LA MORT D'UN HÉROS
Ma mère accompagna mon père jusqu'au bateau; mon frère porté encore par la bonne, moi avec mes dix ans, nous restâmes dans le grand jardin, à la maison. La voiture attendait. « Eh bien, fit-il avec un soupir, adieu. » Et il m^embrassa sans émotion, virilement ; mais, quand il tint dans ses bras mon frère, ce bébé, cet être grouillant, rose, plein de vie, il eut un rien, que tous nous comprîmes. Après l'avoir rendu à sa bonne, il le reprit ; le reprit et l'embrassa, frénétiquement! j'ai envié à mon frère ce dernier baiser désespéré. La portière claqua ; la voiture roula, et je restai hébété. Quelques jours après, je me remis à jouer. On espérait. Quand la nouvelle du désastre arriva, je jouais; on ne comprend guère ces choses quand on est
Id'i MON i'i;iir;
petil. On lut' ilit que le père était blessé, cela me porl.i .ni cdMir; <»n medil qiioccn'éliiil rien, je me rjissurai cl me repris à jouer. Ma mère se prépara à (luilLer Alger, à aller rejoindre mon père, .le me réjouis; elle verrait papa. Allait-il mieux? Oui, nui, on me mentait. Pouvais-je deviner? Et j'espérais presque, d'une insouciance que traversaient des peurs aiguës. Six jours après, notre mère allait revenir de Marseille; déjà? pourquoi donc? Et le grand-père Mallarmé, avec cette brusquerie des vieillards navrés, me dit : « Ta mère revient. 11 laut que tu le saches. Ton père est mort. » il avait attendu le dernier moment, pauvre homme. Il alla chercher ma mère, et je restai de nouveau seul dans la grande maison ; je ne comprenais pas. Mort? alors je ne le verrai pas, plus, jamais, jamais, et je répétais ces mots-là. tout bas, puis tout haut ; cela n'entrait ni dans mon cœur, ni dans mon esprit. L'enfant ne peut pas comprendre la mort. Je songeais à la dernière chasse qu'il avait faite, à ce qu'il m'avait dit tel jour; et je me disais, en errant dans la maison : plus, jamais, plus. Je m'eiîorçai de pleurer, je ne pus pas ; par contre, j'avais la poitrine serrée comme dans un étau, la tête de glace. Ma mère revint ; on nous mena à son lit,
LA MORT D'UiN UKRUS 105
mon frère et moi, et sans pleurer non plus, elle, avec une fixité elîrayante dans les yeux, répéta : « Pauvres petits, pauvres petits, >> puis on nous emmena: elle pleura, après.
Mon Dieu, que c'est loin ! les jours ont passé, les mois, les années, et, quand je pense à ce temps-là, je vis encore mes sensations d'enfant. Je lus les dernières lettres de mon père, les récits de la bataille, la relation de Révérony, son aide de camp, et je ne pleurai pas ; mon imagination n'évoquait rien, stupide, et je n'ai pleuré que tard, une fois homme, quand j'ai compris tout ce que j'avais perdu et quel malheur irrémédiable c'était pour nous, pour moi.
Le général MargueriUo, ayant reçu l'ordre d'envoi à l'armée du Rhin, embarqua, le 27 avril, le 1"' régiment de chasseurs d'Afrique. 11 était appelé à commander la !■■" brigade de la division Du Barrail ; il se rendit à Luiiéville et y précéda ses régiments. Le colonel Clicquot commandait le 1" régiment, le général de Galliiïet le 3'. Faisaient partie de sa maison militaire : MM. Henderson, Révérony, Braun.
De Lunéville, après les nouvelles de la prise de Sarrbriick et du désastre de Wissemltourg et de Reichshoiïen, il dut se replier sur Nancy par Bernecourt et Saint-Mihiel, laissant abandonnée la vallée de la Moselle que sa division de cavalerie eût au contraire pu et dû surveiller, gardant les passages de la rivière, assurant
LA ilUHT ULN UÉKOS iU7
le parcours des chemins de fer. Mais la direction, la suite dans les idées manquent. Il reçoit l'ordre de se rendre à Metz en trois jours, puis une dépêche l'appelle en toute hâte. Croyant l'ennemi aux portes, il fait faire à ses cavaliers dix-sept lieues d'une traite. Bride abattue, ils arrivent exténués et ils trouvent une gageure entre MM. Lebrun et Jarras. M. Lebrun, qui avait parié pour la vélocité des chasseurs d'Afrique, avait gagné.
