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CHAPITRE III

Un homme mort est semblable à une statue qu'enténèbrc la nuit. Pour en prendre connaissance, il faut, lanterne en main, l'étudier dans toutes les parties, au fur et à mesure des coins qui l'éclairent. L'homme vivant, c'est la statue libre, au soleil. On voit l'ensemble. Pour le mort, on ne voit que des détails. Avec eux, on s'eiîorce de reconstituer, par une synthèse tardive, l'homme. D'abord, quel que soit le prtx des qualités morales, les qualités intellectuelles, avant tout, priment ; la bonté étant le corollaire fréquent de l'intelligence, et sans réciproque.

Auguste Margueritte n'était pas seulement un homme d'un intelligent, net, vif et solide esprit, c'était un homme instruit. Ici, premier étonnement.

Où, quand, comment fit-il ses études? Que sa mère lui ait appris à lire, que son pore lui ait fait faire, à huit ans, des devoirs d'enfant sur un coin de table, sur son bureau de brigadier, voilà qui est bien. Assez pour savoir les quatre règles, un peu de géographie élémentaire, un peu de français. Et après?

— Après, rien !

— Et l'école ?

— L'école, il n'y en avait pas.

La façon dont cet homme s'est inslruit est restée un mystère pour nous. En pays perdu, si loin, comment fit-il ? 11 lut. Le grand-père Antoine avait bien quelques livres, un vieux Plutarque, une Bible, un ou deux volumes dépareillés de l'Histoire de France, peut-être. Et ce fut tout, d'abord. L'enfant lut, s'intéressa, comprit. Et peu à peu, ne négligeant aucune occasion de se procurer un livre, de recevoir une leçon, s'assimilant par une facilité merveilleuse ce qu'il entendait dire, il commença cette instruction qui devait être si complète. Un jour, un général, étonné de ce grand savoir, si mo-

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(iesle, lui dit : - M;iis ni\ .ivez-vons donc fait vos éludes?» 11 répondit : « Mais, mon gainerai, je n'ai jamais été à récole. » Aussi, pour en arriver là, quelle volonlé ne lui a-(-ii pa"^ lallu l'I quels elTorls !

'< Admirable spectableet bien l'ail pour donner h tous du courage, que celui de cet enfant jeté, sans savoir autre chose que lire et écrire, au milieu de ces expéditions sans fin, de ces fatigues, de ces travaux de toute sorte, dans des pays où il n'y a ni écoles, ni professeurs, ni livres, et, malgré tout, parvenant, à force de travail, de volonté, à se donnera lui-même une éducation, une instruction supérieures!

« C'était un sujet d'élonnement pour nous tous, sortis de Saint-Cyr ou de TÉcoIe polytechnique, de le voir dans toutes les conversations, sur toutes les questions possibles, physique, botanique, topographie, fortification, littérature, histoire, etc., tenir bravement sa place et rivaliser avec tous de savoir et d'instruction. Généralement, il écoutait beaucoup, était avare de ses paroles, comme tout homme qui a l'habitude de tirer instruction des causeries de ses camarades, de ne jamais perdre son temps. Il est à croire qu'il avait beaucoup appris ainsi ; mais, lorsque la conversation avait duréquelque

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temps, nous étions souvent fort étonnés de le voir y pren(fre part, la résumer, éclaircir le§ points obscurs, montrer en un mot que toutes les questions qui avaient été traitées lui étaient familif-reaV . »

Quelle volonté, disais-je, lui a-t-il fallu ! Or, la volonté, c'était pour lui une épée de chevet, l'arme familière, maniée chaque jour.^ La volonté, d'ordinaire rétive ou lâche, lui l'avait faite vaillante et endurcie. Sa volonté, il en saturait les autres. Il savait éperonner les docilités molles, mater les rébellions, enfiévrer les bons vouloirs. Et c'était à froid, par je ne sais quel magnétisme d'homme prédestiné et qui a été la marque des plus grands. En me rappelant la manière dont mon père, admirable cavalier, montait Sélim, son bai favori, le pressant, le retenant, l'enlevant d'une main si calme et si ferme, le maintenant d'une cuisse collée à la selle, le remerciant de claquements amis de la main sur l'encolure, je m'explique comme il maniait les hommes. Car tous, Français ou Arabes, ont en ceci un peu du cheval : ils obéis.sent volontiers à un mors intelligent.

