I -'^ • Mii\ Cl itr
« Les coins du (liTip riaient portés p;ir M. !<> duc d'Ossuii.i, le géniTal Thirbaull, M. Kslivanl oi M. Lenormaiis Du IMessis. chd d'escadron au V' hussards.
■■ Derrière le cerciifil luarchaient le capitaine lleiiderson, portant sur un coussin la croix du p:énéral; M. Doyen et moi, puis le cheval hai recouvert d'un crêpe conduit par Jean cL enliii le reste de l'assistance.
« En arrivant à réylisc, les douze sous-ofCiciers portèrent le cercueil dans le chœur. Le prêtre récita les prières accoutumées et l'on se remit en marche vers le cimetièie.
« Pendant le trajet, plusieurs personnes me donnèrent des couronnes de Heurs, comme un dernier hommage pour l'homme éminent qui venait de mourir.
« Le cortège arriva au cimetière, une salve de mousqueterie retentit de nouveau, le prêtre dit les dernières prières et l'on descendit le corps dans la fosse. J'y jetai aussi les couronnes que Ion m'avait données; je restai longtemps les yeux fixés sur cette fosse qui renfermait celui que nous pleurions. Puis on m'emmena! Tout était fini : il ne me restait plus rien de celui que j'aimais tant. Jusque-là Dieu m'avait donné la force nécessaire pour icmplir tous ces
LA MOHT d'un HÉROS 129
tristes devoirs; mais alors il me sembla que tout me manquait et je fus brisé.
« La fosse où repose le général se trouve un peu à droite du pied de la croix qui s'élève au milieu du cimetière. J'ai dit qu'on y plaçât une croix avec celle simple inscription : — Ci-gît le général de division Marguerilte, blessé devant Sedan le 1" septembre, décédé à Beauraing le 6 septembre 1870. Priez pour lui. » (1)
(l) Lettre du j^enéral llévéroay.
IJl
De la terre belge, à travers les lignes prussiennes, par Paris, ramené jusqu'à Marseille par llévérony et ù travers la nier par notre mère, revint le cercueil. El le cimetière de Mustapha prit et garda ce pauvre raorl, «lui était allé mourir si loin.
Et maintenant, il n'y aurait plus rien à dire. Les morts brusques, comme un coup de hache sur un billot, tranchent à jamais les existences familiales. Qu'une femme jeune, vieillie subitement et vêtue de noir, ait désormais fière et seule vécu, gardant noblement le nom et le souvenir de l'époux, seul héritage; que les enfances, les adolescences des fils aient mûri lentement, dévoyées, en France et dans le grand oubli, hélas, bien françaù! qu'importe! Et pourquoi en parler? Aussi bien pensions-nous que le nom cher du mort ne serait plus proféré. En effet, méritait-il qu'on s'occupât de lui'.' Avait-il paradé à la foire aux empereurs, valsé dans les bals officiels? 11 n'avait pas môme la célébrité du scandale. Sa vie entière avait été
l;r( MON l-KUK
san'ilico. abiiég.iliuii, labeur, noimii? oui, des chefs; oui, des Arabes, et alors loin cl iirofoiidénienl dans le désert ; mais en i'rance, à Paris? Bah! Sa inorl héroïque avait bien élé sue, mais on l'avait dubliée, certaineuienl. VA puis, pourquoi meiilirl A la veuve cl à nous, les lils, cela seiiiblail simple, iialurrl, que cel homme tant aimé des geus d'élile ne conservai, dans la mort, les regrets et le souvenir que de quelques-uns. Car la religion du souvenir est un culte aux dogmes naïfs, aux adeptes rares. Les religieux du souvenir sont des fervents et des silencieux. S'ils évoquent le nom de l'absent, c'est toujours pour lui faire honneur, jamais à eux-mêmes, bien diiïérents de ceux-là qui se font une gloire posthume d'amitiés mortes et qui se livrent, bien haut, très haut, au chantage d'un cadavre. Mais les vrais adeptes de la religion du souvenir, tels que j'en sais quelquesuns, sont des gens délicats. C'est au meilleur coin de leur Ame, en place d'honneur, que dort l'ami, l'absent. Et, s'ils en parlent, c'est à voix basse, et comme avec des pudeurs. En ce qui concerne mon père, la religion du souvenir fut pieusement observée, telle que dans une chapelle fermée, par peu d'hommes et qui en valaient, à eux seuls, beaucoup.
