L’INONDATION
Chaque automne, je vais passer mes vacances dans un petit village de Touraine, nommé Dammartin. Il y a cinq ans, le hasard me mit en relations avec un charpentier nommé Villeneuve, dont le caractère énergique, l’intelligence vive, quoique inculte, m’avaient frappé. Ce n’était réellement qu’un ouvrier, bien qu’il lût maître, car il ne travaillait que par pratique, comme disait Palissy. Son savoir se bornait à la lecture, l’écriture, quelques notions de dessin linéaire; mais nui ne conduisait mieux un aie-*
)îpr; Tîiîl ne gouvernait plus fermement dix ou quinze hommes dans un travail difficile; il avait le don de l’autorité. Dans le grand\hiver de 185., un pont de bois avant été emporté par la débâcl^ des glaçons, Villeneuve avait montré, dans cette circonstance critique, de singulières ressources d’invention et de courage.
Resta veuf avec son fils, il voulut que cet enfant fût élevé autrement que lui. A douze ans, il le fit entrer dans une école professionnelle; à quinze, il l’envoya à l’École centrale de Châlons. Volisins et amis le blâmèrent d’instruire son fils comme un monsieur.
— J’ai trop souffert de mon ignorance, dit-il, pour laisser mon fils ignorant.
Le jour du départ pour l’École centrale, je fus témoin des adieux du fils et du père, et je demeurai profondément touché de la déférence affectueuse de l’un, de la tendresse digne de l’autre. Je les revis un an après le retour. Quel changement! Ce n’est pas que le jeune homme eût trompé les espérances de son père. Entré le premier à l’École centrale, il en est sorti le premier. On le compte parmi les ingénieurs civils distingués, mais c’en est fait de la joie du père ; son fils ne vient plus chez lui que par hasard, au momeqt des chasses ou des vacances; ses succès, les éloges de ses chefs, l’admiration bète des habitants du bourg, lui ont tourné la tête. À peine de retour de Châlons, il a tout changé dans la maison : le mot de charpentier inscrit sur la porte blessait sa vanité, il l’a fait effacer sous prétexte de je ne sais quelle réparation, et ne la pas fait remettre; le père en a soutfert comme un gentilhomme de voir enlever ses armes sur son' écusson ; il s est tu pourtant, résolu à boire en silence, et jusqu’à la lie, son calicerLa veste de travail de Villeneuve humiliait le fils; il a voulu que le vieil ouvrier renonçât à celte fidèle compagne de sa vie, et s’affublât de je ne sais quel ridicule habit de bourgeois. Mais, cette fois, le père s’est redressé et lui a dit d’un ton ferme : « Ah! ça, non! » Il est sombre, silencieux, amer, les larmes sont au fond de son cœur, mais il ne les montre pas. L’attitude du jeune homme vis-à-vis de lui ajoute à son amertume. Ce n’est pas qui'l soit devenu mauvais fils. Rien de dur ni d’irrespectueux dans son langage. Je le catomnierais en disant qu’il n’aime plus son père. Il l’aime, mais il le dédaigne. Plus d’épanchement, plus de déférence; ses caresses, car il l’embrasse encore et même avec affection, ont quelque chose de blessant par leur familiarité. Son père est devenu pour lui un bonhomme . Le bonhomme a voulu l’interroger sur ses études et ses travaux, il a éludé et souri. Un petit incident, dont j’ai été témoin hier-, m’a révélé toute la profondeur du mal.
(/administration municipale de Blois ayant mis au concours
nn projet de barrage contre les grandes crues du Cher, le jeune homme a envoyé un plan ingénieux où l’ont aidé ses premières études de charpentier sous son père. Ce plan a emporté tous les suffrages. Le préfet, notre ancien camarade de collège, que sa fournée électorale a amené dans le bourg, a voulu que le jeune homme lui lût présenté. Vous devinez quel fut l’effet dans tout le village! J’y étais : le père y était aussi, mais hélas à l’écart, perdu parmi les spectateurs, sans que son fils, enivré de cet honneur, songeât même à le nommer âu préfet. Révolté de cet oubli, j’allai chercher le vieil ouvrier dans la foule, et je l’amenai, presque malgré lui, à notre camarade en lui disant: M . Le préfet , félicitez, aussi le père , car le fils ne serait pas ce quil est sans lui... Hé bien, vous l’avouerai-je, le fils alors n’a pas racheté sa passagère ingratitude|par un bon élan de cœur. Il paraissait plus embarrassé de la profession de son père qu’empressé de l’associer à son succès. Le préfet parti, nous demandâmes au jeune homme de nous expliquer son plan. Il s’y prêta avec toute la bonne grâce de l’amour-propre satisfait. Le vieux charpentier, dont la contenance restait digne et triste, mêla quelques objections à ses éloges, indiqua plusieurs difficultés d’exécution pratique que lui révélait sa longue expérience; le jeune homme les rejeta avec cette impatience de la vanité qui s’irrite d etre troublée dans son triomphe, et le dédain particulier des théoriciens pour les hommes pratiques. Le père n’insista pas et, pour toute réponse, tourna vers moi un regard où je lus toutes ses douleurs. Je me retirai le cœur navré.
