‹ Mon pèreChapitre 18 sur 20 · LETTHES DU cftNKlUL MARCUEHITTIC · texte numérisé non relu

LETTHES DU cftNKlUL MARCUEHITTIC

fice de balayeur au Mexique, emploi (|iii nrsl pas uue sinôcurc. Quérélnro est une assez grande ville; si l'ordre, la paix et la sécurité étaient possibles au Mexique, on pourrait y vivre; demain on donne un bal aux autorités IVanijaises, on nous y a invités, nous avons répondu poliment...

Me.vico, le 24 avril JSOl.

M'y voilà enfin dans cette capitale, j'avoue que je la trouve embellie, surtout depuis que jai la certitude de la quitter dans deux jours. Le général en chef a été très gracieux, il m'a dit qu'il me donnerait une escorte pour rejoindre la Vera-Cruz, à défaut de convoi.

Je suis en course depuis ce matin, la grande affaire est de vendre mes chev^aux : ces cuistres de Mexicains se donnent le genre de paraître déjà blasés sur les chevaux arabes et de les marchander; je suis furieux contre ces êtres-là qui ne savent pas apprécier le bon et le beau. Si d'ici à mon départ, je n'ai pas trouvé le prix que je veux, je les laisserai au colonel L... qui s'en chargera. J'ai dîné hier soir chez le général en

LETTREï? DU GÉNÉRAL MARGUKRITTE 263

chef, j'avais une migraine à n'y pas voir clair, mon Dieu, oui ! absolument comme vous, chère madame, je ne me refuse plus rien.

On prépare la réception deMaximilien, toute la ville est remise à neuf, toutes les maisons rebadigeonnées, par ordre. C'est d'un effet superbe!... Je mennuie déjà et voudrais être de nouveau en route.

Mexico, le 27 acril 1864.

Voici la dernière lettre que je vous écris de Mexico, nous partons demain matin. Nous ne coucherons même pas à la Vera-Cruz, nous traverserons simplement la ville pour nous embarquer, et aussitôt, lever l'ancre.

Que vous dirai-je, ma chère femme ? Tout s'efface pour moi dans cette seule pensée : « Je pars pour France. Dieu aidant, j'y serai dans 45 jours. Je vais revoir ma femme qui m'aime, mon petit Paul, son grand-papa Mallarmé, me rapprocher du mien, que peut-on désirer de plus en ce monde? » Hein ? et vous, bien vrai, vous aurez du plaisir à revoir votre bédouin de mari ? Allons, vous avez peut-être raison, s'il a des déf;\uts, il a aussi le don de vous aimer et

)li\\ l.KTTHKS nu (iKNKHAL MARGUKKITTE

le désir de vous rendre la vie facile et heureuse. Avec un peu de bonne volonté do votre part, nous 'lurons encore, la bénédiction de Dieu aidant, bien des beaux jours devant nous? Adieu, Mexique. Vous n'étiez pas ma lerre de prédilection. J'aurai passé plus de 18 mois au milieu de vos entants, mais sans m'y intéresser. J'y ai végété et non vécu. Je ne vous pardonne qu'en raison de l'immense joie que j'aurai à retrouver les miens.

■ Le 27 mai 1864.

Devinez d'oii je vous écris, c'est du bateau, de ce bon bateau qui me ramène vers vous. C'est le 28 avril que j'ai quitté Mexico avec une douzaine d'officiers rentrant en France. Nous devions avoir pour escorte un escadron de la garde impériale de Maximilien, mais noua n'avons jamais vu cette illustre troupe et nous* avons dû nous protéger nous-mêmes ; certes les guérillas n'auraient pas eu bon marché de votre serviteur, qui, plus que {jamais, était bien décidé à faire tout son possible pour leur passer sur le corps; mais j'ai été bien aise, je vous

l'avoue, de ne pas avoir à en venir à cette extrémité dans cette circonstance.

Nous étions le 1" à Puebla, le 6 à Orizaba, enfin le 12 à la Soledad, oii j'ai trouvé avec grande satisfaction le chemin de fer. Le 14 nous sommes partis pour la Yera-Cruz, pensant y trouver le bateau arrivé, mais ce n'est que le 15 au soir qu'il sest montré et le 17 seulement que nous avons pu quitter le rivage mexicain.

