, à Dieu à tous! A Dieu, Mont, à Dieu, à Dieu, Mont Alverne, à Dieu, Mont des Anges, à Dieu, très cher. A Dieu très cher frère faucon. Je te remercie de la charité dont tu as usé avec mci. A Dieu, à Dieu Sasso Spicco, désormais je ne viendrai plus te visiter. A Dieu, Rocher. à Dieu, à Dieu, Rocher qui dans tes flancs m'a reçu, le démon restant frustré dans son attente. Désorinmais nous ne nous reverrons plus. A Dieu, Sainte Marie des Anges, je vous recommande mes fils que voici, Ô Mère du Verbe Eternel!”
Il me semblait les entendre encore ces adieux répétés qui me disaient tout ce que François avait aimé ici, où de si grandes gTàces lui avaient été faites.
J'aimais à y venir prier, à dire la sainte Messe là où mon Père Séraphique avait luimême prié et assisté au divin Sacrifice.
La table robbiane qui surmonte le maitreautel est des plus gracieuses. Elle représente l’Assomption de la Très Sainte Vierge, d'après une ancienne tradition selon laquelle Marie, montant au Ciel, détacha sa ceinture et la laissa à la terre, en la personne de saint Thomas. François, dans l'attitude de l’extace, fait pendant à saint Thomas, et regarde la Vierge entourée d'Anges. Saint Bonaventure et saint Grégoire le Grand, de chaque côté, contemplant aussi la glorieuse Assomption. Des Anges en adoration entourent le tabernacle.
D'autres tables robbianes ornent ce petit sanctuaire; l’une représente la Nativité de Jésus où, à côté de 'a Sainte Vierge et de saint Joseph, se tiennent saint François et saint Antoine de Padoue; l'autre représente la Sépulture de Notre Seigneur, Dans les soubassements de l’un et de l’autre sont représentés des saints. Les corniches supérieures sont ornées de têtes de chérubins.
Les religieux viennent faire là tous les jurs leur prière du soir, et, dans la formule consacrée, entre un chant pieux que volontiers, j'en suis sûr, aurait adopté saint François,
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quitte à se taire au dernier couplet et à l'écouter seulement, Oh! que j'aimais à le chanter avec mes frères de l’Alverne, et que de fois ne l’ai-je pas chanté depuis, en cette mélodieuse langue italienne.
Vi adoro ad ogni momento
O vivo pan del Ciel
Gran Sacramento
Je vous adore à tout moment, O vivant Pain du Ciel,
Grand Sacrement.
E sempre lodato sia
Î1l nome di Gesu
E di Maria.
Et toujours qu'i! soit loué, Le nom de Jésus,
Et celui de Marie.
E sempre sia lodata
La Regina det Ciel Immacolata.
Et toujours qu'elle soit louée, La Reine du Ciel Immaculée,
E sempre sia lodato D'Assis’ il Seraphin Stimmatizzato.
Et toujours qu'il soit loué, D'Assise le Séraphin Stigmatisé,
Un incident inspiré par l’orgueil national
S est déroulé autour de l'autel de la Chiesina.
Cet autel n'a rien de remarquable, Dans ur de ses nombreux pèlerinages, Mgr Etienne Po tron, franciscain de la Province de France e grand bienfaiteur de l’Alverne, s'offrit à fair. donner un bel autel à la Chiesina. Il avai déjà fait un cadeau semblable à la chapelle stigmatine, où le gracieux autel porte ses ar mes. Mais cette fois, il mit une condition à son don, c’est que l'autel serait dessiné et exé cuté en France.
L'Italie refusa le don offert à cette condi.
tion.
Pendant ma retraite, un jour que je priais là avec tout le recueillement que m'inspirai un lieu si saint, un prêtre pèlerin vint y dire la messe. Il était entré avec son petit ser vant, et son chien les avait suivis.
Le petit servant: un chérubin! Mais qu'‘i était sale!
Rarement j'ai vu des mains aussi noires à un blanc, rarement j'ai vu un déguenillemeni pareil. Et je me disais: Dieu regarde la beau té des âmes. Que de soies et de velours son:
entrés ici, couvrant des âmes moins candides Je finis par aimer la parure de mon chéru:
bin!
Dans un enne Porance et it à faire Il avait chapelle e ses aridition à
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je priais inspirait nt y dire etit ser-
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A L'ALVERNE 275
Plusieurs fois on a tenté d'arr lir, pour le service des pèlerins, l'enceinte de la Chiesina, inais mal en advint à ceux qui voulurent changer les dimensions déterminées par la Reine des Anges, à qui ce sanctuaire appartient.
Pour avertir les futurs Gardiens de bien se garder de tenter de tels agrandissements,
une inscription y rappelle cette parole des
)Jsaumes : T'erminum JosUuisti quem non fl
transgredientur: Vous avez vous-même posé la limite qu'on ne dépassera pas.”
Deux tableaux ornent le petit sanctuaire:
l'un représente la rencontre de saint François avec le comte Orlando, l’autre, la consécration de l’église.
Sous l’autel de la Chiesina est enterré le comte Orlando. Oh, comme je le trouve bien là! C’est le plus glorieux monument auquel il eût pu rêver. Son château n’est plus qu’une ruine, mais ici les pèlerins continuent à affluer, et les enfants de saint François, toujours reconnaissants, bénissent le nom et la mémoire d'Orlando. Qu'il repose là doucement, drapé dans l’habit du Tiers Ordre fran-
ciscain, en attendant la résurrection glorieuse.