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À ASSISE 5 la cellule où elle avait rendu le dernier soupir, Le 16 novembre, la sœur Anne Félicie Menghini, allant à la lingerie dont elle avait la charge, entendit de nouveau cette plainte et reconnut la voix de la Mère Gesta, qui avait été jadis sa compagne dans l'emploi de lingère. Pleine de courage, la sœur finit par crier:
“Jésus et Marie, qu'est-ce donc?” Et la voix répondit avec un profond soupir: “Oh, Dieu, que je souffre!”
Remplie d’effroi, Sœur Anne Félicie n’en pousse pas moins l’interrogatoire, car, une fois de plus, elle est convaincue que c’est bien la voix de la Mère Abbesse défunte:
—Et pourquoi souffrez-vous ?
—À cause de la pauvreté.
—Comment, répliqua la sœur, vous qui étiez si pauvre?
—Ce n’est pas à cause de moi, reprend la défunte, mais à cause des religieuses pour lesquelles j'ai été trop condescendante. Si une seule chose suffit, pourquoi en avoir deux”?
pourquoi en avoir trois? Et toi, veille sur tnimême,
Dans une épaisse fumée l'ombre de la défunte se dirigea vers l'escalier; arrivée à la
porte elle dit: “Ceci est un miséricordieux avertissement; pour moi je ne reviendrais p!'5, et comme preuve de ce que je dis...... ” Mère Gesta appliqua sa main sur la porte et l'empreinte y resta marquée comme d'un fer rougi au feu.
En vain on essaya ’effacer cette marque de feu.
Que ne puis-je donner ici tous les précieux détails de cette vision terrifiante, mais si instructive! Pour les moins crédules, j'ajouterai cependant que Mgr Nicola Belletti, évêque ce Foligno, ne se contentant pas d’une minutieuse enquête, fit ouvrir le tombeau de Mère Gesta et confronter la main de la morte avec l’empreinte, qui fut trouvée en tous points conforme aux dimensions de la main.
J'avoue que je ne m'attardai pas à cette visite. Quand on est en pays étranger et qu’il s'agit de ne pas manquer un train, le temps prend des proportions étranges. Je retournai donc précipitamment à la gare. Mais au lieu d’une heure d'attente, nous devions en passer plus de deux, les trains venant quand ils pouvaient.
En attendant je fis les cent pas sur le quai,
jetant surtout, chaque fois que je passais, un œil scrutateur sur ce qui m'intéressait le plus dans cette gare, parce que nouveau: le poste d'ambulance.
Il faut croire que ces regards curieux firent planer sur moi des SOupÇçons. Un soldat vint me donner l’ordre de ne pas rester sur le quai, mais de vouloir bien entrer dans la salle d'attente, Je m'étais fait un devoir d'éviter cette salle d’attente où s’entassaient les voyageurs et leurs bagages. Mais il faut obéir à l’autorité constituée, surtout en pays étranger et plus particulièrement en temps de guerre,
Je ne tardai pas à être abordé par un petit officier chargé, je ne le comprenais pas pour le moment, de faire auprès de moi une perquisition. Il me parla en bon français et tout naturellement me demanda ce que je pensais de la guerre. Rien d'étonnant, on ne parlait que de cela. Je n'avais rien à lui cacher, d'autant plus que j'étais loin de lui supposer le rôle qu’il remplissait près de ma personne. De fil en aiguille nous parlâmes des pavs envahis: de la Belgique, du nord de la France, que je connaissais pour les avoir habités. Le train
tardait toujours à venir, mais le petit officier ne tarda pes à partir, quand il crut avoir assez de mes naives confidences.
Pour le coup j'étais soupconné d’être un €spion sans doute, puisque aux regards investigateurs sur le poste d’'ambulance, s’ajoutait encore ia € nnaissance des pays occupés par l'ennemi. Bientôt après la disparition de l’officier, un autre venait me dire: “Monsieur, le Commissaire militaire vous demande à son bureau.”” On a beau être innocent, on n'aime pas ces invitations, les autorités policières et militaires inspirent une crainte instinctive incontestable. Avec la même simplicité d’obéissance qui m'avait fait gagner la salle d'attente de
la gare, Je me rendis au poste de police mili-
taire.
Monsieur, voulez-vous nous montrer vos papiers, s'il vous plait?
__Volontiers, oui, Monsieur !
Mais je dois l'avouer,—est-ce à ma confusion, est-ce à ma louange ? :e ne sais—penäant que je sortais la clé de ma petite valise, que dans la serrure elle avait de la peine à fonctionner, et puis que je fouillais pour chercher
ces papiers que je n'étais pas encore accou-
tumé à porter sur moi, mon coeur malade faisait toc-toc.
Enfin, j'exhibe mon passe-port en bonne et due forme: République Française, Consulat dans la Puissance du Canada, ete., etc, mon portrait étampé du sceau du Consulat Général, ma signature, plus mon livret militaire, enfin même mon certificat de déclaration de séjour à Rome.
L'autorité était pleinement satisfaite. On me fit des excuses. Je répondis par des félicitaticns; je donnai même des conseils; “Soyez toujours aussi vigilants pour ne pas laisser passer les espions !”
Quelques soldats italiens m'entouraient, je faillis avoir une ovation. L'un d’entr'eux, gros et grand garçon qui parlait français, me fit les plus flatteurs compliments sur la vaillance de nos soldats et clamait son admiration pour 12 France, à laquelle venait de s’allier l'Italie.
J'étais Français, il le disait à tous les autres. Il s'empara de ma valise qu’il voulut porter jusqu’au train qui justement venait d’arriver. Lui-même me chercha une place, m’installa et me recommanda à mes voisins. “Le Père est français, il va à Assise pour la pre-
mière fois, vous l’avertirez quand il arrivera, et signalez-lui en route ce qui pourrait l'intéresser.” Il ne me laissa que lorsque le train fut sur le point de partir. Après m'avoir donné une dernière poignée de main, il ferma luimême la portière du compartiment.
Voilà comment je fis un arrêt à Foligno.
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