Dieu merci, jai pu enfin faire mes adieux à cette ville que j'espère ne revoir jamais. J'y ai eu des idées bien noires pendant ce séjour forcé, et pour tout au monde je n'aurais voulu que vous sachiez que j'y étais.

En nier après la Martiniqtte, 31 mai 1864.

... Que ma vie de bord me paraît fastidieuse ! les journées ne finissent pas. Le bateau est encombré de passagers, on ne sait où les mettre. Je vis au grand air sur le pont, le plus que je puis, et j'y couche même quand je ne suis pas dérangé parla pluie. Il y a beaucoup de dames, près desquelles les jeunes gens font les empressés; celles qui ont le mal de mer me rappellent ma chère femme et me font peine à voir.

20(> i.F.ïTHKS m (;i;m;i(al MAiu;iF.mTTE

.l'ai été faire une visite î\ la Marliiiiqiie, à .M. et M"" (liiérin, parents de lu tanle Mallarnir, dont je vous ai parlé lors de mon premier passage. Leur petit garçon, Paul, m'a encore frappé par sa ressemblance avec notre cher chaton ; le pauvre petit, qui est à peu près du môme Ago, m'a reconnu. 11 a couru après moi dans la rue et m'a pris par la main, en me disant : « Je suis Paul, je viens vous chercher... » J'en ai été très ému. Il était tout fier de me conduire à leur nouvelle maison. J'ai écrit à la tante; il paraît qu'elle va venir habiter la France dans quelques mois. M'"* Guérinm'a donné pour vous un petit collier de toutes petites graines noires. Je le porte au cou selon la recommandation qui •• m'en a été faite, afin qu'il prenne unebellc couleur de jais. J'y ai suspendu votre petite croix qui a toujours été sur ma poitrine 1 Elle m'a porté bonheur...

2 juin, à 9 lieues du Trupiqi'c.

Cette nuit, j'ai entendu la machine stopper; je me suis figuré alors des choses impossibles, entre autres la nécessité de faire le reste de la route à la voile et de rester peut-être un mois

OU deux en route avec les calmes, etc.. J'en avais le cœur tellement serré, que je suis allé aux informations. Des pièces de la machine s'étaient endommagées, et il fallait les refaire. Dieu merci, cela n'a pas été long; nous avons bientôt repris notre roule avec une marche assez rapide, mais pas assez au gré de mes désirs ; encore 14 jours !...

4 JKtîl.

Je ne vous ai pas dit ce que javais fait de mes chevaux, voici. Les honnêtes Mexicains, voyant que îje partais, ont spéculé que je devais les laisser à vil pris. Quand j'ai vu cela, je les ai laissés, Laghouat à Mexico, à la garde de M. L... et mon bai à la Yera-Gruz. L'arrivée de Maximilien donnera de la valeur aux chevaux, et j'espère qu'il se vendront bien. Figurez-vous qu'on voulait ne me donner que 4,000 fr. de Laghouat. J'aurais mieux aimé le donner à un pauvre! J'ai eu des regrets de quitter ce bon animal qui n'a pas son pareil au Mexique. Je le montais à ma dernière alîaire de Cuisillo, oi^i il s'est vaillamment conduit. J'aurai besoin de me remonter à neuf en chevaux, sellerie, etc. —

■2C)H LKTTHES nu (iÉNKHAK MAHCIIKHITTR

mais si nous allons à Alger, ce sera chose lacile. C'est Alger qu'il nous f.iul, maison à Mustapha. C'est cela, nous y mettrons nos meubles, tapis, peaux de lion ou de panthère, etc., etc. ; nous arrangerons bien cela, nous aurons un jardin potager, des fleurs, des fraises, des poules, peut-être une vache? que grand-papa nous enverra de Milianah. Quelle bonne vie nous allons mener là! Vous plaira-t-elle, chère madame?

Encore un jour de passé, mais avec quelle lenteur! Je reste jusqu'à minuit sur le pont à songer à vous et à regarderies étoiles. Les causeries des gens qui m'entourent me paraissent si plates et si creuses que je m'étonne de voir ceux qui les tiennent rire de si peu. Le misanthrope était un modèle de tolérance à côté de moi. C'est l'impatience qui me rend ainsi. A propos, vous savez que je ne fume plus que trois pipes et six cigares par jour. Quelle mine vous allez me faire, hein ? Je rapporte des cigarettes de la Havane pour Paul. Vrai, on devient bête à la vie que nous menons à bord et vous allez avoir fort à faire pour remettre votre mari dans le sens commun.