Le 11 août, le général Margueritte rend visite ù l'empereur et peut se faire une idée de la perturbation des esprits et surtout de la paralysie du monarque qui gardait dans sa main tout pouvoir et que la maladie avait fait incapable, inconscient, idiot, ^[on père s'exaspérait de l'immo^lité gardée ; il eût voulu qu'on lançât sa division dans la vallée de la Seille pour éclairer et reconnaître la marche de l'ennemi. Le colonel de Galliiïet fait une reconnaissance vers Deuze. Les conseils continuent à ne pas aboutir, les bras restent croisés. Enfin, le 12, on envoie Margueritte à Pont-à-Mousson investi par les Prussiens. Il envoie deux escadrons dégager la gare et sauver la voie ferrée et le télégraphe, et il fait le siège d'une auberge à portes closes oii sont les officiers prussiens et leurs hommes
108 MON l'KHE
Ceiix-ri, surpris, rusiilenl par les Iciirlrcs les chasseurs qui ne broncliont pas, mais drniolissenl la porte. EL les Prussiens, liircés, Inut uuc sortie inuiile. Un ofCiricr de la garde lève son sabre sur mon pure, qui pare cl perce l'homme d'un coup de pointe. Uévcrony l'achôvc d'un coup de revolver.
Au retour, aiiiiai)le accueil de l'empereur, mais cela laisse froid mon père. Il ne se soucie que d'une croix qu'il veut faire a voir iiRévérony, qu'il appelle dans ses lettres « un bon petit débrouillard » et qu'il aime beaucoup. Le général Philebert lui reprochant amicalement de s'être ainsi exposé, il répond : « Ce n'est pas le moment de se ménager; ces soldats sont jeunes et l'épreuve difficile. Le découragement produit par Forbach cl Wœrth est prêt à naître, ne me reprochez pas ce que vous ferez, à votre tour, bientôt. » Puis, pressé de questions sur ce qu'on allait faire, désolé de l'impéritie, de la paralysie morale qui gagnait tous les chefs, les larmes aux yeux, il dit : « Je ne sais pas ce qu'on veut faire, mais je n'espère rien. Il n'y a parmi ceux qui nous commandent personne qui puisse nous tirer d'alfaire. »
Le li, la division Du Fîarrail arrivait sur le plateau de (îravelotte, au bruit du canon de la
LA MUKT DUN UÉKO^ lU'J
bataille de Borny ; le 15, la retraite s'accentue vers Doncourt où la division bivaque.
L'armée, pendant ce temps —j'emprunte ces détails au général Philebert — l'armée, péniblement, gagna les abords de Gravelotte et Rezonville et y bivaqua. « Les longues colonnes, embarrassées dans leur marche par une imraenst' quantité de voitures, arrivaient péniblement, à la nuit tombante, sur les emplacements où, le lendemain, devait se livrer la bataille qui pouvait changer les destinées compromises de la France. » Elle défila à travers Rezonville, l'armée; l'empereur ayant quitté Metz, occupait Rezonville dans une aubeige. « Les longues colonnes défilèrent à travers le village sans que l'empereur apparût aux soldats. Dans l'encombrement des voitures et des bagages, les régiment s'écoulèrentlentement, pleins de sombres appréhensions. Ne voyant devant l'auberge oii était descendu le souverain que la physionomie soucieuse du prince Jérôme et le cent-garde immobile, ils s'étonnaient de l'absence de celui pour qui ils allaient combattre et pour qui ils allaient mourir. « Ils eurent, ces soldats fatigués el tristes, l'impression sombre de gladiateurs qui ne pourraient même dire au César : Ace, niurilari te salalant! 11 leur faudrait donc com-
J 10 MON ri;iiK
l);illro el nioui-ir oliM-m'ciiiciil. (Jiioi! pas un encouraKCmeiil, inis.iliil, im rt'i^.iid. Il ('lail là. daii> une aubcrgt', le cher, roiiipcrcur, cl il se cachait. <> Après avoir drclaré avec laiiL de précipitation celle guerre qui devait amener la chute de sa dynastie, l'cnipercur roconnaissailil rinsulïisance de ses moyens, la témérité de S(»n entreprise? Les forces lui laisaienl-elle délaul? Sa santé chancelante n'élail-elle plus déjà soutenue par une volonté de luttes à outrance? Tristes impressions que nous avons nous-mêmes ressenties, si tristes que l'armée passa sans un cri, sans ime acclamation. » Le lendemain, l'empereur partit pour Verdun.