Et ici, une chose à noter. Chaque profession

(1) Général Phiieberl, ouvrage cité.

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mar(iiu', cliaciiic jour plus, son cuiprcinlc couluuiiLTt', ineiraçjablcmeut. Moilelanl l'individu, elle lui donne des reliels. des antrlos ou des creux caraclérisliques. An niililaiic la rudesse et l'insolence du verbe, ;ï radniiuistraleur, le lalillonuemenl, la minutie, la passion de l'ordre, la frénésie du détail. Soldat et administrateur, liomme d'épée ou de bureau sont deux types tranchés, opposés, et chacun, dans ses extrêmes inévitables, ridicule. N'est-ce pas une belle nature d'homme que celle qui, réunissant ces deux temj)éraments, a su s'aiîranchir des défauts inhérents à eux et échapper à l'empreinte creusée chaque jour, comme un sillon de goutte d'eau dans le marbre, de la cruelle et despotique IJabilude ?

Ensuite cet homme était bon. Toute misère l'attendrissait. Sa mansuétude était inlinie. Que de fois, sur la route ou à la grille du jardin, quand un jjauvre Arabe ils pullulaient) demandait l'aumône, causait-il avec l'homme, le faisait entrer, se réconforter, causer, l'engageait à revenir, s'occupait de lui par la suite; aumône profitable et durable. Bon, il eut des amitiés si ferventes, si dévouées et si chères, qu'il faut être un grand cœur pour susciter en des âmes rudes d'ofliciers ou d'Arabes de si fran-

ches, de si exquises tendresses. Et si l'amour conjugal le plus dévoué, si le respect filial le plus humble, font preuve, c'est qu'il était bon, indulgent et doux. 11 y a quelques semaines, sur un tramway, un ancien soldat d'Afrique, ne sachant point à qui il parlait, me dit : « Je viens de souscrire pour mon ancien général, on lui fait une statue. » Il nomma mon père. Je lui demandai si le général Margueritte avait été aimé des soldats. « J'crois bien. C'était un homme qui avait de ça, — il se frappa le cœur; — jusqu'aux chevaux qu'il aimait. C'était un bon chef. » Aveu naïf et laconique, qui me laissa une impression âpre et pourtant douce.

Ceux qu'a aimés mon père étaient bons, forts et braves. Je les nommerai, car je sais qu'ils se font gloire d'avoir été ses fidèles et, comme il le dit lui-même plaisamment, les gens de son école.

Une lettre. « On prétend, vous savez, que je suis chef d'école en matière d'affaires arabes. Et Thomassin et Philebert sont rangés parmi mes disciples. » Une autre. « Si nous allons plus tard à Médéah, nous verrons réunie la grande école Margueritte ; j'en serais bien aise. »

C'est le général Philebert, un dur soldat

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(rArri(]ue, roni[iu ;i ('cLU^ vie spéciale, un des rares officiers qui U\-l)as « sachciil huii-aiïaire » ; le général Philelterl, l'âme la ivliis rranche, la plus ainiBiUe sous un dehors rude; IMiiicbcrl qui a le plus aimé mon père, qui l'a admiré sans jalousie <'l sans restriction; Phileberl qui, au lieu d'expansion, cache une passion profonde, couvée au cœur, comme sous la cendre; Philebert, le compagnon de mon père, le chasseur d'hommes et de bêtes qui, plus tard, comme une dette payée à l'amitié, a écrit la vie de son ami, dans un beau livre, complet, précis.