Deux jours plus tard arrivèrent au château où je reçois l’hospitalité de funestes nouvelles. Le Cher montait. Soudain les effroyables désastres des années d’inondations renaissent dans les esprits. On envoie chercher un ingénieur à Blois pour consolider la levée de Hambourg située à une demi-lieue d’ici, et qui défend seule toute notre vallée; les ingénieurs étaient partis pour Onzain plus menacé encore; mon ami et moi, accompagnés de tous les hôtes du château, nous avons couru à la levée. Les flots jaunâtres roulaient des troncs d’arbres, des débris de toitures, des fragments de bateaux, et les lançaient comme autant de béliers contre la levée qui tremblait et craquait sous chaque coup. De tous côtés ^arrivaient à pied, en charrette, à cheval, tes habitants des comjmunes voisines, venant, ainsi que nous, s’offrir comme travailleurs 'pour la défense commune, mais que faire? pas de guide! pas de (chef! On n’entendait que ces mots sinistres, sortant de la bouche •de nouveaux arrivants : Le village du Breuil est envahi!... Trois maisons ont été renversées à la gare du Mesnil. .r. Le Cher cependant montait toujours! quelques fissures commençaient à se produire au nord de la levée, notre seule défense, et nous étions tous là immobiles, impuissants, paralysés, désespérés.
Tout à coup paraît au loin une masse d’hommes, agitant des mouchoirs, des bâtons, des instruments de travail, et poussant des cris de joie. Ils approchent! c’étaient les habitants de Dammartini qui amenaient... non, je me trompe, qui apportaient commeW triomphe le jeune Villeneuve! Oh! mon ami, que la science est une grande chose ! A ce seul mot... un ingénieur ! cette foule se précipite au-devant du jeune homme, et presque à ses genoux ! W Sauvez-nous ! criaient les femmes ! Commandez-nous! « disaient les hommes. » Autour de lui s’élevaient en l'air, pioches, bêches, el cognées! Le désordre était égal à l’épouvante; C'est ici quest le danger!... lui disaient les uns en lui montrant l’extrémité nord de la levée! C’est là que se font les fissures ! disaient les autres, eri montrant le côté oppdsé. Le jeune homme, tiraillé dans tous les sëns, assailli par mille cris désordonnés, pâle de peur, non de peur physique, mais de peur morale, de peur du danger des autres, fléchissant sous le poids de la responsabilité, courait d’un point à l’autre, faisait réparer quelques brèches, donnait quelques ordres intelligents mais incertains, organisait les ouvriers par escouades, mais en paraissant plutôt les consulter que les commander. Sa voix n’avait pas cet accent d’autorité qui s’impose. Le premier besoin des hommes, dans le péril, est de croire à leur guide; et la première qualité du guide est de croire à lui-même. Les travailleurs, ne se sentant pas soutenus par la conviction de leur chef, hésitaient et s’arrêtaient. Le danger pourtant augmentait sans cesse : à la suite de ces grandes crues d’eau, s’élèvent presque toujours des sortes d'ouragans, qui semblent marcher avec les flots. Notre levée est plantée, dans une partie de sa longueur, de hauts peupliers, dont le vent d’ouest secouait violemment les cimes et les troncs, et qui, à leur tour, communiquant leur balancement aux racines, agitaient le sol. A mesure que les brèches se réparaient, les oscillations terribles de ces grands arbres, imprimant à la terre des secousses répétées disjoignaient les travaux de rebouchage. Toup à coup tomba avec fracas un morceau de la crête de la levée; heureusement c’était du côté de la vallée : un cri de désespoir partit de toutes les bouches!... La catastrophe semblait certaine quand soudain accourt de notre côté le vieux Villeneuve. Quittez, les brèches ... cria-t-il aux ouvriers. C’est l'ordre de nïon fils 1. . On hésite^. Je vous dis qu ecest l'ordre de mon fds!... répète-t-il d’une voix tonnante!... Prenez vos haches !... Prenez vos pioches ! ..Tout le monde aux arbres !... Abattez les arbres!... » Oh !... comme l’homme se soumet vite à la voix faite pour le commander ! ... A cet accent, à ce mot sauveur que chacun à compris, abattez les arbres !... nous nous précipitons tous sur les troncs ;a hache en main! Le vieux Villeneuve, calme, jesolu, son fils, non moins énergique mais plus ardent, semblent