En passant devant la division Du Barail, il avait aperçu Margueritte, et l'idée lui vint de se faire escorter par la l'^ brigade des chasseurs d'Afrique, alors campés près de Doncourt. La roule était coupée par des éclaireurs ennemis; l'entreprise était plus qu'imprudente, elle réussit pourlanl. Mon père a avoué dans des lettres avoir eu une heure d'angoisse à la pensée du risque que courait l'empereur. Arrivé à Verdun, il traversa la ville, prit le chemin de fer pour le camp de Chàlons.
Le général Margueritte, séparé désormais de l'armée de Metz, fui attaché à celle de Ghâlons
LA. MOHT d'un HÉROS 111
et réunil au commandemeiil de sa brigade celui de la brigade Tilliard ; il se dirigea sur Sainte- Menehould avec mission d'éclairer l'armée de Châlons. Du 18 au 21, il surveille les dcfilés de l'Argonne ; le 22, on décide le mouvement général sur Montmédy pour joindre l'armée de Metz. Le général Margueritte passe à Brézieux, Montbois. Il franchit le défilé du Chêne populeux, bat toute la contrée, et campe le 27 entre Saint-Pierrement et Orches. Il assiste au mouvement rétrograde du 12" corps et va rejoindre à Stonne l'empereur et le maréchal de Mac- Mahon. A la suite de cet entretien avec les chefs de l'armée, il descend et campe à la Berlière ; le 29, se dirige et entre à Mouzon, de là sur le plateau de Vaux. Le 30, entendant la canonnade du combat de Beaumont, il se porte sur le plateau de Mouzon et rejoint le maréchal de Mac- Mahon en déroute. La jonction avec Bazaine est désormais impossible. L'armée se dirige sur Sedan. Le général campe à Sally ; de là, après s'être concerté avec le général Ducrot, il se porte à Illy, près du calvaire d'Illy.
Il venait d'être nommé général de division. Le môme ordre nommait M. deGalliffet général de brigade. On avait félicité mon père de son nouveau rade. Il écrit: Pauvres gens qui pen-
seii/ à (■(•ht. .le ro/n/rdis poumif dormir, lldurihil la veille de la balaillc, sur le pialcau. Les cimes lentement se couronnaient d'Allemands. Et le cercle de fer se resserrait, en prévision du lendemain. Mon père dormit, le dernier, cette nuit, le général de Gallillet près de lui, roulés dans le môme manteau. Sommeil trouble, ou peut-être lourd comme un sommeil de soldai. Ils étaient vieux compagnons d'arme.s. M. de Galliiïet avait suivi mon père, grade à grade. Maintenant il dormait à côté de lui, soldat d'héroïque valeur et d'intense énergie, comme s'il eût été prévu, chose étrange, qu'il dût le remplacer, demain ; comme si le destin eût doublé mon glorieux père par un égal, afin que cet autre, quand mon père tomba, prît sa place; comme si le général Margueritte, hors de combat, ne présiderait pas moins à la bataille, puisqu'un autre, tout semblable à lui, le général de Galliffet se dressera sur ses étriers et commandera la charge. Sommeil lourd et agité, ils dormirent, côte à côte, cette nuit. Tous deux s'aimaient et s'estimaient. Beaucoup, plus intimes, ont oublié mon père. Le général de Galliiïet s'est souvenu.