C'est le général Thoraassin, tout autre nature, d'intelligence rare, souple, fine et gantée, non moins aimante et dévouée; chasseur intrépide, lui aussi, et excellent organisateur, un des premiers officiers d'Afrique, tout à fait au courant du pays, des gens et des mœurs.

Parmi les tard-venus, le général Révérony, l'ancien officier d'ordonnance de mon père, qui, plus jeune, eut l'affection plus respectueuse, tenue plus à distance par la hiérarchie, mais qui l'aima chaudement et sincèrement. Mon père, de son côté, s'était fort attaché à lui et l'estimait à son prix, très haut. C'est M. Révérony qui l'a accompagné (avec M. Henderson,

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l'aide de camp, encore un sympathique et un dévoué), pendant toute la durée de la campagne de 1870. Il a été l'officier le plus intelligent et le plus dévoué. C'est Révérony qui, à Pont-à-Mousson, vient en aide au général attaqué et tue l'agresseur. A Sedan, il le reçoit dans ses bras, blessé. A Beauraing, il le soigne, dans l'agonie et dans la mort.

Les Arabes. Ici l'amilié est collective. Ce sont des tribus entières, comme celle des Mek'alit's chasseurs ; ce sont des chefs de tribus, nombreux, il faudrait tout citer. Parmi les intimes, Si-Slimen-ben Siam. Mon père l'a connu au début de sa carrière, à Milianah, encore simple maréchal des logis. Ils se lièrent, étant jeunes, comme frères. Affection profonde oii tous deux s'initièrent, réciproquement, à la connaissance du français, de la France et de ses lois, de l'arabe et de l'organisation arabe. La clef de létat social arabe, avec ses ramifications, ses alliances et ses haines héréditaires, toutes d'ordre religieux, et avec l'association des Khouans, c'est Si-Slimen qui la lui a donnée. Si-Slimen était un grand vieillard grisonnant — on le dit tout blanc aujourd'hui — qui me pénétrait d'admiration par la beauté blanche de ses grands burnous et l'odeur grisante de

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tabac doux de sa barbe el de ses mains. Il avait un grand sourire tranquille de cliel" el nii regard digne. Il parlait dillicilenient le français; ji' comprenais mal et cela m'enrageait, car j'avais une grande sympalliie i)Our Si-Slimen. Je rêve au moment de le revoir, toujours distingué, calme et grave, dans sa beauté bien drapée et campée comme un tableau de maître. Les Arabes d'aujourd'bui n'ont plus celle incomparable grandeur polie et placide qui nous impose le respect. Pour ma part, voir un Arabe du temps passé, m'impressionne. D;ins le masque immobile, sous les yeux rêveurs et immobiles, parfois transparaît un éclair et l'on sent l'ardente passion qui brûle sous le silence de cette froideur sans morgue.

Combien d'autres, camaraderies ancienjies, compagnonnages fervents.

Mobrouck, vieux et fidèle serviteur, philosophe du désert, si dévoué à mon père, Mobrouch à la parole imagée et plaisante, qui, mon père s'élant fait tisser un vêtement en poil de chameau, ne nous appelait plus, avec une verve rude et comique, que « Monsieur chameau. Madame chameau, ^ile petit chameau. » C'était moi.

Et le brave Lakdar, que nos généraux français

connaissent bien et à la volonté de qui il n'a pas tenu d'assister, en juin, à l'inaugura Lion de la statue de l'homme qu'il avait respecté et aimé.

Et celui-ci : Kouider-ben-Amed, officier de la Légion d'honneur ; compagnon de chasse et ami sûr. Venu à la statue, lui, tout droit dans son tragique burnous pourpre, il nous promit, si nous allions en Algérie, de grandes chasses à Teniel-el-Had, et, sitôt rentré à Alger, il nous a envoyé l'inévitable fantaisie chère aux artistes, du haschich qu'on fume, et c'est du klel\ du haschich qu'on mange, et c'est le majoun.