redoubler la vigueur de nos bras. Chaque coup porte une atteinte profonde à ces arbres immenses! Les troncs vacillent; le vent qui était notre ennemi devient notre auxiliaire. Au lieu d’ébranler les racines, c’est le tronc a moitié ouvert qu'il secoue, c’est fa blessure du corps de l’arore qui s’élargit ! Tous ces géants penchent l’un après l’autre et vont tomber! « Retenez-les!... Retenez-les! » s’écrie Villeneuve en parcourant la levée à grands pas !... Écoutez donc la voix de mon fils ... Pas si vite! s'ils tombent brusquement , ils secoueront le sol détrempé. Doucement !... Doucement !... faites-les descendre avec des cordes î couchez-les!... » On obéit, et à peine couchés, ces géants nous servent au lieu de nous nuire ! Une fois débarrassés de leurs immenses panaches de feuillages et de leurs troncs, les racines s’affermissent comme autant de pieux énormes, dans cette terre qu’elles ébranlaient : la masse même des arbres étendus contient les éboulements ; un cri de délivrance succède aüx cris d’épouvante, et les bras épuisés de fatigue laissèrent un moment retomber les instruments de travail! Mais le vieux Villeneuve qui venaitdese concerter avec son fils, s’écria :« Il n'est pas temps de se reposer. » Le jeune homme, qui semblait métamorr phosé depuis que son père lui servait de contre- maître, reprit d’une voix énergique : « Élevez sur le côté nord un batardeau for- « midable!... Mettez-y tout!... des planches, des \pierres, des « poutres, des sacs de terre ! Ramassez tout ce que jette ou charrie « le fleuve! » On obéit et personne ne sentait plus ni fatigue, ni crainte ! Électrisée par ces deux hommes qui s’électrisaient l’un l’autre, cette foule devient une armée d’élite! deux heures après, toutes les brèches étaient réparées : trois heures plus tard, s’élevait sur la jetée un batardeau d’un mètre, et au coucher du soleil, quand les ingénieurs de Blois arrivèrent enfin à nojtre aide, ils trouvèrent toute cette population groupée autour dp ses deux sauveurs. Il y avait quelque chose de plus touchant encore que l’admiration reconnaissante de cette foule, c’était la' vue de ce fils et de ce père, dans les bras l’un de l’autre, et réunit pour toujours désormais parîeur héroïque association d’un moment, par leur communauté de courage, de dévouement et de périls.
Le lendemain, j’éprouvai le besoin de revoir les deux Villeneuve. J’arrivai chez eux vers les quatre heures. La maison me parut en grande agitation. Il venait d’arriver une lettre du préfet pour le jeune homme, qui était occupé à y répondre. Je trouvai le père tout seul dans la salle, où je l’avais vu pour la première fois. La lettre du préfet l’avait jeté dans un état violent. Que contenait donc cette lettre? Il ne voulut jamais me l’apprendre :
— C’est à mon fils de vous le dire 1
Le jeune homme parut. Quelle différence entre ces deux physionomies l Autant la figure du père étincelait de bonheur et
commè d’ivresse, autant celle du fils était recueillie et presque sévère) Il tenait deux lettres à sa main, celle du préfet et sa propre réponse... Villeneuve, en l’apercevant, courut à lui, lui prit des mains lk lettre administrative et me la donna :
— Tenez, monsieur, et lisez!