En sous-titre de ce chapitre :
Al'oTllKOSE
avnis-je envie d'écrire, tant comme titre sincère qu'ironique. Oui, apothéose tardive, où nous serons quelques-uns. Comme aux trajets des cimetières, quand tout le monde s'est égrené et qu'autour de la fosse on se trouve vingt. Apothéose pourtant, et respectable, et fière, oii peut-être au contraire tous viendront, car il ne s'agit point de politique, mais d'un pur hommage de ceux qui vivent à celui qui est mort pour eux.
Quand il fut parlé de la première statue, nous ressentîmes, après la première émotion et l'indispensable reconnaissance, un certain malaise. L'opportunité decelhonneur, pour glorieux qu'il fût, ne s'affirmait pas absolument dans notre esprit. 11 y a deux sortes de statues, il nous semblait que noire père était de ceux qui n'ont pas besoin de statue. Celle des génies, en qui s'incarne la pensée, l'âme, l'immorlalilé d'un peuple, est grande à leur taille. Et la statue politique, locale ou spéciale, pour eux, est petite.
\:W, MON l'i'.RK
Ils n'ambitiimnont rinn. liillml, balaillcnl., triomplicnl, niourcnl — obscurs. Ce sont les bons soM.ils (lu Di'Vdir. Ils se sonl payés par eux-mêmes, ne souhail.int rien de plus (|ue le contenlemonl de leur conscience.
Et encore, celle slalue, iiou.s l'aurions vue on W'^éne, son pays d'éleclion, de bonn<' (rnivre el de gloire. Mais riiiilialive parlait d'ailleur?. Personnelle, en la lellre ducommandani Uogier, elle était collective, le lendemain.
Et, si nous avions pu avoir une hésitation, tout était pour nous rassurer. Nous nous étions trompés.
La publicité s'est laite. Elle s'est faite largement. La statue s'est dressée sans nous, comme pour des étrangers. Étrangers, nous l'avons été aussi à la publicité, comme il sied.
L'historique de l'entreprise est simple. Un jour, initiative individuelle ou expression formulée d'un groupe, l'idée d'une statue passe, se vulgarise et grandit. En apprenant qu'on rend un hommage à un homme de bien, mort en héros, voici que des olTrandes d'inconnus arrivent, plus nombreuses souvent que les offrandes des proches ou des ariiis. Oh ! ces inconnus, gens riches ou pauvres, fraternellement unis sur les listes souscrites, soldats, généraux,
paysans, imluslriels, professeurs, femmes, enfants, artistes, je les remercie et je les aime. Et surtout les offrandes obscures, les petites offrandes à cinq sous m'attendrissent, car c'est avec tout ce billon que se fond le bronze d'une statue.
Un jour, une lettre tomba dans notre appartement calme, à travers notre vie close. Elle était de M. Rogier, ancien officier aux chasseurs d'Afrique. Il annonçait qu'un comité s'était formé, afin d'élever, par voie de souscription, une statue au général Margueritte , né à Manheulles.
Tout fut mené avec une convenance et une simplicité parfaites. La presse entière battit aux champs. Les hommes de lettres généreusement prirent leur plume. L'État accorda le bronze de la statue et en subventionna la fonte.
Quant aux souscriptions, elles sont venues, locales surtout, nombreuses dans les départements voisins, toute la région de l'est, très nombreuses en Algérie, chez les Arabes. Ils ont donné le tiers à la souscription, à eux seuls, et c'est d'un bizarre effet, ces longues listes de noms étrangers faisant face à de généreuses offrandes et donnant l'impression d'amis à nous, très nombreux et très lointains. Les Arabes
0' 13H MON l'KItF,
l'oiil f;ardée, en ^'raiid iioniltre, ceux-là, celle relii;i(m du souvenir. Kl l'armée aussi a nohlcnienl donné, avec celte solidaiilé qui est son plus grand mérile. Soldats, ofliciers et généraux ont donné la pièce de bronze, d'argenl ou d'or.