Le jour venu, le maréchal de Mac-Mahon livre bataille. Le général de Wimpl'en en ac-
LA MORT n'UN HÉROS [\',i
ceptc riiéritago, malfïrô la volonté du général Ducrot de concentrer l'armée sur le plateau d'illy et de battre en retraite sur Mézières. Ici je laisse la place rtu récit inédit d'une simplicité cruelle, écrit, après la mort de mon père, par M, Révérony, son (idèle officier d'ordonnance. « La division Margueritte avait campé, la nuit du 31 août au i"^ septembre, près d'un petit village appelé Vaux, situé à 3 kilomètres environ et au nord de Sedan. Pendant la nuit nous entendîmes quelques coups de fusil; au point du jour la fusillade devint plus vive et bientôt en entendit gronder le canon de l'autre côté de la Meuse, sur la rive gauche. Le général m'envoya demander des ordres au maréchal de Mac- Mahon, qui se trouvait de l'autre côté de Sedan. Je parcourus toute la ligne de nos troupes, placées sur la rive gauche, et ne pus trouver le maréchal, qui en effet venait d'être blessé et avait été rapporté à Sedan, laissant le commandement à M. le général Ducrot. Je revins trouver le général Margueritte, qui se trouvait avec sa division non loin de Vaux, dans la direction de Givonne. Les projectiles commençaient à arriver sur notre division et le général venait de la former en échelons pour charger en avant de nous dans la direction de Givonne, lorsque nous
1 I I MON Vi-MK
vîmes soiiii' dos bois se lniii\aiil eiil it nous et 1,1 Iroulière de lU'It^ique Itnit un cdips d'cirniée prussien (|ui installa ses halLcries cl lira sur nous. Le général lit faire denu-lour à Indivision et chargea en lêt(^ dos 1'' et 2*^ chasseurs d'Afrique sur de rinfaiilerie qui se trouvait en avant des hatteries. Les régiments se reformèrent; il était environ dix heures du matin, c'est à ce moment que le général Tilliard fut enlevé ainsi que son aide de camp par le même obus.
« Le général nous tU faire dilTérents mouvements vers notre gauche pour nous soustraire autant que possible au l'eu des batteries qui nous écrasaient en avant et en arriére de nous. Vers deux heures, il lit arrêter la division derrière un mamelon au sud du village de Floing ; il continua à s'avancer de sa personne dans la direction de l'ennemi. Kn arrivant sur la crête d'un léger mouvement de terrain, nous fûmes assaillis par une grêle de balles et nous vîmes les Prussiens s'avançant rapidement et en groupes serrés sur la pente au sommet de laquelle nous nous trouvions. Le général arrêta son cheval et le fit tourner à droite, olîrant par conséquent le côté gauche à l'ennemi. .Je me trouvais à sa gauche et tout près de lui, lorsque tout d'un coup je le vis tomber violemment la
LA MOHÏ d'un UKHOS Ho
face contre terre, je sautai à terre el le pris dans mes bras, je vis qu'il avait la figure pleine de sang : il ne pouvait pas parler, mais il ne perdit pas connaissance. Je le mis d'abord à genoux, puis il put se mettre debout. Je le pris par le bras droit et saisis de la main droite les rênes de nos deux chevaux qui n'avaient pas bougé et nous nous mîmes à marcher péniblement de la sorte, assaillis par une grêle de balles tirées de très près ; — car les Prussiens avançaient rapidement derrière nous et tiraient sur nous comme sur une cible, je ne puis m'expliquer comment aucune balle ne nous toucha. .\u moment oi^i le général venait de se mettre debout, Jean était arrivé et l'avait pris par le bras gauche.
« Tout cela se passa en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter; craignant que la marche ne fatiguât et n'affaiblît encore le général, je lui demandai s'il ne pourrait pas monter à cheval, il me fit signe que oui. Alors nous le mîmes sur un cheval que Jean lui présenta, et je montai son cheval. Le général put ainsi marcher au pas, soutenu par nous. Nous étions toujours sous le feu ennemi. Nous arrivâmes à hauteur de la division qui était arrêtée. Je n'oublierai jamais le spectacle dont je fus alors
I |(i \iii\ l'i itr.