Le prefet écrivait au jeune homme que, sur la demande du c.onseil municipal, et sur le rapport des deux ingénieurs, à la prière des principaux habitants de la contrée, il allait le proposer
pour la croix !
— La c Le vieil instant de
oix! mon fils! à vingt-trois ans !...
ouvrier ne put pas en dire davantage. Puis, après un
silence :
— Maintenant, ajouta-t-il, ta réponse !... lis-nous-la...
— Ma réponse! dit le jeune homme d’un ton très naturel, [nais très ferme, elle est bien simple : je refuse.
— Tu refuses ! s’écria le père. Pourquoi ?
— Le voici! et je suis sûr que monsieur m’approuvera.
Le jeune homme prit alors la lettre et lut :
c< Monsieur le préfet,
* Je ne vous parlerai pas de ma reconnaissance, vous la devia nez. Mais je ne saurais accepter cet honneur, je ne l’ai pas mérité. »
— Pas mérité! s’écria le père hors de lui. Sans ton travail d’hier, toute la contrée était perdue.
— Oui, mais mon travail, qui l’a fait? répondit le jeune homme. Laissez-moi achever, mon père!...
Il continua sa lettre.
« Je ne l’ai pas mérité. Deux mesures ont tout décidé : l’abat- « tage des, peupliers et la construction du batardeau. Toutes deux 't sont dues à mon père. »
— A moi!
— Laissez-moi donc finir, reprit le jeune homme en souriant. Et il continua de lire.
« Le courage des travailleurs, l’ensemble des efforts, l’énergie
* de la direction ont achevé l’œuvre. Efforts, énergie, direction. « tout a été dû à mon père. J’avais perdu la tête; cette responsabi- « lité m’écrasait, je ne voyais aucun moyen de salut, je sentais « cruellement combien il y a loin d’un projet sur le papier à un « projet réalisé. C’est alors que mon père accourut à mon aide, « et, en cinq minutes, son expérience pratique et son habitude de « conduire les hommes ont tout prévu, tout préservé et tout créé!
* Je conçois l’erreur des ingénieurs et des témoins de cette scène;
* car pendant tout le travail, mon père s’écriait : Voici l'ordre de
djil
* mon fils : Obéissez à mon fils! La vérité est que j'ai obéi et qu’il
* commandait. Il n'a pas été mon contre-maître, j’ai été le sien.
« Je ne saurais donc, monsieur le préfet, accepter le prix d’un « service que je n’ai pas rendu ; mais si vous croyez mes efforts < et mes intentions dignes de quelque récompense, rendez pu- « blique la conduite de mon père; que toute la contrée sache que « c’est lui qui l’a sauvée, et j’aurai reçu de vous, monsieur le « préfet, plus que la croix ! »
Le père, oppressé par une foule de sentiments contraires, avait écouté la tin de cette lecture sans avoir la force de l'interrompre; mais à peine le dernier mot prononcé, il se leva vivement :
— Tu n’enverras pas cette lettre 1 Ce n’est pas juste I ce n’est pas vrai! Je ne sais pas si c’est de toi ou de moi qu’est partie 1 idée d’abattre ces arbres: mais ce que je sais, c’est qu’après tan premier effarement... Eh! quel brave ne se trouble pas le. premier jour qu’il va au feu? Tu as retrouvé toute ta force de jugement; c’est que ton savoir s’est ajouté à mon Expérience, c’est que tu as régularisé les idées confuses qui me vjenaient...
A son tour, le fils voulut l’interrompre :
— Ne m’interromps pas ! Je prends monsieur à témoin! Il t’a vu
à l’œuvre! il t’a entendu! Refuser la croix! c’est absurde ! Songe donc que je l’aurai, si tu l’as! Enfin, je te le défends! Tu n’enverras pas cette lettre !. .. I
En disant ces mots, il prit la lettre et la déchira.
— Il est trop tard, dit le jeune homme. J’avais prévii ce qui arrive... Vous ne déchirez là qu'un double, la lettre est partie !..,
— Ah ! malheureux ! s’écria le père, en tombant anéanti sur
un siège, qu’as-lu fait?... 1
— Ce qu’il devait! repris-je enserrant les mains pu jeune homme.
J’aurais pu ajouter :
— Soyez tranquille, il y a des sacrifices qui comptent!
Mais je ne voulus pas troubler, par une espérance de vanité, re bel exemple de modestie et de tendresse, et je m’éloignai ému et pensif.