IC.Ii LKTTIU:S \)V (JKM'.HAL MAHGUKlUTÏlv
pression de mes piToccupalions insltintes, celle j de la conservalion de mes hommes el de mes [; chevaux. Hélas ! c'est une grosse aiïaire de les mener à bien si loin.
A LA MÊME Funchal de Marlèro, le /*"■ seplembn- IS62.
Hier je suis descendu à terre : la première femme que j'ai rencontrée avait un petit enfant de l'âge de Paul sur les bras. J'en ai tiré un bon augure et cela m'a fciitvoir loul en beau. C'était dimanche, jour sanctilié, il n'y avait pas de magasins ouverts. Nous n'avons fait que des visites olficielles.
Je voulais vous envoyer une production du pays ; mais je n'ai rien trouvé digne de vous être envoyé. J'ai fait lacquisition d'un petit porte-cartes en bois travaillé et d'un coupe-papier. Je vous rapporterai cela ainsi qu'un bonnet d'homme du pays, qui est original.
Nous avons été dans la cathédrale. J'y ai fait une prière pour vous, pour Paul et tous les nôtres. Je ne manquerai pas d'en faire autant partout et toujours. Je n'ai pas besoin, du reste,
dètre stimulé par la vue dune église pour demander à Dieu quil vous conserve à mon affection.
Nous sommes rentrés à bord à dix heures ; nous accélérons nos approvisionnements d'eau, après quoi nous reprendrons la pleine mer vers cinq ou six heures du soir.
Il sagit à présent d'atteindre la Martinique : c'est l'affaire de quatorze ou quinze jours. Si j'avais songé à vous dire d'y adresser votre première lettre, je l'y aurais reçue, puisque nous y resterons au moins sept à huit jours.
Fort-de-France, le 23 septembre 1862.
J'ai à vous raconter ce que j'ai fait. Voyant que la lettre que j'avais envoyée à la tante Caroline ne recevait pas de réponse, j'ai envoyé un exprès qui m'est revenu le lendemain avec une lettre charmante de la tante m'invitant à aller au plus vite la voir. Pour cela, je suis allé me mettre en relations, ainsi qu'elle me l'indiquait, avec un de ses neveux, M. Guérin, chirurgien de marine qui demeure à la Martinique. Je me suis présenté chez ce monsieur, que je croyais garçon, et je trouve sa jeune
HiS i,rTTHKS DU gî;nkhai. mau(;ukrittr
foiunic, cri'ule piir-saiit;, (iiii itio rcroil ; le mari arrive presque aussilôl. on apporte de la lumière, car il faisait déjà nuit, ot je vois alors près de sa mère un onlanl do trois ans, que j'entends appeler l\iul. Vous ne sauriez croire combien j'ai été ému en voyant col enfant, qui ressemble, par une grande étrange tô, à notre chéri : cheveux blonds, yeux bleus, mêmes traits; j'en étais ébahi. J'ai alors expliqué ce qui m'arrivait et le jeune ménage a été très attendri. J'ai appelé Paul pour l'embrasser, mais le pauvre petit avait peur et, comme on voulait le contraindre, il s'est mis à pleurer, à mon grand regret, et finalement il s'est endormi sans que je me sois lassé de le regarder.
I^es Guérin m'ont fait bon accueil et, séance tenante, nous sommes convenus de partir le lendemain matin à quatre heures pour aller au bourg du Saint-Esprit oii la tante Caroline devait venir à la messe. Le voyage s'est très bien passé ; j'ai vu un pays magnifique, mais dont on ne jouit guère plus que d'un décor d'opéra. On ne peut se promener dans les bois parce qu'ils sont trop touffus, qu'il y fait trop chaud et qu'enfin on redoute les serpents. En arrivant dans le bourg de Saint-Esprit, qui est à sept lieues de Fort-de-France, j'ai rais en émoi
LETTRES DU GÉNÉHAL MAHGUERITTE 169
toute la population, qui, de sa vie, n'avait vu un officiel' de chasseurs. Nous avons trouvé la tan'.e Caroline à son pied à terre, qu'elle a conservé là pour les jours oii elle y vient ; elle m'a bien accueilli, s'est montrée très affectueuse et très enthousiaste des Mallarmé. J'ai montré votre portrait et celui de Paul; ils ont été trouvés magnifiques, et la tante veut en avoir de semblables.
Après la messe, nous avons déjeuné à une heure el demie : la messe avait commencé à dix heures, vous voyez que dans ce pays-là on les dit plus longues qu'en France. Je trouvais 1^^ temps assez long; enfin, grâce au neveu et a ' iiv'dico de l'endroit, son confrère, le temps s'tst passé.
A trois heures, après avoir promis à la tante de retourner la voir, nous sommes partis. Le neveu Guérin était monté sur une jument créole qu'il croyait être la bête par excellence et sans pareille ; et, comme il faisait des allusions sur le peu de valeur des chevaux arabes comparés aux chevaux créoles, je l'ai ramené au galop. Il a été forcé de laisser sa bête en roule, de demander grâce et de confesser que nos chevaux étaient de vrais pur-sang et qu'ils étaient vigoureusement montés. Ce petit triomphe, qui est
17(1 LETTRES nu (IHNKUAl. M.\liC.i;i- lUTTi:
s.iiis iiiipoiiancc pour un bédouin comme voire in.iii. m'a placé liaul dans reslimc de ce brave médico, qui se trouve être le plus grand écuycr de la Martinique.
11 m'a emmené dîner chez lui. J'ai donc fait deux repas créoles dans la journée. Ils n'ont rien do remarquable pour le service ni pour les mets. L'indolence créole ne fait pas des maîtresses de maison bien soigneuses, mais ces gens-là vous accueillent de bon cœur. Ce soirlà, le jeune Paul, qui avait sans doute reçu la leçon de sa mère, est venu m'embrasser et m'a demandé à passer capitaine des chevaux dans mon régiment. Ces pauvres enfants baragouinent le français comme les nègres. C'est incompréhensible pour les étrangers, mais c'est charmant de grâce na'ïve. Après quoi je suis rentré, trouvant les Guépin bien heureux d'être réunis, et moi bien seul.
Ce soir, nous avons grand dîner chez le gouverneur. Nous serons une cinquantaine, aussi je me plains bien d'en être réduit à cette extrémité. Hier, j'ai été faire visite à M'"" la gouvernante, qui m'a montré tous ses albums et ses collections de plantes marines. Elle m'a tenu ainsi une heure durant. A la manière dont je me suis exprimé sur ses richesses, elle m'a
LETTRES DU GENERAL MARtiL'ERITTE I / 1
pris pour un artiste et m'a vivement sollicité de lui dessiner quelque chose sur son album. J'ai eu toutes les peines du monde à m'en défendre et je cours encore.
Je suis tout triste de penser que je serai encore vingt jours sans nouvelles de vous et que vous-même n'aurez cette lettre que dans un mois.
De la Vera-Cruz, le i3 octobre 1862.
Le 10, au moment oii nous allions apercevoir les côtes du Mexique, nous avons été assaillis par un ouragan, que l'on désigne dans ce pays du nom del Norte, ou coup de vent du nord. Pendant trente-six heures nous avons été en péril : une tempête extraordinaire nous a, pendant ces trente-six mortelles heures, fait courir toutes les mauvaises chances des accidents de mer et attendre à chaque miimte une fm tragique.
Vous (lire, ma chère femme, ce que j'ai souffert, n'est pas possible. Certes, j'ai affronté la mort quelquefois, mais jamais elle ne m'a semblé si cruelle. L'idée que je pouvais ne plus vous revoir avec notre cher petit Paul, était si navrante, que je ne crois pas qu'il soit possible
LEÏTRKS DU lîÉNfilUL M \ lir.lFiUTTE
d'ôlre soumis à une IdiIiiic iiniralc plus !J,r;iu(le que celle (juc jai resseiilic. Pauvres chers hienaim6s, comme vous m'avez rendu puissant l'amour de la vie el le désir de vous revoir !
Je suis presse par le temps el la rude besogne d'un débarquement assez compliqué. Je ne puis vous donner de détails. Je sais, du reste, peu de choses. Le général Forey est parti avant-hier seulement pour Orizaba. Nous ne sommes pas accueillis avec enthousiasme par les Mexicains. On fait force proclamations pour leur prouver que nous venons dans les meilleures intentions du monde, mais ils ne s'en montrent pas bien convaincus. La Vera-Gruz est isolée, les guérillas font le vide autour. On vit assez dilTicil*^ ment, mais la situation changera bientôt, quand tout le monde sera arrivé. iNous allons camper à une lieue ou deux de la Vera-Gruz, pour attendre la division Bazaine. Ce n'est que dans deux ou trois jours que nous irons prendre nos bivouacs dans des haciendas voisines. Je sais me tirer d'affaire dans ces cas-là,, soyez donc rassurée sur notre existence.
Cet elîrayant coup de vent del Norte a eu, du reste, pour effet de balayer les miasmes de la côte, et la situation sanitaire va devenir bonne.
LETTRES nu GÉNÉHAL MARGUERITTE 173
Je ne suis pas enthousiaste de la Yera-Gruz. C'est une ville qui tombe en ruines. Cependant, telle qu'elle, est, il ne faut pas la dédaigner, puisque c'est notre base d'opérations et qu'en somme, elle contient des approvisionnements, que l'on paye cher, il est vrai, mais que l'on est encore bien heureux de pouvoir réunir. La question des transports est très difficile, c'est là le point faible de notre expédition.
Demain j'aurai fini de débarquer tout mon monde, et je prendrai la campagne dans deux ou trois jours. iMes gens et mes chevaux, malgré l'horrible tempête qui nous a pour ainsi dire jetés à la côte, se portent bien, et c'est une grande satisfaction pour moi.
Du 23 octobre 1862.