It'iimiii ; (1rs (lUc l'on t'iil rccdiimi le .i^riiri'al, l;i éonslernalion se peii^iiil sur tous les \isatJi:es, chacun senlanl ce (iii'il perdait en perdant son cher l)i('n-ainic ; tous les IVonls s'iiicliiirirnl, les sabres se baissèrent respectueusemeni ri un seul cri s'échappa de toutes les poitrines : « Vive le général, vengeons-le! » Il (■Liil beau, madame, de voir cet enthousiasme sous le l'eu de l'ennemi; le général fit un geste de remerciement avec la tôle et il eut encore la force d'indiquer la direction de l'ennemi avec le bras gauche et en s'eiïorçant décrier: « En avant! » Les régiments firent une nouvelle charge qui lut meurtrière et ces mots : « Vive le général, vengeons-le! » furent les derniers que prononcèrent beaucoup de ces intrépides officiers et de ces vaillants soldats. »
A quoi bon parler de cet charge héro'ique, où s'illustrèrent, comme s'ils avaient besoin de gloire, le général de Gallilïet et les chasseurs d'Afrique?
« J'aperçus une maison entourée d'un jardin 011 l'on portait les blessés. Cette maison était l*ès exposée aux projectiles et comme, d'ailleurs, elle était très rapprochée de l'ennemi, j'eus peur que le général n'y fût fait prisonnier; aussi, je lui dis cju'il valait mieux aller à
LA MOHT d'un HÉROS 11'
Sedan, qui n'était qu'à un kilomètre on deux. Le général nous fit signe que oui, seulement il mit pied à terre et nous lavâmes sa blessure avec de l'eau fraîche. Le général remonta à cheval et nous nous dirigeâmes sur Sedan. En arrivant aux. fortifications, nous trouvâmes la porte fermée et, devant, une foule compacte de fuyards, dans lesquels les obus faisaient d'affreux ravages. .J'appelai de toutes mes forces le portier-consigne qui ne voulait pas ouvrir. Je lui criai que c'était pour un général de division blessé. Enfin, il monta sur le parapet et^ s'étant assuré lui-même du fait, il se décida à baisser le pont-levis; nous pûmes donc entrer dans Sedan. J'allai avec le général à l'ambulance de la citadelle, il n'y avait plus de place. 11 y avait des ambulances dans la ville; mais, craignant de ne plus y trouver de place et redoutant la fatigue pour le général, je me rappelai que l'empereur était descendu à la sous-préfecture. Je pensai qu'il devait y avoir de la place et je me dirigeai de ce côté. En y arrivant, j'aperçus l'empereur sur le perron; sans quitter le général, que je soutenais sur son cheval, je lui dis: « Sire, je viens vous demander l'hospitalité pour le général Margueritte, qui est grièvement blessé. » — " Vous faites bien, » me répondit-il,
MON l'KHE
cl il (l(tiiii;i l'iinlic (|iroii iji'éj);iràl une cli.imlin' |iiMii' h' ,i,a'ii('ral. Nous le descendîmes de clirNal et iiioiilànies dans l.i cliaml)r(', qui se Irouv.'iiL au promier; nous couchâincs le y:cnéial cl aussilol arrivèrcnl deux médecins de la maison de l'empereur, M. Gorvisart et un autre, lis examinèrent la blessure et firent un premier pansement de concert avec M. Legouesl, médecin militaire, qui se trouvait également à la sous-préfecture.