Excellents et braves cœurs; taciturnes pleins d'alfection.

El-Arbi-el-Ayani, le vieux de la montagne. Le père a compté plus haut l'histoire de son pacte avec le lion. Mouley, tueur de lions. Kadour, tueur de panthères. El-Moktar, qui fit tuer à mou père son premier lion. Si-Aïssa, surnommé Bas-de-Cuir, à cause de sa ressemblance, disait mon père, avec le héros de Gooper. Et tant d'autres, braves gens que je nomme par reconnaissance, parce qu'eux, leurs fils et leurs petits-fils, leur race et leurs cheiks ont si généreusement, si noblement souscrit pour plus du tiers des souscriptions destinées aux statues du général Margueritte.

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Ils avaient été les compagnons de Milianah, ceux d'autan. Cenx-k\, je ne les avais pas connus. Mais ils venaienl (juelqnelbis voir mon père, à la campagne de Mustaphah, l'été, ou à la subdivision, l'hiver. On m'appolnil. L'homme était là, drapé dans son burnous, tout poudreux et l'air étranger, la baibc rude, le front sévère. Un peu ému, j'arrivais. Et Thomme alors, attendri, une douceur dans sa i'ace brune, m'imposait au front la caresse bénissante de ses mains dures. Et je sentais qu'ils m'aimaient, ces étrangers venus si rarement et de loin.

Expliquez maintenant que ce fils des lions paysans, ce rude corps, trouvât une souplesse, une simplicité, une aisance rares, dans le monde, au bal, partout. L'urbanité, la politesse raffinée qu'on acquiert longuement, difficilement, héréditairement, à telles enseignes qu'elle est restée la caractéristique de la race fine et aristocrate, où en reçut-il les leçons? Se tenir n'est rien, mais entrer dans un salon et en sortir, parler à une femme, danser! le plus puéril et le plus important des arts... de salon, oii prit-il le temps de cette éducation qui voudrait, comme pour le comédien parfait, qu'on soit pris tout petit, des années durant et qu'on ait même derrière soi l'hérédité acquise de père

en fils ? N'est-ce pas la marque d'un merveilleux tempérament et d'une très belle nature que cette fatalité d'assimilation, qu'il eut si intense? Seul, il apprit cela, aidé, peut-être un peu, par tout ce qu'une jolie et jeune femme témoigne de séduction, d'élégance et de charme. Ah ! le joli maître en bonnes manières qu'une femme, et sa femme! J'ai tout lieu de croire que mon père profita du bon vouloir du précepteur.

Car ceci le distingue encore. La manière dont les hommes sont amoureux les juge. Lui n'aima qu'une fois et pour toute sa vie. Il aima pleinement, intensément, initiant sa femme à sa vie, à ses goûts, à ses travaux, faisant d'elle la véritable moitié de son cœur.

Exemple (une lettre). « C'est dommage que • l'on envoie les A... si loin, dans un poste qui n'est pas réputé un lieu de délices ;^mais, chère, vous avez bien montré que l'on peut suivre son mari partout et, le cas échéant, vous le feriez encore. Les femmes qui ont le cœur haut placé et font acte de dévouement dans les épreuves de la vie de famille ne sont pas les plus à plaindre, leur conscience les dédommage au centuple et, si elles ont de l'airection pour les gens avec lesquels elles doivent vivre, elles peuvent se considérer comme heureuses. Plus

HS MH.\ \'\:\{\'.

je vois le monde petit i>u Kiaïul, plus je |tiiis l'apprécier, et mieux je me coiiliniic dans la conviclion qu'il n'y a rien de mieux que la bonne vie de lamillo. C'est le rd'uge assure qui donne confiance et sécurité, sentiments les plus indispensables à la gent humaine qui aime à s'occuper du lendemain. »