Voici huit jours déjà que nous sommes débarqués et que nous sommes campés à trois kilomètres de la Vera-Cruz. L'installation de mon camp avec un bataillon du 51'' m'a pris tout mon temps. Vous ne sauriez vous figurer combien il faut travailler pour vivre et s'organiser dans ce pays où tout est difficulté.
Demain, je pars avec la brigade de Bertier
I7i LETTHKS DU OKNÉHAL MAlUJUKniTÏK
])uur aller à Jalapa. Je coinniaïKle l'avaiil-garde qui marrhc viiigt-quaLre heures en avance sur le reste du corps. J'ai sous mes ordres une sec lion d'arlillerie, un bataillon de chasseurs ;\ pied cl ISO chevaux de mes escadrons. Vous le voyez, cesl une pelite armée, et on me Lraile comme un général.
Les débuts de notre expédition sont toujours dilTiciles en raison de rinsulïisance des moyens de transport. Les Mexicains ne se rallient pas encore. Ils veulent, dit-on, se défendre à Puebla. Soyez toujours très rassurés sur mon compte, ma santé est excellente et, si elle s'est maintenue ainsi jusqu'à ce jour à la Yera-Cruz, le reste n'est plus que des roses, à présent que nous allons nous installer dans ce fortuné et sain pays de Jalapa.
Du 23 octobre 1862.
Je profile dune occasion qui se présente encore pour vous écrire quelques mots. Nous sommes partis hier malin de la Vera-Cruz, et pour faire trois lieues nous avons mis douze heures, et encore nous n'avons eu que la moitié de notre monde au bivouac le soir. Les chemins, surtout pour les voitures, sont d'une ex-
LETTRES Dr (.ÉNKRAL MARGUERITTE 173
trème difûcuUc. J'ai eu l'esprit de me débarrasser des miennes à la Vera-Gruz et de morganiser avec les mulets d'attelage en leur faisant faire des buts. Aujourd'hui tout le monde envie mon organisation et se propose de limiter. Le général de Bertier n'avait hier soir ni tente ni cantine; je lui ai offert l'hospitalité, qu'il a été heureux d'accepter. J'espère que, dans une douzaine de jours, nous serons dans le paradis ter restre de Jalapa ; là, nous vivrons sous un délicieux climat, dit-on, et le plus gros de nos difficultés sera surmonté. Je rends grâces à Dieu d'être resté moi-môme en parfaite santé et d'y avoir maintenu tous mes hommes et mes chevaux ; tous les corps, malheureusement, n'en peuvent dire autant. Gomme les difficultés des chemins sont immenses, nous allons marcher de concert encore quelques jours avec le général de Bertier; ce n'est que plus loin que je prendrai ma colonne d'avant-garde. Mes courriers vont être pendant quelques jours assez difficiles, peut-être impossibles, à cause des communications qu'il est fort difficile d'assurer à grandes dislances. Je vous en préviens à l'avance, afin que vous n'ayez aucune inquiétude, si vous restez sans nouvelles pendant un ou plusieurs courriers.
176 LETTUKS ni OKNKHAL MAiUll imriTF.
Vi(i'iile-Nti''ioii(il, ilii >H (i(iiil)rr.
Hier, j'ai conquis avec ma petite colonne le fameux « Puente-Nacional » que j'étais chargé d'enlever. J'ai réussi sur toute la ligne, et je me suis, moi et mes hommes, couvert... de poussière. L'ennemi n'a pas jugé à propos de se tenir devant nous, et, franchement, il a eu bien lorl, car c'est une des plus fortes positions que Ion puisse avoir à défendre. Je suis entré le premier dans la grande redoute de la Conception et j'y ai trouvé plusieurs lézards qui se chauffaient au soleil ; c'était toute la garnison qui a, bien entendu, déposé les armes en se sauvant dans les taillis. Paul lui-même aurait été lier d'un pareil succès. Puente-Nacional est un fort beau monument dont vous pouvez voir le portrait dans le Vof/age autour chi Monde : seulement les forts qui le dominent n'y sont pas. La rivière est fort grande, rapide et a de bonne eau, chacun en prend autant qu'il peut. Nous avons mis sept heures à faire douze lieues, c'est vous dire qu'on ne voyage pas vite en ce pays, dont les routes sont plus mauvaises que si elles n'existaient pas. Ce pays ne produit que des bœufs et du maïs. Je vais apprendre à mes
LETTRES Dr GÉNÉRAL MAIîGl'ERITTE 177
yiierriers à faire des tortilles, de celle laçoii, nous ne mourrons pas de faim.
Je ne pense pas que nous soyons avant deux mois à Mexico, nous sommes mal outillés avec les voitures que l'on nous a données. xMoijepuis faire ce que je voudrai parce que je m'en suis débarrassé, mais je ne puis faire la guerre tout seul.
Mes impressions sur le Mexique et les Mexicains sont loin d'être favorables et couleur de rose, mais il faudrait des volumes pour vous dire le mal que j'en pense. Je remets cela à mou retour.
Plan-del-Rio, 3 novembi'c.
Nous sommes à quatre lieues de Jalapa, où nous arriverons demain à notre grande satisfaction, tant parce que la marche lente à laquelle nous sommes astreints nous fatigue, que parce que nous avons pas mal de malades. L'influence des Terres-Chaudes disparaîtra bientôt dans cet excellent climat de Jalapa. Déjà, aujourd'hui, nous avons respiré un air plus pur et nous avons eu froid. Ma santé. Dieu merci, est toujours excellente. Vous saurez que je ne me suis pas contenté d'enlever les redoutables fortiflca-
17S i.KTTiir:"- m ciiNKitAL maiic.i kiutte
lions (le l'uciilc-Nacioiial, },^ardros i);ir trois h'v zards, comme je vous l'écrivais dei-nièrement ; pour égayer uolro roule, j'ai commis un aulrc exploit. J'ai gagné la bataille de Plan-del-llio : voici comment cela est arrivé, vous le raconterez à Paul pour l'amuser.
Je marchais à l'avant-garde avec mes chasseurs, le 3 novembre, quand, après une halte, vers deux heures de l'après-midi, au moment où je faisais monter à cheval, une trentaine de cavaliers mexicains à notre solde, qui étaient en éclaireurs, revinrenl an triple galop poursuivis par de la cavalerie ennemie. Cette cavalerie ennemie se composait de 200 lanciers rouges volontaires, les meilleurs, à ce qu'il paraît, du pays. Ces drôles de lanceros, comme on les appelle, étaient si acharnés à la poursuite qu'ils ne s'aperçurent pas assez tôt de notre proximité, ce qui leur occasionna le désagrément de nous voir tomber sur eux à bras raccourcis. Cela commença par une môlée dans laquelle ils virent que nous avions des sabres; l'action dégénéra bientôt en une retraite précipitée de leur part, et de la nôtre en une poursuite acharnée qui dura neuf bons kilomètres. Ils étaient 200 au début, et quand j'ai dû marrêter pour cause de fatigue de nos pauvres chevaux chargés comme
des mulets, les lanceros n'étaient plus que 50. Le reste était tué, blessé ou culbuté sur la route et dans les fossés.
J'avais le soir à mon camp pour trophée Ircnte-cinq lances, trente sabres, quarante chevaux, cinquante mousquetons qui m'ont été rapportés par l'inranlerie. J'ai moi-même attrapé une balle dans ma botte gauche. Cette bonne botte était si forte qu'après l'avoir percée, la balle s'est arrêtée sur la peau sans me faire autre chose qu'une légère contusion qui ne m'empêche pas de marcher. Ainsi donc, si vous entendez dire que j'ai été blessé, ne vous troublez pas, ce n'est absolument rien. Ce combat de Plan-del-Rio a mis mes chasseurs en réputation dans la colonne; on ne jure plus que par eux.
Jalapa, 26 novembre.
Nous sommes toujours à Jalapa. Nous faisons des sorties tous les deux ou trois jours pour rayonner dans les environs. Il y a d'assez jolis villages et on nous y accueille assez bien. Le pauvre peuple indien nous est sympathique. Pauvre petit Paul! Tous les enfants que je vois me le rappellent et souvent je m'arrête pour
ISO i.KïTHKs nr (;i-;NKitAL .makci iiinnir,
leur parler. Ils devinent sans dmile que je leur suis synipallii(iue, car ils me doiinenl leurs poli les mains sans se faire prier.
On doil li'()ii\er en France que nous ni.irchons bien Icnlcmenl. Mais ikmu- marcher il iaul des jambes, c'esl-à-dirc des moyens de transport pour les subsistances que l'on est obligé de tirer après soi de la Vera-Gruz. Dans quelle illusion on était lorsqu'on pensait n'avoir qu'à débarquer et traverser les Teires- Chaudes pour être le lendemain dans les lieux sains. Une partie de nos troupes y sera encore dans un mois, malgré qu'on soit débarqué depuis un mois. C'est particulièrement une grande peine pour moi de voir tous ces détails s'accumuler. lUen ne m'attache ici. La guerre même n'y a aucun attrait.
Jalapa, 28 nocembre.
Notre inaction à Jalapa nous pèse; c'est du temps perdu et cette perte ne m'a jamais à aucune époque de ma vie autant contrarié. Nous déblatérons sur tous les modes contre ceux qui ont d'une façon quelconque l'initiative du mouvement dans cette guerre.
La ration de pain du soldat coûte déjà 1 fr. 50
et elle augmentera encore. Le reste est à l'avenant. C'est inouï l'argent que l'on dépense, et pourquoi? Je songe souvent que la moitié de ce que coûtera cette guerre aurait été bien mieux employée ailleurs , en Algérie par exemple.
Jalapa, 5 décembre.