El tous, tous ont donné, dans les campagnes cl dans les villes, et je les remercie comme autant d'amis obscurs, tous ceux-là qui ont, pour un peu ou beaucoup, contribué à dresser celle statue cl à qui j'olïre, pour les remercier, ce livre.
Ainsi lentement, lentement, elle s'est ébauchée et dressée en l'atelier du sculpteur.
Ici, si désintéressés de l'œuvre que nous fussions, comment ne pas avouer une préoccupation? Quel artiste prierait-on de se vouer à cette tâche héroïque et ingrate? Le nom de M. Lefeuvre, sa notoriété qui dispensait de tout éloge, ses succès, furent pour nous rassurer vile. Et je garderai longtemps l'impression ressentie, en sa simplicité littéraire, le jour oii, pour la première fois, je vis la statue et le statuaire.
Tout au plus savais-je la décision du Comité, qu'au lieu d'être seul sur le piédestal, mon père formerait groupe, soutenu, blessé, par un chas- ^ seur d'Afrique.
Les jours passèrent. Et je ne savais que ceci
LKS STATUES 139
encore, que M. Lefeuvre travaillait. Un jour enfin, par un froid automne, une voiture nous descendit, ma mère, mon frère et moi, devant une de ces maisons tristes, à allures de couvent, de la rue Montparnasse, fout en haut.
Descendus et entrés dans falelier, de plainpied avec le sol de la cour, atelier froid de sculpteur, nous vîmes, dégage de ses linges, comme un blessé, le groupe surgir. Mon père était là, plus grand que nature, surhumain et fangeux, pris dans cette argile grise comme dans une boue; ou mieux, pétri et modelé comme dans de la terre, comme dans le sol mrme de la patrie. Il se dressait tel quel, au jour de la bataille, ainsi soutenu. Une belle œuvre, en vérité ! Raidi dans la douleur et le navrement suprême de la défaite, grand, redressé de toute sa hauteur, il tend fermement l'épée vers les Allemands. Peut-être, aux bras du chasseur d'Afrique qui le soutient de tout son corps ployé, de son bras qui maintient la taille, de son genou qui maintient la jambe, peut-être devrait-il pencher plus, s'affaisser davantage, suivre une ligne plus oblique d'homme qui tombe, fout d'une pièce, vers le sol. Mais non! non, le sculpteur a eu raison. Et maintenant qu'il vient d'ouvrir la large porte lourde, je
liO MON l'KllF.
compronds pourquoi il a mis laiit de force l'I uni' ruor,i,no si haute dans ce giiei-riri'. [^'arlisLc a Ml aiilie chose qu'un hlessé, qu'un mourant. 11 a mis dans rari;il(' le redressement môme de la pairie; dans ses yeux, le sublime éclair d'indignation de la race vaincue, et, dans tout le corps incourbé, cette résistance désespérée, ce grandissement i\pre qui furent ceux de nos armées successivement foulées et refoulées. Je comprends; car par la porte ouverte vient un jour clair et froid, et maintenant le groupe vit et palpite, la ressemblance môme a fui, s'est fondu(^ dans une impression plus grande, j'ai peine à retrouver les traits bien connus du mort; mais je vois im masque sublime de douleur trahie et de souffrance physique cachée. Et je reconnais, à force et quaud même, mon père; car ce que j'ai sous les yeux, c'est un héros.
Ah! cette révolte du blessé contre la blessure, du vaincu contre le vainqueur, cette révolte héroïque et stérile qui commande aux soldats la charge, qui lui montre la mori infaillible, inutile, mais nécessaire. Ce « tout est perdu, sauvons du moins l'honneur », cette rébellion de l'àme et du corps, qu'elle est belle et qu'il est beau au sculpteur de l'avoir comprise et rendue.
Et ici, je parle en artiste. M. Lefeuvre cora-
LKS STATUES I U
prendra que ma tendresse filiale se taise, car j'aurais trop à dire et à le remercier.
Si l'argile devient bronze, le socle en bois se change en piédestal. Cette partie de l'œuvre est la lâche et le triomphe d'un autre artiste, M. Leblanc. C'est lui qui fait se dresser, haut de G mètres et taillé dans le pur et beau marbre des Vosges, un piédestal digne de mon père, comme ceux de Palaiseau et de Choisy-le-Uoi, élevés par ses soins, étaient dignes de Joseph Bara et de Rouget de l'Isle.