« La balle avait pénétré par la joue gauche et était ressortie par la joue droite, ayant une direction un peu oblique de bas en haut; aussi la plaie de la joue gauche était plus large que celle de la joue droite. La balle avait atteint le palais, déraciné quelques grosses dents et coupé une partie de la langue. On nettoya bien la plaie, le docteur Legouesl fit deux points de suture à la langue et me dit de placer de temps en temps dans la bouche de petits tampons de charpie imprégnée de perchlorure de fer pour arrêter l'écoulement du sang. Les médecins que j'interrogeai, quand ils sortirent, me dirent qu'ils pensaient que la blessure n'était pas grave. En rentrant dans la chambre du général, je lui demandai s'il voulait que je vous écrivisse. Il me fit signe que non et qu'il voulait vous écrire
LA MOUT d'un IIÉKOS 119
lui-même. En effet, il vous envoya alors une lellre. Je ne sais si elle vous est parvenue; quant à moi, rassuré par ce que m'avaient dit les médecins et craignant de vous inquiéter, si vous appreniez la blessure du général par un autre que par lui, je préférai attendre quelques jours pour vous écrire.
« Au bout d'un moment, l'empereur vint voir le général, il lui serra la main, lui dit qu'il était peiné de le voir blessé, mais qu'il espérait bien que sa blessure serait sans gravité. Le général écrivit au crayon sur une feuille de papier que je lui présentai : Sire, je vous remercie; moi ce n'est rien; mais que va devenir l'armée, que va devenir la France? L'empereur se contenta de lever les yeux au ciel et partit. Pendant tout ce temps, des obus tombaient en abondance sur la ville, plusieurs vinrent même tomber sur le toit de la sous-préfecture.
« Le soir et toute la journée du lendemain une foule d'officiers vinrent prendre des nouvelles du général; il voulut les voir tous et écrivait à chacun d'eux quelques lignes sur le papier, ne parlant que d'eux, des pertes des régiments, leur recommandant de ne pas se décourager, leur disant que la division avait vaillamment fait son devoir, que l'ennemi lui-
H) MON I'i:iiF.
.mriiie iidiis ;nMil rciulu jiislifo, olc. f'.liacuii oiiipoi'lail pn'cit'useiiu'iil ces quelques li,tj;ncs tracées de la main du g6ii('M'al. «
Ces morceaux de papier, les possesseurs nous les ont rendus pieusement. Ils fout, pleuier, ces papier?, avec leur écriture douloureuse sahraiit la poj;e. Il eu est avec ceux-ci d'autres plus intimes demandant à manger et à boire! grande dilliculté. La dernière est une grande page où (ont un coin est déchiré; celle-là, commencée par des phrases claires, se termine par des hiéroglyphes d'enlanl. Ainsi des lettres écrites après la bataille, la première est encore régulière et de style alerte, comme si rien ne s'était passé, mais les autres portent dans les jambages de l'écriture la fièvre du corps et l'angoisse de l'âme. Dans la dernière, écrite quatre heures avant l'agonie, l'écriture hoqueté et râle, s'amoindrit et s'éteint. Une demi-énergie soulève la signature en l'air et accentue la barre du paraphe écourté, qui meurt.
Le général Margueritte, Sedan investi, voulut h tout prix en sorti i-. Des amis, les Doyen, lui offrirent une propriété à eux, le château de Saint-Lambert; quand, au dernier moment, on apprit que le roi de Prusse en avait fait son quartier général. Le général pensa alors à
LA MORT Ii'lN lIKnOS 121
Boauraing, en Belgique; le duc tVOssuna donnait, apprit-il, Ftiospilalilé aux officiers français blessés. Le 4, on quitta Sedan. Triste voyage, avec la vue d'un coin du champ de bataille et des cadavres non enterrés. « Il y en avait sur la route môme, c'était affreux à voir. Le général en fut péniblement affecté. Enfin, nous quittâmes ce triste tableau et nous arrivâmes en Belgique. La route de Sedan à Bouillon est on ne peut plus pittoresque: il y a de saisissants points de vue, de charmantes vallées, des coteaux boisés; tout, dans ce pays, respirait la paix, la tranquillité et faisait un singulier contraste avec laffreux spectacle que nous venions d'avoir sous les yeux. Le général me fil admirer à différentes reprises les différents sites que nous traversions, et il m'exprima plusieurs fois par signes combien il se sentait à l'aise et combien il était heureux d'avoir quitté cette triste ville de Sedan. »
A Bouillon, à Bièvre, les officiers belges s'empressèrent à venir offrir leurs hommages et leur sympathie au général. A Bièvre, le général Dens vint le saluer. « Je me souviens qu'en quittant le général, il lui baisa respectueusement la main. » Le o, la route continua péniblement; le général était fatigué et très faible. On arriva
122 MON l'Kiii:
fi Beaiirain^: le diic ol la duchesse, absents, avaient (It)niic l'ordre que Vi>u mil le châleau fi la disposilioti des Itlessôs.