Ici, je me crois sous l'influence d'un mauvais rêve, qui hélas I dure trop. Cent fois par jour je maudis cet affreux Mexique, qui est venu se jeter à travers de notre bonne existence et encore nous ne sommes qu'au début du temps qu'il peut nous prendre. Voici bientôt un mois que nous sommes à Jalapa et il n'est pas probable que nous en partions avant un autre mois. Les difficultés qui résultent du manque de transports pour les approvisionnements sont grandes. Comme nous nous moquons à cette heure des projets que nous faisions tous sur la rapidité de nos marches vers l'intérieur, et que d'illusions détruites! La conséquence du séjour forcé dans les Terres chaudes s'est fait sentir, nous avons beaucoup de malades, et ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il faut beaucoup de temps pour les remettre en vigueur. La mortalité n'est
IH-J Lin'THKs m; i;ii:Ni':nAL makoieiutte
cepeiidanlpas grande. Toul en regrellanlde ne pomoir aller plus vile vers noire Lui, je suis obligé de convenir que ce temps d'arrêt àJalapa est nécessaire pour rétablir la santé de mes hommes. S'il me lallnil partir aujourd'hui, je ne le pourrais pas, ayant la moitié de mon monde malade ou convalescent. Je passe mon temps à soigner gens et bêles. J'ai une inhrmerie qui est une succursale de l'ambulance. J'ai dû en fin de compte avoir recours à un médecin civil de la localité qui, ayant l'habitude de ces maladies, va enfin, je l'espère, tirer mes hommes d'aiîaire. Je me porte toujours très bien et suis aussi vigoureux qu'à Carcassonne, quand je faisais mes courses du matin. Avant-hier j'en ai fait une semblable aulour de la ville de Jalapa, au grand ébahissement des passants, qui se demandaient quelle mouche me piquait.
Nos distractions sont rares, pour ne pas dire nulles, nous vivons sans nouvelles, excepté les trop rares jours de courrier. Mon Dieu! Quand cela finira-t-il? Ce que je désire par-dessus tout, c'est de vous revoir bientôt.
Mais si je remplace un des deux colonels du Mexique, il faudra suivre l'expédition jusqu'au bout; enfin, à la grâce de Dieu. Espérons qu'il exaucera nos vœux.
LETTRES DU GÉNÉRAL MARf.UERITTE 183
Jalapa, le 8 décembre.
... Je vais vous parler de Jalapa pour faire diversion. Quoique celte ville passe pour la plus enthousiaste de noire intervention, il n'y paraît guère. La froideur et la réserve des premiers jours se continue, et c'est en nous vendant leurs denrées le plus cher possible, que les habitants communiquent avec nous. Décidément le Mexicain est une vilaine bête en tant qu'homme; les femmes, je ne sais qu'en dire, peut-être valentelles mieux. Je ne puis l'affirmer, car je n'ai causé jusqu'à ce jour qu'avec une vieille dame française établie ici et qui nous rend les meilleurs services par son obligeance et ses conseils.
Jalapa, le 8 décembre.
Pauvre chère femme, j'ai enfin reçu vos lettres et mes tristes pressentiments se sont réalisés!... Depuis plusieurs heures, je suis dans un accès de douleur et de prostration tel que je n'en ai jamais éprouvé. Je viens d'être réveillé de mon accablement par l'annonce qu'un courrier partira demain malin. Je veux vous écrire
18i LETTRES DU GÉN^HAL MARGL'ERITTE
qiiel(iues lignes pour vous dire que je vous aime de tout mon cœur, que je reporte sur vous l'alfeclion que j'avais pour ma pauvre mère et qu'ainsi vous aimant davantage s'il est possible, je puise dans cet amour et celui de notre cher entant le courage qui m'est nécessaire pour surmonter les épreuves qui m'atteignent. Hier, je vous écrivais que j'étais seul et bien triste, qu'est-ce aujourd'hui, quand un si grand malheur m'atteint?
Si j'étais près de vous, je serais moins malheureux, vous me consoleriez, la vue de notre cher Paul et de nos parents me donnerait du courage. Mon Dieu, pourquoi suis-je si loin de vousl
Pauvre chère mère, mon départ pour cet aiïreux pays aura contribué peut-être à hâter sa lin, en augmentant le chagrin de notre séparation.
Comme vous avez dû souffrir, ma pauvre amie, près de sa longue agonie, et combien je vous en aime pour cela et la joie que vous avez pu lui donner par votre présence et celle de Paul à ses derniers instants.
Oui, j'étais en quelque sorte préparé à ce malheur par pressentiments et tristesse, mais mon alfliclion n'en est pas moins grande. Mon
pauvre père est bien à plaindre et, certes, il aura besoin de votre atfection pour supporter cette trop douloureuse séparation.
Vous ferez ce que vous pourrez pour cela, n'est-ce pas, mon amie?
Pérote, le 19 décembre 1862.
Nous sommes arrivés aujourd'hui à Pérote. Je suis en très bonne santé. Hier, j'ai eu un beau combat contre la cavalerie ennemie, à Sierra-Leone. Je commandais l'avant-garde composée de nos chasseurs, un bataillon du 3' zouaves, et trois pièces de canon. Vers une heure, au moment où nous entrions dans la plaine de Pérote, près d'un gros village appelé Sierra-Leone, la cavalerie mexicaine ennemie, forte de 6 à 700 chevaux, est venue attaquer la cavalerie de Marquez qui marchait en avant de moi. Cette cavalerie, qui n'était guère que de 150 hommes, a été ramenée par les Mexicains. Ceux-ci, comme à Plan-del-Rio, sont venus assez près pour que je puisse les faire charger par un escadron du 12'^ chasseurs formé par division en échelons.
Vigoureusement attaqués, les premiers pelo-
18(> LETTHKS DU UKNKHAl. MAH(;UF,mTTl!;
Ions ruieiil ciilhiiLcs cl, la (•avalcric lucxicaiiKî se mil à luir dans le brouillard. Elle essaya de se rallier à 2,001) niMres plus loin derrière un large fossé servant de limite el qu'elle borda, s'y appuyant coranio sur nu rctrancliement.
Les deux divisions de cbasseurs, appuyées par le 3" zouaves, lurent de nouveau lancées contre -rennemi avec la cavalerie du général Marquez bien ralliée. Celte deuxième charge mit délinitiveraent l'ennemi en déroute. Il se retira en petits groupes par les hauteurs de Lorée-del-Monte.
Nous sommes enfin sur le plateau du Mexique. Depuis hier, nous marchons dans de grandes plaines ensemencées d'orge, dont la récolte, faute de bras, n'est pas encore faite. Nos chevaux vont nager dans l'abondance. Nous allons rester ici ou dans les environs, je ne sais combien de temps, en attendant notre marche sur Puebla 011 nous ne sommes pas sûrs de voir l'ennemi nous attendre, malgré les fortifications qu'il a faites.
Hier, nous avons reçu le courrier en route, mais jugez de mon désespoir en ne recevant pas de lettres de France. Elles seront sans doute allées à Orizaba. Voilà à quoi notre pauvre correspondance, déjà à si long terme, est exposée.
lettres; nu GÉNÉRAL MARGUERITTE 187
J'étais bien triste en voyant les autres lire des lettres de leurs femmes, de leurs enfants.
Pèrotc, le 12 janvier 1863.
Je viens un peu causer avec vous et préparer une loltre pour la première occasion qui se présentera. .Malheureusement, elles deviennent tous les jours plus rares. Deux lettres que j'avais essayé de faire passer par la voie de Jalapa me sont revenues faute de courrier sûr. Nous sommes encore à Pérote jusqu'au 25 courant. Ce matin, une colonne est partie pour exécuter l'évacu ition définitive de Jalapa. Il va y avoir bien des gens malheureux de cette évacuation; tous ceux qui se seront compromis pour nous, vont sans doute vouloir suivre nos troupes. Pour moi, il n'y a de bien intéressant, dans tout ce monde-là, que cette bonne vieille dame Forêt dont je vous ai déjà parlé. La pauvre femme s'est mise en quatre pour nous obliger tous, lors de notre séjour à Jalapa. Sa qualité de Française lui avait, même avant notre arrivée, attiré toutes sortes d'avanies. Je lui ai trouvé à Pérote une maison où elle pourra au moins s'installer provisoirement; cela lui permettra de prendre
1H8 i.ETTiŒS nu Gi:Nl':itAL MAnourniTTR
SOS mesures pour rentrer ensuite en France comme elle paraît le désirer. Ces Mexicains font unt' guerre de sauvages, ils maltraitent Ions ceux (|ni ont des relations avec nous, ils brûlent les villages, les récoltes, ils rançonnent, pillent et pendent des gens inotTensifs. Hier, j'ai dîné chez le général Bazaine en compagnie du général Marquez et de son chef d'état-major. Il a été beaucoup question, comme vous pensez, de la guerre actuelle et de ses conséquences. Le résumé des appréciations de ces messieurs a été que: après la guerre actuelle et quel que soit le gouvernement mexicain que nous établirons, il faudrait une occupation de cinq ou six années avec 25 ou 30,000 hommes de troupes françaises pour remettre le Mexique en bonne situation et permettre à la France de retirer les avantages qu'elle s'est proposés, dans cette guerre ou intervention. C'est aussi notre avis à tous. La question étant ainsi posée, reste à savoir si la France sera aussi de cet avis. Vous comprenez bien que, tout en convenant que nous sommes passablement englués dans ce pays et qu'une occupation longue est nécessaire, je ne compte pas rester longtemps loin de vous. J'espère, qu'une fois la conquête de Mexico accomplie, les corps d'Afrique seront les premiers rappelés
et j'en serai : soyez convaincue que j'ai grande hâte de sortir de cette galère.
Notre inaction augmente tous les jours l'ennui qui nous ronge, avant-hier nous avons eu la distraction du convoi que nous avions envoyé à la Ve-ra-Cruz pour y prendre un ravitaillement avant notre départ de Jalapa. Pour ma part, je n'ai pas à me plaindre, il m'est arrivé un fromage, un pain de sucre blanc et les deux cantines que mon père a garnies de vin, plus un tonneau de vin ordinaire. Nous voilà dans l'abondance, mais je ménage tout cela pour plus tard : au fur et à mesure que nous avancerons dans l'intérieur, le vin surtout deviendra rare.