Autre exemple. « Je tue le temps en lisant beaucoup. Dans ce moment je tiens les Caractères de La Bruyère, vous les avez, je crois, dans votre bibliothèque; dans le cas contraire, je vous les achèterai, c'est un excellent livre qui, pour ceux qui le savent lire et en ont la clef ou la disposition à goûter ce qu'il dit, rend meilleur ; nous le relirons ensemble, voulezvous? Cela nous confirmera dans nos idées d'éviter les écueils de ce monde et de nous complaire dans une sage médiocrité. Entendez ce mot comme l'entend ce bon Horace lui-même dans son Aurea niediocritas. J'ai bien des vieux et bons livres à lire avec vous. Je vous ai déjà parlé de Xénophon, je crois? Il y a par cet auteur le portrait d'un homme juste et bon et de sa femme, que je voudrais que vous sachiez par cœur ainsi que moi. Ce sera le contre-poison à presque toutes les irritantes et nauséabondes productions du jour. A demain.

« Bonjour M'sieu Paul!... »

Et ici, pourquoi prendre un détour? Prévenons l'objection. Eh oui, cet homme si amoureux allail l)ien loin chasser ; il restait très longtemps, c\est vrai. Mais alors? Alors, pure sagesse. Pour conserver vif son amour toujours jeune et fort, il allait le retremper dans les grandes solitudes. Il l'éloignait du contact des hommes, des cités, de tout ce qui est mesquin et petit. Il le rapprochait de ce qui est grand, l'espace infini, de ce qui est fort, la lutte, l'activité, le danger. Dites, n'était-il pas un prudent et aussi un beau cœur?

Il aima ma mère avec ce grain de poésie, de roman qui fond, comme du sucre, dans le cœur de toutes les femmes?

J'ai devant moi, dans un sac de toile grise bordée de noir, les lettres de mon père, j'y fais appel pour appuyer liion dire.

Ma mère désire de jolies plumes pour son chapeau. Groyez-vous que mon père s'adressera aux marchandes de modes d'Alger? Bah! son cheval est sellé, ses amis arabes l'attendent, le désert est proche, le soleil est cuisant et, à quelques trentaines de lieues, il y a, au pays des Arabes, du désert et du soleil, les plumes les plus belles, seulement... il faut les prendre

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el les arracher an liane, dos aulruclies. 11 pari des qiiin/e jours, cou ri el l'ait bonuo chasse.

Lellrc. a Je vous écris ces lij^mes avec une pclile plume de mon autruche; je viens de l'arracher. J'ai fait de l'encre aveQ de la gomme de pistachier sauvage et enlhi j'ai trouvé dans ma poche un petit carré de papier aussi exigu que celui dont vous vous servez pour m'écrire. »

Autre lettre, amusante. « Ils (les Arabes) demandent des nouvelles de Paul et des vôtres aussi, mais avec beaucoup de réserve selon leur habitude en pareille matière. L'autre jour un gros caïd, qui en est à sa dix-septième lemme, m'a demandé : *< As-tu encore la femme que tu avais amené du Nord à Lagouat? — Sur ma réponse affirmative, il a paru prendre une haute idée de ma constance. »

Celle-ci, d'une peinture naïve et d'un sentiment profond. « Je vous écris sur le pas de la porte de ma lente. Je ne puis souffrir d'être renfermé. Le soleil est couché, les chameaux rentrent majestueusement du pâturage, la journée a été boime pour eux; pauvres animaux, ils auraient aussi bien besoin d'être laissés en repos ; mes chevaux secbuent la tête en voyant leurs musettes d'orge se préparer. Notre chef épice son brouel. On ramène les dix brebis qui

nous donnent du lait et on va les traire, les feux du soir brillent et les groupes de soldats se disposent autour pour manger leur soupe ; on va allumer aussi mon feu, car, malgré la chaleur de la journée, le froid revient avec le coucher du soleil. La sentinelle qui veille près de ma tente passe et repasse l'arme au bras, peutêtre n'en pense-t-elle pas plus? »

Maintenant, spirituel, il écrivait de jolis bouts de lettre. Un séjour à Vichy, oii il soigne un engorgement du foie (souvenir du Mexique), quel séjour piquant pour un homme comme lui. Il est seul, regrette sa femme et ses enfants, ses amis. Et ironique il conte. Il fait sa chronique d'eaux, placide reporter. Voici la lettre. Non, c'est des Eaux-Bonnes, cette lettre ; mais l'objet est le même, même monde, mêmes distractions.

