‹ Mon pèreChapitre 12 sur 20 · Septembre · texte numérisé non relu

Septembre

Maintenant, mon père, j'ai fini ce livre consacré à votre mémoire. Il me semble que j<* vous ai montré tel qu'on m'a dit que vous étiez, et que je vous ai vu. Vous étiez le courage, on le sait, vous étiez la bonté; mon enfance toute maladive, vous l'avez sauvée, veillant la nuit pendant des semaines, les pieds nus sur le carreau, conjurant la maladie dangereuse. Plus tard, vous m'avez mis à cheval sur vos grands chevaux et vous m'avez appris à tirer juste, comme vous. Je l'avoue, vous si grand, si beau, si fort, si net quand vous raisonniez, si ferme quand vous aviez raison, effrayiez bien un peu ma nature mystique, rêveuse d'apprenti artiste. J'avais bien un peu peur de vous, oui, et puis un jour je n'ai plus eu peur du tout. Vous alliez

partir pour la guerre de 1870, sans retour. C'était la veille du jour... Après le déjeuner, ma mère, dans sa chambre, en haut, pleurait. — Paul? viens un peu ! — La terrasse, au grand soleil, était pleine de chaleur. La terre, l'eau, les bananiers, les orangers, tout flambait, sans un bruit. Le ciel était bleu sombre. Je revois tout, votre air, bien grave, vos mains qui tournent ma tête vers la vôtre, votre regard qui s'implante dans mes yeux, ferme, chargé d'une volonté lourde que vous essayiez de communiquer à ma pauvre àme débile : « Écoute-moi bien, mon petit Paul. Tu es tout jeune, mais tu es un bon enfant, tu as bon cœur, tu retiendras •mes paroles. Je vais partir pour la guerre. On ne sait pas... » Mes yeux s.e remplirent de larmes, et toute ma tendresse, gênée, timide, refoulée déborda. — Oh ! père ! — « Non, écoute ! tu es plus âgé que ton frère, rappelle-toi que tu lui dois le bon exemple, toujours, et ta mère, ne lui fais jamais de chagrin, tu comprends? pendant que je ne suis pas là, et si... Eh bien, tu es le chef de la familleetilfautque lu sois un homme, comprends-tu, mon petit Paul ? il faut que lu te dépêches de devenir un homme. » Un homme, pauvre père : c'est tout vous que ce mot-là.

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Vous (Hes devenu, dans mon .ïnic déniant, blessé, puis inorl, le hrnis. Il n'est {xiinl de |ireii\, de paladin que je n'aie trouvé pille à coté de vous. Kt petit à petit, l'âge venant, ce C(Hé héroïque de vous a ibndu dans l'idée d'aCl'ection el de tendresse : en restant le héros, vous (Hes devenu l'ami... Vous êtes celui que j'aime, vénère, honore, mon culte et mon Dieu, père.

Et je trouve les hommes de mon âge et moi petits à côté de vous. Aussi n'ai-je point été soldat. Les tendances de rêveur et de liseur que vous redoutiez, vous, l'homme d'action, ont fait de moi un homme de pensée, et je vous fais ici hommage de mon premier livre.

Et je vous le jure, il me paraît bien humble, bien mince et bien insuffisant. Je n'ai donné qu'une faible idée de vous: j'ai voulu ébaucher, moi aussi, un semblant de statue, et voici qu'elle est gauche et mal venue. C'est, mon père, que j'ai, aux parois rouges de mon cabinet de travail, votre sabre de bataille et de mort, l'arme de Sedan. Une balle l'a faussé. De temps en temps, seule, ma femme, bien doucement, de ses doigts frôles l'essuie. La grande lame, plantée droit, lui monte bien au-dessus de la taille. Si mon livre est humble et incomplet, c'est que

votre sabre est bien grand, mon père, et ma plume d'écolier toute petite.

Paris, 1883.

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