Hacienda de Jalpa, en route sur Lagos, 16 janvier 1863.
... La fameuse phrase du discours: « L'occupation du Mexique est devenue une nécessité » nous a fait froid au cœur à tous, car ici nous n'avons pas d'illusions, et nous voyons que pour atteindre un but, quelque précaire qu'il soit, nous avons une longue occupation sur les bras, à. moins que la France n'ait le courage de se couper un doigt, pour se dégager de cette malencontreuse attache.
iOO LKTTHKS DU (lÉiNf^ll.VL MAHGUEItlTTI':
... Je viens de nie reK<u"<l<?'' <la>is une glace; le soleil ne m'a pas épargné. Mes cheveux blanchissenl toujours, mais j'en ai encore (beaucoup ne peuvent pas en dire autant icii, ma taille est la môme et j'ai le jarret vigoureux. Dernièrement j'entendais mes guerriers, que j'avais fait mettre pied à terre dans un chemin dirOcile et que je menais ainsi à l'étape, dire; : « Il a des jambes de cerf, celui-là, il nous fera crever (passez le mot) à la marche, c'est sûr. » Mais que vais-je vous raconter là? et comme j'ai i)on air à me vanter de loin.
yapoluca, 'd février.
On ne se figure pas en France toutes les difficultés de notre situation et on doit trouver aussi que nous allons bien lentement en besogne. Hélas! nous ne demanderions pas mieux que d'en finir vite, mais les moyens pour cela font défaut ou n'arrivent qu'avec peine et lenteur.
Ne m'oubliez pas près de Paul. IJites-lui que son papa a bien froid et bien chaud plusieurs fois en 24 heures. Les dernières gelées de la nuit et de la matinée ont été à 10 degrés audessous de zéro. L'eau de nos bidons dans nos
tentes s'est convertie en blocs de glace. L'aprèsmidi on rôtit par 35 ou iO degrés de chaleur. Je suis très agacé d'entendre appeler ce pays beau, magnifique, etc., il est tout simplement stupide.
San-.lntonio, 25 février.
Ce sera bientôt l'anniversaire de la naissance de Paul et votre fcto, ma chère femme. Je m'y prends à temps pour vous la souhaiter. Je n'ai que des vœux à vous offrir, mais ils sont fervents, je vous assure, pour votre bonheur, et je vous aime de grand cœur. Voilà une déclaration qui, pour être faite à 2,500 lieues de distance, est certes plus vraie que bon nombre de celles qui se font de très près. On ne ment pas d'une rive de l'Océan à l'autre et je puis dire, comme je ne sais plus quel bon vieux poète:
L'absence est à l'amour comme est au feu le vent Qui éteint le petit et allume le grand.
Quand nous ne marchons pas, et c'est ce qui arrive le plus souvent, l'ennui de me voir isolé des miens, et sans terme assigné, me tourmente et me navre. Toujours des délais et des retards dans notre marche en avant.
i\)2 i.i:ttrf,s nr crn^hal MAnt.iiKHiTTK
2f> fri-rici; San Antntn'o Tmnarix.
Nous voici bientôt en mesure de marcher sur Puebla. Le général en rhei' a quitté Orizal)a, le 28 il sera à Guetcholac où il doit réunir un conseil de guerre pour discuter les moyens d'investir Puebla. Nous serons sans doute du 7 au 10 sous celte fameuse Sarragossa, comme l'appellent actuellement les Mexicains. Nous n'avons pas une idée bien nette de la résistance que nous y trouverons. 11 y a tant de versions, et de si contradictoires, qu'il est dilficiie de démêler la vérité. On disait hier qu'il y avait une brigade d'infanterie mexicaine qui avait voulu s'emparer de Guadalupe (fort de Puebla) et se prononcer en notre faveur, que le complot avait été éventé, et, par suite, quatorze chefs fusillés. Vous ne sauriez croire combien notre inaction nous pèse, nous voudrions en sortir à tout prix. Enfin, dans quelques jours, nous saurons dans quelle mesure nous allons marcher de l'avant. Je désire que ce soit au pas de course. Il faut, du reste, se hâter, car les pluies ne tarderont pas à venir et rendraient nos mouvements plus difficiles. La réunion des moyens de transport est bien longue, nous portons la
peine de notre imprévoyance. A-t-on jamais vu entreprendre une guerre aussi lointaine sans ressources pour se mouvoir? Pour le présent, je suis avec mes deux escadrons dans une grande hacienda, avec le général de Mirandol et le 3* zouaves.
San-Antonio, 28 février.
C'est aujourd'hui dimanche et fête pour nos guerriers. Nous sommes cantonnés avec le 3^ zouaves dans une grande hacienda et nous avons imaginé d'organiser des prix pour distraire nos hommes. On a tiré des dindes aux quilles, fait la course après un porc à qui on avait graissé la queue, et c'est par là qu'il fallait l'arrêter, etc. Ce soir nous avons une représentation théâtrale par les acteurs des zouaves. Il y a sept ou huit pièces d'annoncées. Nous faisons ce que nous pouvons pour distraire nos hommes, et cela est nécessaire.
72 mars 1863.
Comme vous avez pu le voir, la prise de Puebla n'est rien moins que vraie. Après bien
l!'i I.F.TTRES DU fil'lNÉHAL MAHr.UERlTTE
des délais cl des retards, le mouvemenl est remis aux calendes p^recques.
Piicbln est extrômemont fortidrc, et, si les iMcxicains veulent s'y défendre à outrance, comme ils le disent, nous aurons de la besogne. Ils ont construit quatorze ouvrages armés de forte arlillerie (280 pièces) autour delà ville. Ces ouvrages sont reliés par des courtines et retranchements. Dans l'intérieur de la place, ils ont formé un grand réduit, ont barricadé les rues, armé les couvents, les maisons fortes, crénelé les autres et fait des parapets sur les terrasses. Enfin, ils ont mis le temps à profit pour exécuter, avec leur garnison de 20,000 hommes, tous les travaux de défense possibles. J'espère cependant qu'ils ne se conduiront pas tous comme les Espagnols à Saragosse, leurs troupes ne sont pas toutes de bonne volonté et de bon aloi. Il nous paraît à tous qu'il est grand temps de se hâter. La saison des pluies commence au mois d'avril et à ce moment il ne fera pas bon dehors, surtout avec des travaux de siège en cours d'exécution. Nos approvisionnements ne sont pas non plus très considérables et c'est une raison de plus pour se hâter. Ces jours derniers nous avons dû aller faire des razzias de bœufs et de moutons dans les haciendas en avant de nous.
c'est un mauvais moyen de se procurer l'indispensable. Quoique l'on paie tout ce que l'on prend, ce mode d'opérer indispose toujours les gens.
24 mars.
Nous avons eu hier une affaire à Gholula, dans laquelle nous avons malmené la cavalerie régulière de Comonfort ; mais ce sont là des alîaires de détail qui n'avancent pas la question. Ici, le rôle principal est naturellement à l'infanterie et à l'artillerie; nous faisons, nous, des reconnaissances ; mais, en ce qui concerne le siège., nous jugeons des coups. Aujourd'hui, nous savons à quoi nous en tenir, les Mexicains se défendront. Toutes ces ridicules promesses ou vantardises des politiques tombent devant la réalité. Nous étreignons la ville de façon que les Mexicains ne puissent s'échapper, tout au moins avec leur matériel, car elle est tellement grande que nous ne pouvons former autour un cordon non interrompu. C'est la division Douay qui paraît chargée du rôle principal dans l'attaque. De ma tente, en vous écrivant, j'aperçois le fameux fort de Guadalupe, qui domine la ville. Je l'ai en face de moi, ainsi que
196 LETTRES DU Gl^.NÉRAL MAROUERITTE
le fort (le Lorelo. Il y a douzo aulres forts ; ils onl tous de grands drapeaux tricolores vert, blanc et rouge. Le général en chef s'est placé sur le Cerro San Juan, à 2,200 mètres de la place. C'est un piton qui domine la ville et la route de Mexico. Par nos approches, les Mexicains doivent voir que nous ne voulons pas les laisser libres de s'en aller quand ils voudront. Nous trouvons le temps long, et volontiers comme nos troupier?, je dis: Battons-nous et que cela finisse.
29 mars.
Nous sommes toujours devant Puebla, le feu a été ouvert le 25 contre la place. Quelques pièces de l'ouvrage que nous attaquons ont été démontées, mais cela ne suffit pas pour entrer. La tranchée par laquelle on chemine vers le fort Saint-Javier, par lequel on veut entrer dans la ville, est très près de ce fort. La quatrième parallèle, qui doit être terminée ce soir, en est à 60 mètres. C'est de là que l'infanterie s'élancera à l'assaut, du fort d'abord et ensuite de tous les ouvrages, retranchements et barricades élevés dans la ville. Ce sera très rude.
Hier le général en chef, par faveur spéciale,
LETTRES DU GÉiTÉRAL MARGUERITTE 197
nous a passés en revue pour nous donner les décorations et médailles pour notre combat de Cholala. Il nous a fait un discours dans lequel 11 a beaucoup loué la cavalerie qui n'a cessé, depuis qu'elle est au Mexique, de faire preuve d'élan et décourage. Il m'a pris à partie ensuite et m'a dit que la plupart des compliments qu'il venait d'adresser à l'ensemble, me revenaient en particulier, que j'avais été le premier à donner l'exemple, exemple soutenu dans toutes les autres rencontres, etc., et finalement qu'il espérait que j'en serais bientôt récompensé.
30 mars, sous Puebla.