« L'arrivée du khédive d'Egypte a cependant mis un grain de sel de plus dans l'existence des buveuses et buveurs d'Eaux-Bonnes. On a fait une superbe réception à ce bon pacha : arc de triomphe, cavalcade, discours, musique, empressement de la foule, salutations, feux de Bengale, lanternes vénitiennes, etc. Son Altesse s'est montrée bon prince, elle a répandu de gracieux sourires et les gestes les plus affables,

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ce (jui lui a conquis lous les cœurs qui riaient à conquérir. Pour n'tMro p.is suivi par les indiscrets, le khédive a bravciiK-nt jeté son fez et sa tunique aux orties, il s'est alVublé de la jaquette et du castor, (le qui le rend à peu près semblable à tout le monde. 11 en profite pour lorfAUcr les jolis lenimes. Ces pachas, ça ne doute de rien, même en dehors de chez eux. Après tout, ils sont peut-être organisés pour cela.

« Il y a deux jours, je dînais chez lui avec quelques personnes; entre Son Altesse et moi se trouvait M'"" de G***, invitée ainsi que sa fille ; il faut vous dire que cette dame, jeune encore, ou du moins le paraissant, pourrait, ainsi que le fit autrefois Diane de Poitiers, fournir deux modèles de coupe à un moderne Benvenuto Cellini. Eh bien ! ce satané pacha, sous prétexte de me questionner sur l'Algérie, à laquelle il ne pensait pas plus qu'au grand Turc, alleclait de regarder de mon côté ; mais, comme il louche un peu, il a adroitement profité de cette infirmité pour arrêter et plonger ses regards sur les modèles en question.

« J'y ai tout d'abord été pris moi-même, en suivant, pour mieux comprendre la pensée du pacha, la direction de son regard; mais, quand '■'ai vu de quoi il s'agissait, je me suis étendu

consciencieusement dans des explications qu'il a paru gravement raQditer. Quant à M""" de G***, je n'oserais affirmer qu'elle n'y a vu que du feu...; quant à sa voisine de gauche, la vicomtesse D***, grande et forte brune sur le retour, n'ayant que je sache rien à pouvoir modeler, elle n."a pu obtenir qu'une réponse évasive sur l'opportunité de la culture de la canne à sucre et du coton, question bien importante, cependant^ avouez-le. »

Je veux parler de sa religion. 11 était pieux et croyant. Pourquoi? l'époque était moins matérialiste, l'étude, l'amour de la philosophie peut-être moins développés, puis qui prévaut contre les premiers enseignements religieux de l'enfance, lorsque nul rire, nulle « blague », nul scepticisme, ne les a bafoués; qui sait? nous vivons dans-les villes. Lui vivait dans la nature. Les marins aussi ont le sens religieux : chez ces hommes, c'est, je crois, la notion de riniini, la poésie simple des solitudes, des dangers et des triomphes qui les poignent et les rendent respectueux. Nous, nous avons l'angoisse des villes, l'étreinte des liens sociaux, mais nous n'avons point de peur, point de grandes mélancolies, point d'infinis rêves, ou, chez nous, ils se formulent