A dix heures du soir, la duchesse d'Ossuua rentra et envoya tout de suilo piendre des nouvelles du général. Son hospitalité lut grande, simple, royale. Etrange destinée, n'est-ce pas, celle de ce soldat? Naître dans une chaumière, humble parmi les humbles, et aller mourir chez les plus grands de la terre, chez un duc, grand d'Espagne, et une duchesse, princesse de Salm-Salm. Quelle ironie ou quel destin, glorieux en somme et bon, donnait à notre père une agonie douce et seigneuriale? Consolation pour nous, puisque, frappé magnifiquement sur un beau champ de bataille, il en évita la mort terreuse et souillée, et put, comme dans sa maison, s'étendre sur un large lit et mourir dans des draps blancs. Une invincible, une pieuse reconnaissance nous poigne si nous songeons à cette patricienne au ^rand cœur qu'une pitié suprême transforma en sœur de charité, madame la duchesse d'ussuna.
Le 6, la santé du général baisse. Une consultation, la veille, n'avait pas été de bon augure ni satisfaisante. Depuis cinq jours sa faiblesse était extrême; la perte du sang d'abord, puis la
LA MORT d'un HÉROS 123
grande difficulté de se nourrir, le recours forcé aux aliments liquides, thé, bouillon, s'épuisèrent, il se décide à écrire à sa femme de venir le trouver, consentant enfin. Et la vaillante écriture, à la quatrième page, agonise déjà, les forces déclinent rapidement.
«A midi moins quelques minutes, j'étais sorti un instant dans la pièce à côté de la chambre du général; j'avais laissé M'"'' Doyen près de lui. Le général avait été très faible toute la matinée, il avait été très fatigué des quelques lignes qu'il vous avait écrites. A peine avais-je quitté le général que M™^ Doyen vint me dire tout effrayée qu'elle le trouvait très faible. Je courus près de lui, il avait les yeux fermés; je lui pris la main, et, sans ouvrir les yeux, il me dit: Qui est-ce? Je lui répondis: C'est moi, Révérony. Alors il me dit: Ah! c'est bien, et me serra en même temps la main avec force. Ah! madame, je n'oublierai jamais ce serrement de main, il me prouvait que le général savait bien que je lui étais tout dévoué, et c'est un souvenir que je conserverai bien précieusement. Je fis appeter les médecins, qui avouèrent que le danger était imminent. Ils ordoniïèrent une potion extrêmement forte et en firent prendre trois doses à une heure d'intervalle; on continuait
l:2i MON l'KRK
011 iiirnio Icmps les lavomeiils de hoiiillon. .l'rt.iis éli'iidii sui' le nialelas h cCAv du j^M'îiiôral, lui tenant la main droite, il me la serrait livqueniment, il était encore agité par moments et s'appuyait la léte sur ma poitrine, parce que les oreillers s'enlbnçairnt liop sous lui, ce qui lui déplaisait.