Vers cinq heures du soir, hier, nos troupes ont donné l'assaut au fort Saint-Javier et au pénitencier. On est entré sans grande résistance d'abord, mais les Mexicains, qui ne s'attendaient pas à l'attaque, ont ensuite concentré un feu extrêmement vif d'artillerie et de mousqueterie sur notre attaque. Nos troupes, malgré cela, ont tenu bon toute la nuit, finalement nous sommes restés maîtres de l'ouvrage. A considérer la résistance et les 7 ou 800 coups de canon, que nous ont tirés les Mexicains, nos pertes sont minimes. Il est vrai que tout n'est pas fini, ce
r,)S LETTRES DU GÉNKRAL MARC.UlîniTTR
n'est que \o dc^bul cl on no peut se dissimuler que les Mexicains, derrière leurs relranclienienls,sebntlenttrèsl)ien. Nous finirons, certes, par prendre la PuebUi de los Angeles, mais ce sera plus long qu'on ne l'avait pensé tout d'abord. On maugrée beaucoup et avec raison contre les politiques, qui nous ont mis dans ce pétrin, avec la plus insigne mauvaise foi ou la plus grande stupidité. Je commence à croire que nous n'irons pas à Mexico avant les pluies et qu'après Puebla, nous aurons assez à faire que de panser nos plaies et refaire nos moyens d'action. De ma tente je vois se dérouler à peu près toutes les phases du siège, avec ma longuevue j'aperçois tous les mouvements qui se font autour de la place. Il y a surtout une batterie mexicaine qui m'agace fort. Elle est armée de canons d'énorme calibre, qui font trembler la terre par leurs détonations et c'est surtout la nuit qu'ils tirent. Pas moyen de fermer l'œil ; si j'avais les canonniers sous la main Je leur témoignerais ma manière de penser d'un façon virulente. Nous sommes tous, du reste, montés contre les Mexicains.
Dans l'assaut d'hier ils ont fait sauter une poudrière, mais ils ont si mal pris leurs mesures qu'ils en ont souffert plus que nous. Nos troupes,
à l'heure qu'il est, cheminent de maison en maison par des tranchées; on est obligé d e faire ainsi pour tourner quelques ouvrages, qui nous prennent en écharpe. Ce sera long, mais le résultat est certain.
Les journées et les nuits me paraissent sans fin, notre rôle se borne à l'observation et à des mouvements autour de la place pour barrer le chemin à ceux qui voudraient fuir. L'autre jour une masse de cavalerie est sortie de la place de notre côté, nous sommes vite montés à cheval et avons été lui barrer le chemin à la limite du canon de place ; mais elle est rentrée sans essayer de venir à nous.
31 mars, sous Pi/ebla.
Nous sommes depuis le 16 en vue de Puebla et, à l'heure qu'il est, nous n'avons encore entamé qu'un des ouvrages qui l'entourent, après avoir consacré plusieurs jours à nous rapprocher et à inve-tir. C'est bien à une autre Saragosse que nous avons affaire, les choses s'y passent de la même façon. Les Mexicains se battent avec une énergie extraordinaire et défendent chaque maison, qu'il faut battre en
200 LETTUKS nu r.KNKHAL MARnUERITTE
broche pour l'avoir. Noire arlillcrie ri nos iminitions sufflronl-elles à cette tâche?
Hier soir Comontbrt est venu se montrer avec son corps d'arraéc do 8,000 hommes, infanterie, cavalerie et artillerie^ h deux lieues de nos lignes. Nous avons été appelés au quartier général, dans la prévision d'une attaque, mais après sa démonstration, qu'il recommencera du reste, il s'est retiré. Il veut, dit-on, faire entrer un convoi dans la place. Celle-ci ne me paraît pas cependant avoir besoin de grand'chose. Elle regorge de monde, de pièces d'artillerie, de mnnilions et d'approvisionnements. Aussi ces gens-là nous narguent-ils, en disant que nous ne prendrons pas leur ville, ils sont exaltés jusqu'au fanatisme; nous en viendrons àbout, mais ce ne sera pas sans peine.
8 avril, soi'.s Puebla.
Dans les huit jours, qui viennent de s'écouler, nous n'avons pas fait de progrès pour la prise de la ville. Trois attaques que nous avons tentées pour avancer en prenant des maisons, ont été repoussées. Toutes les fois que. l'on essaye de sortir des retranchements, les troupes sont ac-
cueillies par des feux d'artillerie et de mousqueterie tellement vils qu'on ne peut cheminer sous cette grêle de projectiles. Dans les diiïcrentes attaques nous avons perdu encore plus de 200 hommes. Le général de Laumière est mort de sa blessure, il a été enterré hier. — On a essayé de miner les maisons si bien défendues par les Mexicains, mais on a rencontré le roc et de plus nous n'avons pas assez de poudre pour l'employer ainsi. Les munitions d'artillerie sont réduites à leur plus simple expression.
Hier, il y a eu un conseil de guerre tenu chez le général en chef, dans lequel les difficultés de l'entreprise ont été discutées. On va envoyer chercher à la Yera-Cruz de la grosse artillerie de marine et des munitions pourbattre la place, plus efficacement qu'avec notre petite et à peu près insignifiante artillerie.
Tout cela est long, mais que faire? Il faut en passer par le bourbier oîi nous ont mis les politiques et les imprévoyants. C'est une grosse affaire que la guerre du Mexique et nous ne sommes pas encore à Mexico, que doit-on en dire en France ?
M. de Saligny avoue lui-même qu'il ne reconnaît pas les Mexicains dans leur manière actuelle de se conduire. Je voudrais bien le voir
'■2i)t LETTRES UU GÉNÉRAL MARGUERITTK
avec son bataillon prendre Puehla, comme il disait.
La santé générale est bonne, nous avons chaud le jour, froid l.i miil, les orages sont Iréquenls et annoncent l'arrivée des pluies.
J J avril, sous Puebla.
Je vous souhaite un bon printemps et à Paul aussi, vous êtes en pleine verdure des champs et au milieu des fleurs, jouissez-en pour vous et pour moi, car rien de semblable n'existe ici; sol aride, nuits glaciales, journées chaudes et vents violents, c'est là noire lot. Nous n'avançons pas dans le siège de la ville. L'armée est mécontente elles chefs encore plus. Jamais entreprise n'a été commencée avec des moyens aussi insuffisants pour la mener à bien.
28 avril, Cholula.
Depuis ma dernière lettre nous avons eu un
pelit succès et un véritable échec. Le succès a
consisté à prendre deux cadres de maisons sans
perdre trop de monde. Le 25 on a renouvelé
' l'atlaque sur deux nouveaux cadres, qui devaient
nous rapprocher du réduit de la place ; mais celle attaque, faite par le 1" zouaves, a échoué devant des travaux immenses et une défense prodigieuse. Nos soldats, après avoir enlevé des maisons crénelées à plusieurs étages de feux, traversé des fossés de quatre mètres de largeur sur autant de profondeur, enlevé un parapet garni d'artillerie et de mousqueterie, se sont trouvés arrêtés par des grilles en fer, inclinées, contre lesquelles nos boulets ne pouvaient rien et derrière ces grilles trois étages de redoutes vomissant la mitraille. Jamais défense de ville n'a été faite dans ce genre-là.
Les Mexicains ont en effectif de troupes, munitions, ingénieurs et moyens de remuer la terre par les bras des Indiens, une supériorité qui se révèle chaque jour davantage. Nos soldats ont donc dû se retirer devant de pareils obstacles avec une perte de 300 hommes environ, dont malheureusement la moitié prisonniers, dans un cadre où ils ont été entourés. A l'heure qu'il est nous ne savons pas encore le sort de ces pauvres gens : quelques-uns disent qu'ils se sont rendus faute de vivres, d'autres qu'ils n'ont pas voulu se rendre et sont tous morts les armes à la main.
On s'est décidé à envoyer chercher à la Vera- Cruz des pièces Ce la marine en attendant
tiOÎ LETTRES DU GliNl'lRAL MAUCUFIUTTE
celles que l'on a (Icinaiidées en France, mais vous pensez qu'elles n'arriveronlqu'auxcalendes grecques, Si au moins on prolltall du Uinpsque nous allons perdre ù allendre ces moyens d'allaque plus puissants, pour ballre Comonl'ort, qui est à six lieues de nous. Cela l'crail diversion et faciliterait nos opérations de ravitaillement. 11 serait bon de se hâter, car les pluies vont arriver et gêneront beaucoup la circulation.
y*"" mai.
Je vous envoie un calque d'un petit plan de Puebla, qui vous servira à comprendra la situation. Derrière le fort de San-Javier n" 7, qui est celui par lequel nous sommes entrés dans Puebla, j'ai indiqué les cadres de maisons dont nous sommes maîtres en les barrant d'une croix et ceux contre lesquels nous avons échoué en faisant au milieu un petit rond. Dans ces pâtés de maisons ou cadres il y a des monuments d'une soliditéexlrême, tels que casernes, églises, couvents, hôpitaux, etc., tout cela est fortifié d'une manière formidable, avec coupures, fossés, parapets, créneaux, grilles en fer, etc., etc., le tout armé, couronné, flanqué de feux considé-
rables d'artillerie et de mousqueterie ; les rues coupées de plusieurs rangs de barricades indestructibles pour nos canons actuels enfilent et commandent tous les accès intérieurs. Quand, après avoir tiré 1,000 ou 1,200 coups de canon, nous avons réussi à faire sur les cadres que l'on attaque une ou deux petites brèches par lesquelles six ou huit hommes peuvent passer, on s'estime heureux. On lance alors les colonnes d'attaque par petits groupes, mais elles sont accueillies par des feux nourris, qui couchent en quelques secondes les trois quarts des assaillants sur le carreau. Ces tentatives répétées aboutissent quelquefois, par un hasard heureux ; le plus souvent elles échouent. Il faudra donc renoncer à ces attaques, qui sont prévues et contrebattues d'avance par les Mexicains, qui, je le répète, ont vingt fois plus de moyens de défense que nous n'en avons d'attaque.
Le moral des troupes s'use à ce métier infructueux. L'avis de l'infanterie est que l'on ne saurait continuer ainsi. L'artillerie se déclare insuffisante et le génie n'en peut mais. On paraît donc résolu à attendre de la grosse artillerie, des munitions et des renforts. On parle de l'arrivée d'un Maréchal, de France et personne ne trouve que cela soit de trop.