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se malcri.ilisciil en concoplions d'arlisles. Nous nous évertuons à créer; notre religion, c'est le beau, et peut-être, dans les Ames simples de nos p^res, le beau était-ce la religion, l.a foi, quand elle est simple, est tr^s belle. La sienne fut dégagée de tont dogme, de tonte interprétation bumaine. C'est bi-^n. Il n'eut point cet intermédiaire, le prêtre. Mais il croyait et priait. Réduite à une telle simplicité fière, n'est-ce pas belle religion? 11 ne discutait point, il était tolérant, il gardait sa foi en lui. Il ne hantait point les églises, aucune ne lui donnant le recueillement et l'impression silencieuse et frissonnante de la nature et du Désert, cette immense cathédrale où le soleil a toute la gloire rayonnante d'un saint-sacrement et où un Dieu lui-même ofiicie. Dans les villes, pour échapper au tumulte des rues et recueillir sa pensée, il entrait au besoin dans les églises, sans préférence, ou dans les temples, voyant non le culte, mais la prière. L'influence du milieu, le fatalisme arabe, si dévotieux, furent pour beaucoup dans sa religion. Gomment ne pas être croyant, au milieu de gens si fervents, chez qui la loi religieuse est tout, tient lieu de loi civile, qui invoquent éternellement le nom d'Allah, et qui y croient I

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Il y a plusieurs photographies du père. Presque toutes sont mauvaises et bêtes, sans expression. 11 en est deux seulement que j'aime. Celle-ci me faisait peur, enfant : Départ pour le Mexique. — Elle est fortement hàlée, la moustache à la royale et les cheveux semblent d'un noir de jais, aussi noir que les brandebourgs du dolman. L'air est rude, farouche, et, bien que ce ne soit point l'expression ordinaire de son » visage, il est étrange d'intensité, de pensée sombre. Aussi bien convient-il à la situation, à sa lassitude et à son énervement d'une campagne lointaine, absurde. Il y a au-dessous, d'une toute petite écriture, fine comme les pattes de mouche d'une femme : « Pour mon cher Paul, 22 août 1862. » — J'avais deux ans, n'est-ce pas touchant?

Celle-là me satisfait assez. Elle est de Vichy, réussie par un photographe de hasard, un jour où la figure du père s'éclaire dans la gaîté d'un bon sourire et le laisser-aller d'un vêtement bourgeois.

Meilleure encore est celle que je garde vivante, visible pour moi seul, en mon souvenir. Tel que je le vois, c'est un grand corps, large et musculeux. La tête est ronde, le front haut; les yeux bien fendus ont un regard droit, bien

1»H MON n lii:

CM l'ace : une iiKldiiiissaljle exprcssinii de volonlé simple, de l'ermeté douce, sort du visage; coloré.

C'était un brun, un giaiid corps, que la lacilurnité des Arabes avait lait silencieux, parlant peu haut et si peu avec le diapason vibrant des soldats qu'aux jours de manœuvre, s'il avait dû commander, déployer sa voix, il rentrait toujours enroué, la voix éleinte. Celait un brun, (h' cheveux et de peau, un hùlé au soleil d'Afrique, un de ceux-là qui engendrent des générations brunies et grandes comme eux par les muscles et par la taille. Et ses cheveux, de bonne heure, grisonnaient.

Je n'ai point dit, était-ce nécessaire, qu'il fut probe.

Toute sa vie a été celle d'un simple et d'un honnête. Et, comme les hommes parfaitement justes, il est mort pauvre, n'ayant eu d'autre fortune que ses appointements de soldat, ne laissant aux siens qu'un héritage — et il leur suffit! — le nom de son père, le sien.

11 n'était pas de notre époque. Il n'avait pas le sang et l'intelligence pauvres. Il n'avait pas sucé la névrose aux seins maternels. Il croyait au bien et le pratiquait. Il aimait peu la littérature

moderne. Il lisait les vieux .luteurs, Xénophon, Amyot, Rabelais, et les aimait. Il n'était pas de notre époque.

En terminant, il me semble que je viens de parler de choses très anciennes et d'un aïeul à moi, bien lointain. Nous ne sommes plus de ce temps-là.