Le l^"" juin 1884, dans le matin l)lanc des départs de six heures, la nionlée en train, pour Fresnes. Le voyage, dont la banalité couvre l'émotion de nos pensées. Course du train, paysages. A Châlons, Révérony nous rejoint et monte. Des burnous blancs ont flotté, de six chefs arabes, venus aussi.
Dans le silence qui tombe entre nous, parfois un échange de longs regards, comme fait la « famille » avant les cérémonies funéraires. Tous quatre, dont deux femmes, nous ne sommes plus que cela, lambeau d'une race étroite, porteur d'un nom, qui, né au grand-père Antoine, s'illustra par notre père, et meurt en nous deux, frères. Aussi ce nom, y tenons-nous, mon frère et moi, avaricieusement : c'est notre fortune et
notre héritage ; il est à nous seuls, mourra ou se perpétuera avec. Beaucoup ont un pays cher, une grande famille... Nous, grandis aux étapes d'un soldat et d'une veuve, nous n'avons pour patrie et parenté qu'un nom. Et nous y tenons.
Les terres s'aplatissent. Révérony nous montre tout autour la tristesse d'une terre de craie, aux champs ras, et dont les forêts de pins, naines, se refusent à grandir. Révérony évoque les souvenirs, le camp de Ghàlons, l'Empereur, les parades... C'est loin!
Finie, la Champagne pouilleuse. Un redressement du sol, boisé, vert, riche : les Argonnes, déjà. Des souvenirs encore ! Ils peuplent ce pays, comme des morts en terre peuplent un champ de bataille reverdi.
Et voilà la bonne terre lorraine, aux champs rouges et vivants où l'herbe pousse haute, les arbres forts, et où les coquelicots sont d'une pourpre assombrie, comme symbole d'un sang plus riche dans les veines d'hommes. Province • lorraine, mutilée encore, terre de notre père, mamelle de sève, de vie et de force, pour des sans-patrie, quel meilleur soi natal?...
Nous voici descendus à Étain, nous serrons des mains d'inconnus qui seront des amis, M. Gahart, maire de Fresnes, qui nous logera si
14'l MON l'KHK
alVetiuoiis(^ment, M. llogier, dont l'éloge n'est plus à Caire.
Moulée en voiture, arrivée à Fresnes, demain la cérémonie. Nos fenêtres donnent sur la place, une grande place large de village. Dans un suaire de drapeaux tricolores, la statue se dresse, parée déjà. La ville est tout en largeur, partagée par un clair ruisseau plat, que bordent deux rubans de roule. Fôte partout, drapeaux.
Le lendemain, 2 juin, service religieux, arrivée des troupes, le (? chasseurs (colonel de Sesmaisons) venu, sans être commandé. Lever du voile. Discouis et défilé. Les officiers, dans un caracolement, font le salut du sabre; les cavaliers, par quatre de front, tournent leurs yeux, d'ensemble, vers la statue, et rien n'est plus grand et émouvant que ce « salut du regard ».
Le soir, profusion de lumières, girandoles qui se doublent dans le ruisseau.
El le lendemain mutin, dans le silence du village désert, immuable désormais entre les choses transitoires, la statue de notre père tend son geste d'épée immobile, parmi la clameur des coqs et l'odeur mouillée des champs.
A l'heure où nous mettons sous presse ', on annonce la prochaine Inauguration, à Kouba, près d'Alger, de la nouvelle statue élevée au général Alargueritte.
C'est M. Verlaguet, maire de Kouba, qui a pris cette généreuse initiative, qui s'est acquis le concours d'un grand nombre de souscripteurs, et qui a confié l'œuvre artistique à MAI. Lefeuvre et Leblanc, le statuaire et l'architecte du premier monument.
Leur statue fut provisoirement placée aux Champs-Elysées, elle représentait le général debout et seul.
Que peuvent souhaiter encore ceux qui ont le plus aimé notre père? Mort, le voici ressuscité, consacré deux fois, et perpétué glorieusement dans l'avenir, là, dans sa terre natale, ici, dans sa patrie d'adoption.