2(»(t l.ETTIlFS nr C.t^;NÉHAL MARGL KIUTTF.
Voilà donc la prise de IMiobla remise on ne sait il qnand, puisqu'elle paraît dc|)Ondrc de l'arrivée de puissants moyens que la saison des pluies peut ajourner de jilusieurs mois. Vous voyez que la situation n'est pas l)rillanlo, elle peut se compliquer encore par les maladies que la saison des pluies ne manquera pas d'amener et l'insuffisance des ressources pour vivre, si on persiste à laisser Goraonfort dans notre voisinage. Déjà il empêche notre ravilaillement de se faire sur une échelle suffisante. Il l'empêchera encore davantage dans quelques jours, quand, grâce à notre inaction, son corps d'armée sera porté à 15 ou 2(),0(K) hommes par les renforts qui lui arriveront et que l'ascendant moral dés Mexicains aura crû dans le pays au détriment du nôtre.
Que va-t-on penser en France de tout cela? A coup sûr on n'en soulTrira pas plus que nous. Le prestige de nos armes reçoit ici une atteinte d'autant plus grave que l'on pensait triompher facilement des Mexicains auxquels on n'accordait jusqu'à présent aucune valeur. Ils se montrent sous un autre jouret leur jactance s'élève. On rapporte un fait' significatif en ce genre. Le général Forey, en voyant la tournure que prend le siège, aurait écrit à Ortéga pour l'autoriser
à faire évacuer la place par les femmes, les en- Maiits, les vieillards, afin que les moyens qu'il emploierait pour avoir raison d'une défense en dehors des règles communes, ne retombent pas sur des êtres inoiïensifs. Le général Ortéga lui aurait répondu au bas de sa lettre : « Je n'ac- « cepte pas votre proposition, elle est du reste « sans objet, vous n'entrerez jamais dans Pue- « bla. »
10 mai, Amatlan sous Pnebla.
Le 8, à une heure et demie du matin, nous sommes partis sans tambours ni trompettes, et nous nous sommes dirigés par un mouvement tournant, bien étudié, sur San-Lorenzo, d'oii la veille on nous avait tiré des coups de canon. A cinq heures du matin nous arrivions en face du village ; les avant-postes ennemis ne nous ayant reconnus que lorsque nous n'étions plus qu'à deux kilomètres, nous avons surpris littéralement les Mexicains qui ne s'attendaient pas à un pareil réveil. En nous voyant, ils ont mis de suite leurs pièces en batterie, ont formé leurs troupes et ont les premiers ouvert le feu sur nous. Le général Bazaine avait pris l'ordre de
i>OH LETTRKS DU GKNÈnAL MAHr.UKRITTK
Itataille suivant: l'infanlerie marchait par bataillon en échelons, rartillcric au centre et la cavalerie déployée sur la gauche pour prendre à revers le villag-e que l'infanterie attaquait de front. C'est ainsi que s'est en^^agé le combat. Les Mexicains, qui avaient huit pièces de canon dont six de 12 rayé et deux gros obusiers, nous ont envoyé toute la mitraille et les obus qu'ils ont pu; sous ce feu, auquel s'est bientôt joint celui de leur infanterie, en position dans les jardins, nous avons tous marché avec élan et aplomb. A 250 mètres du village on a battu la charge, alors nous avons enlevé canons, Mexicains, village, tout enfin en quelques minutes. Pendant que nous marchions ainsi, notre artillerie avait pris position et tirait à obus à balle sur l'infanterie mexicaine qui, après avoir essayé de tenir un instant, a été culbutée, abordée à la baïonnette et au sabre, et poursuivie à cinq kilomètres du village. C'est une jolie petite bataille, très bien menée, parfaitement réussie et dans laquelle chaque arme a rivalisé d'entrain et d'action. Par notre mouvement tournant, nous avons fait lâcher pied un peu plus vite à l'infanterie que nous avons sabrée à la sortie du village, en même temps que nous contenions leur cavalerie, qui était sur notre flanc gauche
LETTRES Di; GÉNÉRAL MARGUERITTE 209
mais qui n'a osé nous attaquer, tant elle craint les afric'anos, comme elle nous appelle.
...Voilà notre bataille de San-Lorenzo, l'effet en a été très grand sur tout le reste du corps d'armée de Gomonfort, qui s'est retiré bien en arrière, et sur la garnison de Puebla, qui s'attendait à être secourue, et qui voyant qu'elle ne le sera pas, commence à trouver sa position précaire. Elle manque de vivres, et Ton pense que cette raison forcera la garnison à sortir ou à se rendre dans un certain délai.
Le général en chef a été enchanté de notre victoire et très démonstratif pour le général Bazaine ; comme c'est au 2" régiment de marche que revient l'honneur de la journée, il sera parlé du colonel et du lieutenant-colonel et peut-être songera-t-on à faire quelque chose pour eux. Je suis de nouveau près du général Bazaine, avec ce qui me reste du 12" chasseurs, tandis que du Barrait est à Cholula. Dans ce moment-ci j'aide donc à l'investissement de la place et Du Barrail fait des ravitaillements dans les haciendas abandonnées par l'armée de Gomonfort.
Le général Ortega, qui commande à Puebla, a fait demander au général Forey à sortir de la place avec les honneurs de la guerre, c'est-àdire avec armes et bagages ; mais on lui a ré-
-JIO LRTTHKS DU laiNKIIAI. .MAlHil KIUTTK
pondu que (H'1;i ne se pouvait pas, malgré sa belle (léfensc ; (lu'on voulait en (iiiir et txni \i\ retrouver encore eu face do uuus à .Mexico, on croit que la ville peut teuii' encore vingt jours. Si nous avions iail plus tôt le coup de main sur Conionrort, comme nous le demandions tous, nous serions plus avancés et peut-être aurionsnous pu aller encore à Mexico,
Ces jours derniers nous avons été obligés de renvoyer deux bataillons et deux pièces de canon sous le commandement du colonel Mangin dans les Terres chaudes, oij il y a eu une espèce de levée en masse de guerrilleros. Une compagnie de la légion étrangère a été enlevée tout entière. Cette levée a été motivée;, à ce qu'il paraît, par les turpitudes du fameux lieutenantcolonel D***, auquel on a malencontreusement donné un rôle à jouer ; par ses exécutions sommaires, sans discernement, exactions, incendies de fermes, etc., il a soulevé une grosse haine contre nous; nous n'avons certes pas besoin de ces embarras. Notre dernier succès a heureusement amélioré notre situation générale; si l'on sait en profiter, il nous aidera beaucoup à nous tirer d'alîaire.
Je vous écris sous ma tonte, par une grosse chaleur d'orage. J'ai des milliers de mouches
qui me mangent. J'ai été dérangé plus de dix fois depuis que j'ai entrepris cette lettre. Je ne continue pas pour le moment, les mouches s'y opposent et l'orage arrive. Nous en avons eu un il y a six jours, qui nous a donné un échantillon des pluies mexicaines. C'est de l'eau versée à torrents, tout devient lac et rivière au bout de dix minutes.
Le 8 mai je me suis recommandé à vos prières et à celles de Paul. C'est le 8 mai à cinq heures du matin que le feu a commencé ; il devait être onze heures ou midi chez vous. J'étais triste,*c'est le jour anniversaire de la mort de ma sœur que j'aimais bien. Je l'ai invoquée aussi avec ma mère. Dieu merci, je suis toujours en bonne santé.
Laghouat que je montais ce jour-là a été fort agacé par le canon, cela lui donne sur les nerfs et, malgré votre talent en équitation, je ne souhaiterais pas vous voir dessus quand il bondit et se dérobe. Les Mexicaius.l'admirent beaucoup.
Amazac, le 19 mai 1863.
Je suis logé chez un curé. Chacun a sa chambre, ce qui est un grand luxe. Je n'en ai pas
joui depuis Pérote. Je suis surtout sensiltle à l'absence de mouches qui me dévoraient sous la lente! Dans l'intérieur de la maison, qui n'a qu'un rez-de-chaussée, il y a un petit jardin avec des fleurs, des roses, des œillets : il y a deux orangers sur lesquels gazouillent quelques oiseaux à tête écarlate. Ce petit jardin me rappelle celui de notre maison de Carcassonne, où nous étions si bien chez nous. Je vois encore le petit chaton arrachant de l'herbe pour la donner aux poules, « tiens, cocote ! » mais le pauvre petit craignait les coups de bec, et faisait son offrande à distance...; tout à l'heure, je suis sorti, j'ai été me promener dans les jardins de pauvres Indiens qui entourent le village, la dévastation a passé par là : malgré cela, il y a de la verdure, des arbres qui resssemblcnt à de gros cerisiers, des cactus et des rosiers. En rentrant dans la ville ou le village, car ce n'est que cela, j'ai vu en passant devant une maison une jolie petite fille de deux ans et demi. Je me suis arrêté à la regarder, et comme elle devinait qu'elle m'était sympathique, elle s'est mise à me sourire. Je lui ai offert un anis de Mézières et ai essayé quelques phrases avec sa mère, qui paraissait assez étonnée de l'intérêt que je témoignais à son enfant. Comme je me faisais as-
sez peu comprendre, j'ai tiré du paquet de vos lettres, queje porte toujours sur moi, votre portrait avec celui de Paul, et le lui ai montré. Alors cette brave femme a compris, et a eu l'air très touchée : elle a beaucoup contemplé votre photographie, vous trouvant muy honito., elle a demandé à son mari si ce portrait était ressemblant, il a répondu qu'il n'en fallait pas douter (je lui laisse la responsabilité de cette affirmation, vous êtes mieux que cela), et enfin je me suis retiré, plaint par ces pauvres gens d'être si loin de mes plus chères affections. Eh bien ! ma chère, femme, leur sympathie m'a fait du bien, le cœur humain est ainsi fait, qu'il est toujours sensible aux bons sentiments que l'on partage avec lui, et dans certains cas un témoignage de cette sorte, donné par de pauvres Indiens, touche et console un peu.