Aussi bien la dynastie de l'épée est morte. Et répoque n'est plus militaire. Revirement logique peut-être, mais fâcheux. Car les guerres suscitées par les Napoléons restent encore à liquider. Et à l'heure des revanches, quand le canon tonaera, que ferons-nous, vaincus de 1870 et railleurs spirituels de l'épaulette, du sabre et du panache?

D'autres temps, d'autres chansons. Nousmêmes, la jeune génération, blaguons le chauvinisme ancien. Et pourtant...

D'autres temps, d'autres hommes. Qu'elle était bourgeoise et routinière, la race de nos pères, mais qu'elle était forte! Aujourd'hui, la névrose est descendue dans la rue. Et les ais craquent et les poutres se disloquent à ce que la prud'homie appelle « l'édifice social ».

Ainsi je viens débaucher le portrait d'un homme. Voilà ce qu'il était, ce qu'il voulait, ce qu'il a fait. Et. comme s'il était trop complet,

',IS MON l'KHIÎ

trop puissant, trop riche en son cœur ri en son esprit, trop vivace pour vivre, il a trébuché diins la mort brusque. A l'heure de force et de vitalité suprêmes. Le plus jeune général de l'armée rran(;aigc. A f/UfiraiUr-senl ans!

Maintenant, jallais écrire un lieu connnun, établir un parallèle entre la vie active, brûlante qui fut sienne, et la vie trouble, morne, qui est nôtre. Nos pères ont vécu inconsciemment, calmes. Nous, le malaise moderne, l'angoisse stérile du lendemain nous énervent et nous rapetissent. Lieu commun! Certes, il l'ut heureux de vivre au soleil et à l'espace, de batailler le front haut et d'ignorer la souffrance des jours obscurs, traînés dans quelque endroit fermé. Sa vie fut lîette, sa vie fut claire. Elle ignora tous les compromis, toutes les bassesses des nôtres. Mais quoi, n'eut-il pas aussi des dégoûts, n'éveilla-t-il ni rivalités, ni haines muettes? Il y a, dans une vie, des heures et dans une heure des minutes maudites. Pour tous. 11 les connut et les brava. Donc, nous, de même, ayons le courage, fante ^'espoir. *^Certes, s'il doit être bon de se reposer, vieux, la tâche faite et le pain gagné, il ne fait pas bon vivre à vingt ans.

Disons-le haut. Malgré l'amour, malgré la foi,

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les vingt ans des jeunes hommes sont mornes v\ douloureux. Ce n'est pas vrai — que les chemins sont libres et. que des apothéoses de guirlandes fleurissent; qu'il y en a pour tous et qu'il y en a de trop. Avant qu'on arrive au bout les guirlandes sont fanées, car les chemins sont clos. Il y a des pierres sur la route. Rochers" naturels, moellons placés exprès. — Il faut franchir l'obstacle, le déplacer ou le tourner. Combien en sautant se brisent les reins, en le déplaçant se font écraser, en le tournant tombent dans des fondrières. Martyrs obscurs, jeunes hommes, les chemins en sont pleins, autant que de blés fauchés, la moisson faite. Oui, donc, il est dur de vivre, et il faut un courage peu banal, pour subir l'irritable dégoût, après le jour passé

— du stérile recommencement du jour qui naît.

— Qu'importe, il faut être des forts, on le veut, des honnêtes, on le peut, et marcher. Duc in alttnn! Marcher! jusqu'au jour de l'incertaine revanche, jusqu'à la grande bataille qui décidera du massacre ou de l'asservissement de la patrie, de la fm des races latines, de la mort de l'esprit, du cœur et de la pensée. — Alors, puissionsnous tomber avec nos fils, comme le père;, non loin de Sedan, sur le calvaire d'IIly, — calvaire de la Patrie en croix, — àlaplace même où il tomba.

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