LETTRES
DU
GENERAL MARGUERTÏTE
A SA FEMME
Citerne-de-Héli, 4 juillet ^839.
Hier, ma chère femme, nous sommes allés faire l'affût à l'autruche à un point assez éloigné de notre bivouac. La chaleur était très forte et nous espérions faire de belles captures, mais, après trois heures d'attente, nous avons acquis la conviction que nous étions déçus de nos espérances. Les autruches s'étaient dérobées aux rabatteurs. Un de ces derniers seulement, pour ne pas perdre son temps, a chassé pour son compte et a rapporté une belle dépouille de mâle. Ce sont toujours ces pauvres diables de mâles que l'on persécute, à cause de leurs belles plumes. Cet état a donc des inconvénients...
Par exemple, je n'ose revenir près de vous
l.-l'i LETTKES l»ll GÈNKIIAI. MAIlGUKHITTK
tauLje suis bron/é parle soleil. Ce bionlaisaiit père de la nature, qui iiuus départ ici trop généreusement ses plus ardeiits rayons, se moque de nos chapeaux et nous donne à tous une é^ale teinte de Peaux-Ilouges. C'est du reste couleur locale tout à lait, puisque nous en menons la sauvage et grande existence.
Entre nos chasses ;i l'autruche, nous chassons la gazelle à courre pour nous reposer. Nous y joignons le jeu de balle et quelquel'ois les courses à pied. Mes compagnons sont un peu éreintés (passez-moi le mot, s'il n'est pas bien poétique, il rend parfaitement leur situation, et, pendant que je vous écris, ils se livrent aux douceurs du sommeil). Imitez-moi, ma chère femme, levez-vous à six heures, si possible, et faites de l'exercice en parcourant 30 à 40 fois votre galerie et la place. Le matin, elle est très fraîche. Vous vous en trouverez bien. C'est le docteur qui parle. Comme mari bien aimant, je n'oserais prendre sur moi une pareille prescription.
Aujourd'hui, la journée s'annonce comme devant être très bonne, c'est-à-dire très chaude et éminemment favorable à nos projets. Je monte aujourd'hui mon gvis Mza/j. Je plains l'autruche qui se trouvera sur son chemin. Ses belles
plumes blanches feront une coiffure à ma femme d'un effet tel quil en sera parlé dans le monde qui se reflète dans les glaces ! Et j'en serai très lier.
Mouat-el-Me;jarcf, 1 1 Juillet 1859.
Je me lève à l'instant, avec le soleil. Les grandes scènes de la nature émeuvent facilement ceux qui aiment et j'avoue que, dans ce moment, ce qui mentoure m'impressionne, quoique ce ne soit pas la première fois qu'un pareil spectacle s'offre à moi. Nous sommes campés dans un bois des Datas, sous de grands arbres. Nous dominons un pays immense qui nous fait l'effet dune mer parsemée d'îles. Ce sont les Da'i'as que nous voyons apparaître çà et là dans le mirage. Le soleil verse sur des hori zons sans bornes de chauds rayons dorés...
Notre petit bois est fort animé. Nous sommes dans un pêle-mêle des plus pittoresques ; chameaux, chevaux et gens vont à l'aventure. Les uns, broutant les arbres, les arbustes ; les autres, occupés de cent façons différentes à faire du feu, cuire des aliments, à rapiécer les hamacs, à ferrer les chevaux, à remplir les
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peaux de bouc, à panser les chevaux, à pûlrir des galetles, ù rmnei', el cnliii à ne rien l'aire. si ce n'est de contempler l'ensemble du innnvemenl qui nous environne. Chose remarquable, nous vivons dans la meilleure confraternitô avec nos bêtes, qui viennent brouter en loule liberté Iherbe autour de nous et jusque sous nos lits de cantines. La coopération au môme but a comblé les distances. Une sorte d'entente cordiale et instinctive maintient nos bons rapports. Nous sentons que nous avons besoin les uns des autres pour vivre dans ce pays, véritable désert qui ne peut être habité momenlament que par la force des uns et l'intelligence des autres et, dans cette communauté d'action, il faut reconnaître que ce sont les bêtes qui l'emportent sur nous. Elles nous donnent davantage. A la rigueur, sans nous, elles pourraient vivre ici. La réciproque n'est pas possible. Le beau rôle est donc de leur côté.