27 mai. Du moulin de San Diego de Cholula.
J'ai quitté Amazac le 22, pour revenir près du général Bazaine. Depuis ce temps-là j'ai été envoyé en cantonnement à San Martinetto, et enfin me voici de nouveau à Cholula oii je remplace le colonel Du Barrail, qui vient de partir
2\'i LKTTIIF.S DU CliM'lll AI. MAltCURRITïE
avec ses deux escadrons, le y^énéral dcMirandol ri la di\isioii IJazaiiio, (jui se poriciil en avaiiL vers Mexico. Kii alleiidaiil que le reste de l'arni(M> fasse aussi le mouveiiienj|„ je suis resté à la (lispositiou du général en rlicl".
Depuis que Puebla est en noire pouvoir, j'y ai été deux fois pour visiter la ville et les forts. Les premiers jours, c'était aIVreu.x. La ville était barricadée dans plus de trois cents endroits par des levées de terre, des dalles, des pavés, des madriers, etc., les balcons chargés de sacs à terre, des créneaux aux murs et des ordures partout. Depuis que l'on a fait disparaître ces vilaines choses, la ville est supportable.
Le mouvement a repris, et l'on conçoit que dans les beaux jours du Mexique, Puebla ail été appelée la cité des Anges. Le nombre de couvents et d'églises qui s'y trouvent est vraiment incroyable. 11 n'y a guère, à proprement parler, que des établissements religieux reliés par d'assez belles maisons au centre de la ville, et par d'autres maisons somptueuses dans les faubourgs, qui servent à loger tout ce qui n'est pas clergé. La cathédrale mérite une mention particulière. C'est un beau monument que ne désavouerait pas une grande ville de France, mais dont les dispositions intérieures manquent
LETTRES nr GÉNÉRAL 5IAKGUERITTE 215
de goût. J'ai visité le côté de la ville par où nous avons altnqué. Il est en pièces et morceaux, et ce qu'il y aurait de plus simple à faire serait de raser complètement le quartier qui équivaut à un quart de la ville et de le rebâlir ù, neuf. Il n'y a pas sur les murs l'espace d'un * pied carré, qui ne porte l'empreinte de projectiles. Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple de ville attaquée et surtout défendue de cette manière. Habituellement, quand les fortifications d'une ville sont prises, les habitants se rendent, mais ici tout a été converti en fortification, après l'enceinte, les murs de clôture, les édifices publics, les arbres des places et promenades, les maisons particulières, les débris de celles-ci, etc., tout cela avait été arrangé de façon a rendre les assauts de vive force impossibles. On se heurtait contre des fossés profonds, des murs hauts et épais, derrière lesquels les Mexicains, très bien couverts, tuaient impunément ceux de nos soldats qui se lançaient à J'attaque! Ortega s'est rendu parce qu'il n'avait plus de vivres et de munitions, a-t-il dit; notre attaque sur îe fort de Totimehuacan a accéléré cette reddition. Nous dominions de là le quartier riche et populeux delà ville et les habitants voyaient le bombardement en perspective.
21 H I.KTTRKS nu Gl^.NKHAL MAItGURHlTTr,
Aussitôt la ville prise, il n'y a eu qu'un cri dans toute l'armée pour marcher de suite sur Mexico et ne pas laisser le temps ;iii\ Mexicains d'y organiser une nouvelle défense. La division Bazaine est partie hier seulement. Elle doit se porter jusqu'à Buena Yisla, en vue de Mexico, et agir selon les circonstances. Le général en chef doit partir du 4 au 0 avec le reste de l'armée.
Nous sommes très mal informés de ce que font les Mexicains, les renseignements sont très contradictoires. Les uns prétendent que Juarez, avec le personnel du gouvernement, s'est retiré à Morelios, d'autres disent au contraire que nous trouverons devant Mexico une armée de 16 à 20,000 hommes et 120 pièces de canon, pour nous la disputer.
En attendant notre départ, je refais un peu mes hommes et mes chevaux qui, du reste, ne sont pas en trop mauvais état, si ce n'est sous le rapport de l'habillement et du harnachement. Nous sommes tous fortement rapiécés et ce n'est que grâce aux peaux de bêt^s que nous ne nous montrons pas aux habitants de Puebla dans le costume de nos premiers parents quand ils habitaient l'Éden.
30 mai.
Je pars demain avec un convoi d'artillerie pour rejoindre la division Bazaine. Dans quelques jours nous serons en vue de Mexico.
Le général Orlega et six autres des principaux généraux mexicains se sont échappés. Il paraît que l'escorte des prisonniers a été si mal laite, qu'il s'en est échappé un très grand nombre. C'est d'un fâcheux effet. Ces gens-là vont aller exciter les autres à la guerre.
Un pauvre Indien, serf du moulin de Diego, où nous sommes restés quelques jours à notre grande satisfaction, car nous avions grand besoin de nous refaire et. de nous reposer, s'est attaché à moi, il me suit à la chasse et à la pèche — pêche qu'il a du reste accomplie tout seul avec un panier, et dans l'eau à mi-jambes — il nous a récolté ainsi une friture de poissons microscopiques. C'est avec les Indiens que Ton fera quelque chose du Mexique, si le Mexique tourne bien. Ils ressemblent aux Arabes ; avec de bons procédés, on en fait ce que l'on veut. C'est ce qu'il y a de plus intéressant dans le pays , cette population vouée aux rudes labeurs et sans grande participation au bien-être que procure le fruit de leur travail.
21 s LETTliKS m GKNKHAL .MAIKiLKHITTi:
ù Juin. Kl l'i lUiii , irois lieues de Me. rico.
Depuis que j'ai quitté San Diego j'ai doublé les élapes. Nous voici donc à Mexico ou h pou près. Hier avec mon dclachemenl j'ai été jusqu'à la Garita ou entrée de la ville, avec le général de Bertier, pour y placer le?" bataillon de chasseurs à pied. Il n'y aura donc pas de déCensc à Mexico. Juarez, avec son gouvernement, sa caisse, 5 ou 6,000 hommes, 60 pièces de canon, ses archives, etc., a abandonné Mexico il y a déjà quatre ou cinq jours, à cause de la marche rapide du général Bazaine. C'est après-demain que nous ferons notre entrée dans cette fameuse Venise mexicaine; elle est bien entourée de lacs et, si nous avions dû en faire le siège, cela n'aurait pas été sans de grandes difficultés. Je vous avoue donc que je suis très satisfait d'y entrer sans coup férir.
On nous promet un accueil superbe. Déjà un grand nombre de Français sont venus jusqu'à notre camp. Ils se montrent très démonstratifs et nous accueillent avec des cris de « vive la France! vive l'Empereur! vive l'armée!» etc. Ils sont opprimés depuis plus d'une année et l'on comprend leur enthousiasme. Les Mexicains
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qui sont venus nous voir par curiosité sont moins démonstratifs.
Nous avons traversé de San Martino à Buena Vista, sur un parcours de quinze lieues, des positions très fortes avec des abatis de forêts formant des barricades. Si les Mexicains avaient voulu défendre ces retranchements naturels, nous aurions perdu bien du monde et du temps.
9 juin 1863. Tacubaya.
Nous voici enfin à Mexico. C'est avant-hier que nous avons fait notre entrée. Le 2* régiment de marche n'a fait que traverser la capitale pour s'installer dans la petite ville de Tacubaya, qui est le Versailles de Mexico. Je suis, moi, avec le 12" chasseurs, dans une grande maison où gens et bêtes sont logés. J'habite un appartement délicieux donnant sur un magnifique jardin plein de fleurs et d'arbres avec parc derrière. Nous nous trouvons donc très bien pour passer la saison des pluies, si on nous laisse en repos dans ces cantonnements. Tacubaya est le point le plus salubre de la vallée. Tous les gros personnages de Mexico viennent
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y passer la mauvaise saison; il y a donc assez de mouvement, beaucoup de ressources.
Je ne puis pas encore vous dire grand'chose de Mexico, je n'ai vu la ville que dans un sens, en la traversant. C'est assurément une grande ville, il y a de fort belles maisons, genre mauresque ;ï rintériour, avec galeries et rcniHres sur les rues, du confortable dans les maisons riches, des magasins qui paraissent beaux et bien garnis. Les voitures de place sont très belles et très propres. Ce sont des calèches attelées de mules.
La plus grande partie de la ville est sale et il s'en échappe des odeurs fétides, en un mot elle ressemble au peuple mexicain lui-même, qui accole luxe et misère, sauvagerie et recherche; tout est contrastes, gens, mœurs, idées, existance, tout est plein de disparates.
Le général Forey doit faire son entrée demain, ce sera la véritable entrée officielle. Il y aura revue, défilé, Te Deum, etc. Le sentiment qui règne dans la population de Mexico est différent selon les nationalités et la position que chacun a prise dans les divers partis qui divisent le Mexique- Toutes les passions sont en émoi, chacun veut avoir satisfaction, vante sa panacée et
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chante sa gamme en allant crescendo : c'est un fouillis inextricable d'espérances, de déceptions, de convoitises, d'extravagances, qui donnera une rude besogne à ceux qui seront chargés de mettre de l'ordre dans tout cela et d'en faire surgir un gouvernement ayant chance de vie et de prospérité.
On attend l'expression du programme final que doit faire connaître le général Forey. On ne croit pas ici au désintéressement de la France et aux paroles de Napoléon. Ils trouvent cela trop beau et nous supposent toujours une arrière-pensée de monarchie ou d'accaparement à notre profit et c'est là, du reste, une question sur laquelle nous ne pouvons nous-mêmes leur dire grand'chose.
U juin, Tacuhaya.