« Vers deux heures, il retira sa main de la mienne, ouvrit les yeux, me regarda, et avec ses deux mains me fit un signe voulant dire qu'il s'affaiblissait de plus en plus, et en môme temps il articula ces mots : Ma fonme, mes enfants! Je ne pus me retenir et je fondis en larmes, car je sentais tout ce qu'il y avait de déchirant dans ce dernier adieu à ceux qu'il aimait. Il me fit signe qu'il voulait écrire; je lui plaçai le crayon dans les doigts et lui tins le papier sous la main; mais il n'eut pas la force d'écrire, il laissa tomber le crayon; je lui pris la main et ne la quittai plus. Le curé de Beauraing, assiste du chapelain du château, administra alors les derniers sacrements au général; il répondit par signes avec grand calme aux questions posées par le prêtre, et quand celui-ci lui dit: Prie» pour la France, priez pour votre femme et vos enfants, le général me serra la main, fil un geste affirmatif avec la tête et eut
LA MORT d'un HÉROS 125
encore la force de prononcer le mot oui ; le s^'néral allait toujours s'ailaiblissant, sa respiration devint haletante; enfin, à quatre lieures et demie, sans effort aucun, sans souffrances, le général rendit le dernier soupir. Il avait alors la main droite dans la mienne et avait la tête appuyée sur ma poitrine et mon bras droit. Je lui baisai respectueusement le front, madame, en pensant à tous ceux qui lui étaient chers; puis, aidé de Jean, je le plaçai couché sur le lit, la tête soutenue par des oreillers, et lui mis un crucifix entre les mains.
« Inutile de chercher à vous dépeindre, madame, la douleur de M. et M"' Doyen^ du capitaine Henderson et de Jean; vous savez comme nous aimions tous le général.
(' Puis, tout le monde se retira; je le contemplai longtemps, le cœur brisé. J'appelai Jean, et avec son aide, nous passâmes une chemise blanche au général; je lui attachai au cou une petite médaille que j'avais et je pris son alliance.
a Puis, j'ensevelis le général et fis refaire le lii; on mil des draps blancs et j'y plaçai le général avec l'aide de Jean ; on enleva tous les meubles et on apporta un Christ et des flambeaux.
12(î MON l'KRI':
<> Le .u^énéral avait l'air do dorniir, sa fi^Mire élail sereine, la mort avait lail liispaïailn' j»eu à i>eu riii(laininaliun causée par la hlessure. Sa physionomie élail douce, presque souriante.
« Quand la duchesse d'Ossuna apprit que le général était pins soufTrant, elle vint s'étahlir dans une chamhre voisine de la sienne, afin d'avoir phis rapidement de ses nouvelles; dés qu'il eut rendu le dernier soupir, elle alla aussitôt mettre des vêtements de deuil.
(( Le duc d'Ossuna arriva au ch;\leau, vers une heure du matin, dans la nuit du (> au 7. Il vint aussitôt voir le général et le conlempla longtemps avec une douloureuse émotion. Pendant cette triste nuit, je ne pouvais détacher mes yeux de sa figure si douce. Il semllait sommeiller, je, ne pouvais croire à la triste réalité! que de fois je l'embrassai respectueusement!
« Le lendemain matin 7, à huit heures, la duchesse lit dire la messe pour le général dans la chapelle du château. Elle y assista, ainsi que nous tous, avec le duc, le général Thiébault, ses officiers d'ordonnance et les gens du château.
« A dix heures, à l'église du village, il y eut un service solennel pour le repos de son âme, auquel nous assistâmes tous, ainsi que le duc, la duchesse, le général Thiébault, tous les olfi-
LA MORT d'un HÉROS 121
ciei's et sous-officiers des régiments belges se trouvant aux environs et toute la population de Beauraing. L'église était remplie de monde.
« Après la cérémonie, je retournai près du général et je lui coupai les cheveux. Vers midi, aidé de Jean, je le plaçai dans le cercueil en zinc : puis on souda le cercueil et on le plaça dans un cercueil de chêne.
« Je fixai sur le drap mortuaire son képi, sa pelisse, un sabre et une couronne de roses blanches, aux pieds et à la tête.
<i Douze sous-officiers belges vinrent prendre la bière et la descendirent dans le vestibule du château. 11 y avait beaucoup de monde de Givet.
« A cinq heures, le clergé arriva ; après que le prêtre eut terminé les prières, au moment oii l'on allait enlever le corps, je voulus dire un dernier adieu à celui que j'aimais tant. J'aurais voulu, madame, qu'une voix plus éloquente et plus digne du général pût s'élever alors pour retracer ses qualités.
« Puis douze sous-officiers portèrent la bière sur un char d'ambulance attelé de six chevaux noirs; une salve de mousqueterie se fit entendre et le cortège se mit en marche au milieu d'une double haie de troupes.