Hier a eu lieu la grande entrée triomphale dans Mexico. Nous avons été convoqués pour orner la cérémonie de notre présence. L'armée de Marquez est entrée la première, puis la nôtre, ayant à sa tête le général Forey avec le ministre de France et le sieur Almonte. Les troupes arrivées les jours précédents formaient
la haie. Des niAls aux drapeaux français et mexicains élaieiil disposés sur le parcours suivi par le cortège. Deux arcs de triomphe en feuillage, des tapisseries à tous les balcons chargés de fleurs et de femmes. Beaucoup de monde partout où il pouvait s'en loger. Le défilé à travers Mexico s'est parfaitement accompli. Le général Forey était radieux. Les Français de Mexico surtout, ont été très chaudement démonstratifs, les autres étrangers au pays et les Mexicains ont été sympathiques, mais non enthousiastes. Ce n'est pas l'habitude, dans ce pays où, jusqu'à ce jour, chaque lendemain a amené une réaction ; quand l'on peut être pendu ou rançonné pour avoir manifesté ses sentiments d'une façon trop vive, on devient forcément très calme. Quoi qu'il en soit et à en juger par l'appréciation des gens du pays, nous devons être très satisfaits de l'accueil qui nous est fait. Il y a longtemps que pareille chose ne s'était vue.
26 août .
Me voilà colonel du 3« chasseurs d'Afrique. C'est un excellent régiment et je serais bien heureux de cette nomination sans cette obliga-
tion de rester au Mexique. On se l'ail illusion en France, si on croit à des résultats immédiats ; ce n'est qu'avec beaucoup de monde, beaucoup d'argent et de temps que l'on peut espérer tirer du Mexique quelque chose de prolitable pour la France. J'écris à ce sujet une longue lettre au général de Fénelon.
AU GÉNÉRAL DE FÉNELQlN
26 août.
Mon Général.
On m'a annoncé une lettre de vous par le courrier, et quoique je ne l'aie pas reçue, je ne veux pas moins vous remercier de la part que vous avez certainement prise à ma nomination. J'ai là un beau et bon régiment, dont tout le monde me fait compliment. Pour continuer la campagne du Mexique surtout, je ne pouvais désirer mieux. J'ai eu, il est vrai, le désir d'avoir un régiment en France, c'était à l'époque où une cruelle maladie m'attaquait vigoureusement. Les choses ont tourné autrement à la volonté de Dieu, donc ne vous étonnez pas du
"l'IS T.r.TTRES un r.ft.\i^;HAL MAïuair.itriTi".
désir que nous avons tous d'une prorliaiiic reiilréc en France.
Le Mexique, mon général, n'est sympathique à personne dans l'armée. (î'est un l'ail bien évident et, quand notre lâche sera Unie, c'est avec bonheur que nous secouerons, sur la plage de la Yera-Cruz, la poussière de nos vêlements. Depuis ma dernière lettre, qui vous disait combien on avait été vile en besogne, trop vile même, en établissant un gouvernement provisoire mexicain, avec des hommes d'un parti. il s'est passé des faits, qui ont eu une triste signification dans le pays.
Le gouvernement provisoire, au lieu de s'en tenir au programme de l'Empereur, a indisposé les modérés et exaspéré les libéraux. Au lieu de chercher à se rattacher ces derniers on les a ainsi éloignés et obligés en quelque sorte à une résistance à oulrance. Si, au lieu de se hâter de constituer le gouvernement provisoire, le général en chef eût gardé la direction polilique, il aurait pu sans doute rallier beaucoup de libéraux ou tout au moins maintenir en situation équivoque leur parti et le ramener insensiblement. En un mot il nous aurait fallu pratiquer ici le même moyen qu'en Algérie.
Aujourd'hui qu'il y a changement de général
en chef et probablement de direction dans la politique, l'ordre des choses établi devra sans doute être modifié, mais l'on peut dire que la situation générale du Mexique, au point de vue de notre influence morale, est moins bonne qu'après notre entrée à Mexico. Il faut bien le répéter, pour qu'en France vous n'ayez pas d'illusions sur la lenteur possible des résultats qu'il faut obtenir : le Mexique est dans une désorganisation et une impuissance du bien et du bon qu'on ne peut imaginer, tandis qu'il lui reste pour l'anarchie, l'accomplissement du mal sous toutes les formes, la satisfaction, en un mot, de toutes les mauvaises passions, une énergie très grande. 11 semble avoir une prédisposition à ce fâcheux état politique et moral que nous constatons tous les jours davantage.
Les Indiens sont passifs; les modérés et les honnêtes gens sont timorés, indécis, peu aptes à un concours vigoureux et loyal dans notre sens. Les libéraux sont extrêmement énergiques, ne reculent devant aucune mesure et inspirent un terreur paralysante aux autres partis.
Voilà la situation du jour. Qu'allons-nous faire? Je ne suis pas assez versé dans le secret des combinaisons du général en chef pour ré-
:2'2<) i.f-TTUKS Dir (ji':nkral mahgukrittr
pondre à colle qneslion ; mais il est probable que du coniMieiiceineut d'oclobre à la fin des pluies, nous eulrerons de nouveau en action. II semblera rationnel de se diriger vers les centres de résistance comme San Luis de Polosi oiiest .luurez avec son gouvernement et des troupes, Guanajualo oii Doblado a une petite armée de 8 à 10,000 hommes bien organisés. Je ne m'occupe que de ces deux points d'abord. J'admets très bien que nous en chasserons les libéraux, ceux-ci se retireront sur les autres capitales d'états, Durango, Guadalajara, Zacatécas, etc. Les suivrons-nous partout? nous éparpillant dans chaque ville et devenant plus faibles à mesure que nous avancerons dans des pays plus peublés, plus énergiques et plus disposés à une résistance sérieuse et cela en ayant derrière et autour de nous les nombreuses bandes de guérilleros qui intercepteront les communications et maintiendront le pays en alarme sinon en insurrection ? Je ne pense pas que l'on agisse ainsi, on le fera sans doute avec plus de mesure. On s'imposera sur certains points successivement, on s'y organisera pour la résistance contre les libéraux, on tentera de refouler les bandes qu'on ne pourra atteindre, en un mot on donnera la sécurité et une sorte
(le réorganisation ù ces points-là, mais alors cela prendra bien du temps. On n'opérera relativement à l'étendue du Mexique que sur des espaces assez restreints et, pendant qu'on édifiera dans ces régions, les libéraux démoliront dans les autres.
Reraéraorez-vous la guerre d'Espagne. Il y a une grande ressemblance dans toutes les phases avec ce que nous avons fait et ce que nous allons faire ici. Dieu veuille que le résultat soit autre.
Vous m'avez demandé, mon général, de vous donner mon appréciation. Je le fais en toute sincérité et sans illusions. Il vaut mieux prévoir toutes les conséquences d'une aventure que de s'aveugler par trop de complaisance sur le mirage qu'elle peut faire briller devant les yeux. Certes, je suis loin d'avoir les éléments nécessaires pour prévoir l'avenir. Cette prescience est du domaine de ceux qui dirigent cette grande affaire du Mexique et sans doute ils ont des moyens pour atteindre le but final que, du reste, je ne connais pas; mais ne pouvant jup;er que d'après le faible horizon que je découvre avec ma petite lunette, je vois dans tout ceci, ainsi que je vous l'ai déjà dit, une occupation guerroyante qui demandera beaucoup
228 LETTRES nu GÉNÉRAL MAHGUEMlTTr.
(le monde, beaucoup d'argent el beaucoup de temps, sans produire de bons résultats. Ne faut -il pas prévoir aussi qu'un de ces jours l'Amérique, affranchie de sa guerre, no vienne jeter ses aventuriers sur le Mexique ainsi que Juarcz semble l'espérer? La situation se compliquera alors d'autant.
A SA FEMME
Tacnbaya, le 3 octobre 1863.
... Nous avons bien plus de puissance pour le mal que pour le bien et je crois qu'il faut savoir gré à l'humanité de n'être pas plus mauvaise; aujourd'hui, j'ai les sensations noires; hier, je les avais roses et azur. Ma journée s'est passée en contemplation et bons souvenirs, dans ma galerie, au milieu des fleurs. Je trouvais un grand plaisir à regarder les découpures des feuilles sur le bleu du ciel. J'ai suivi pendant longtemps les évolutions d'un couple d'aigles qui volaient bien haut, bien haut, et qui semblaient heureux de tournoyer de concert loin
de kl vallée de Mexico, dont ils semblaient prendre les habitants en commisération. J'ai, en ramenant mes regards sur mon jardin, trouvé que c'étaient deux orgueilleux, car, dans un arbre tout près de moi, il y avait quatre ou cinq couples de jolis petits oiseaux qui voltigeaient de branche en branche, les uns après les autres, et qui semblaient plus heureux. Le vrai bonheur ne consiste pas à planer de trop haut sur la gent humaine, il est plus durable quand on le dissimule sur terre, au milieu d'un peu de verdure et de feuillage, en becquetant les graines du bon Dieu. Ils sont heureux, les oiseaux, ils ne se séparent jamais, du moins par contrainte, la femelle peut faire ce que fait le mâle, les petits... Mais à quoi bon vous raconter ces rêveries, vous pouvez les faire de votre côté, et cela semblera moins puéril qu'à moi, colonel du ;■!" chasseurs d'Afrique, qui ne doit songer qu'à plaies et bosses, ou tout au moins à mettre mon régiment à même d'en faire le plus possible aux Mexicains.
Je crois que ma véritable vocation n'est pas d'être soldai. Je n'aime pas la guerre; j'en ressens l'entraînement quand je suis soumis à son action, mais de sang-froid j'en ai horreur: bâtir, planter, cultiver la terre, faire cle« travaux d'uti-
•l'M) i.i'TTRFS DU (;ém':h.\i, makgueiutte
lilé, voilà qui me convient, el c'est h cela que j'ai trouvé sati&laction dans ma carrière... Mais à quel propos vous raconté-je tout cela?... Je ne sais... à deninin.