/ / Juin .

Voilà quelques jours que je n'ai causé avec vous, ma chère femme. Je les ai passés assez tristement. Un officier est mort à bord, et cela n'égaie pas une traversée déjà si fastidieuse. Hier, pluie et vent contraire ; mais aujourd'hui, grâce à Dieu, meilleur vent et surtout froid, ce qui me fait plaisir. J'en ai profité pour faire une course sur le pont avant qu'il soit envahi par les passagers.

19 jui>i.

Terre! terre enfin! Dieu soit loué! Nous voici en vue de Belle-Isle. Nous avons le pilote à bord. Nous pourrons peut-être débarquer ce soir si la marée nous favorise et si les formalités des douanes, etc., se passent promptement. Je pourrai être demain soir près de vous.

270 LETTHES nu CKNKHAL MAnc.URRITTK

Clial/liiitniid. à cltu.r marcltcs de JitujiKtr. le 10 septembre /SOL

Nous n'avons pas encore vu l'ennemi (J), qui, ainsi que je le prévoyais, se lient loin dans l'ouest. Nous avons aperçu seulement quelques cavaliers qui venaient rôder sur l'emplacement do. leurs silos de grains; un d'entre eux est venu au camp dire que sa tribu voulait se soumettre; on la renvoyé en lui disant qu'elle pouvait venir. Nous saurons dans deux ou trois jours ce qu'il en est de ces ouvertures; je crois que beaucoup reviendront quand ils le pourront.

... Je suis triste de courir dans ces conditions le pauvre Sud que jai connu si gai et où la vie était si libre et si facile. Nous ne savons pas encore ce que nous allons faire. Le plus pressé est de rejoindre la colonne Archinard à Chellala ou à Taguine. Après cela on verra quelle tournure prendront les affaires.

Il se peut qu'après cette pointe en avant on nous remette tous en ligne sur la lisière du Tell, pour nous bien organiser; après quoi on reprendra la campagne contre les Sahariens.

(1, Insurrection de l'Algérie (1864-186j).

.1 6 Uei'.es de Ltighouat, sur l'Oucd-Mzî. 27 sejjhunbre I8CL

Nous rentrons domain pour la seconde fois à Laghouat. Nous consommons notre temps en allées et en venues sans parti pris et sans suite dans les idées; jamais vaisseau battu par la tempête et privé de son gouvernail n'a été plus mal mené que nous. J'espère que des ordres précis viendront enfin remettre un peu d'ordre dans nos mouvements.

Aïn-Madhi, le h''' novcmbfe ISGl.

Nous venons d'arriver à Aïn-Madhi oii il n'y a absolument rien à faire pour le présent. C'est sans doute pour cela que nous y sommes venus On s'y installe pour une dizaine de jours, et nous rayonnerons, nous dit le général Yusuf, dans les environs. Je le veux bien, rayon/tons! mais n'en concluez pas que je sois rayonnant de joie, tant s'en faut, et si ce n'était les quelques coups de fusil que je lire dans ma journée sur les outardes et perdrix, je serais malade d'ennui.

272 LFTTHKS nu C.ÉNI^RAI. MAROUKRITTE

Nous sommes dans ce moment comme sœur Anne, cherchant à Vdir venir...

Le gros des insurf?6s de la province d'Alger est toujours au sud -est de Laglioual, entre rOued-Djedi et le Mzab. C'est vers cette direction qu'il aurait l'allu aller. Mais la mauvaise veine dans laquelle nous sommes nous poursuit toujours, et les bédouins jouent avec nous. Cette campagne leur donne une confiance dans leurs moyens de nous éviter qu'ils iravaient pas avant. Je ne sais comment tout ceci sera jugé en haut lieu, mais nous reculons et l'Algérie sera bien difficile à gouverner désormais.

Près Ksat'-cl-Hiran, le 12 novenihre 1864.

Nous attendons demain une grande rentrée dinsurgés venant du Sud; si tout ce qui nous est annoncé arrive, il ne restera pas grand monde de la province d'Alger d'insoumis, mais il n'en est pas tout à fait ainsi pour la province d'Oran qui est plus dure à se rendre.

Je continue à maudire la guerre. Quelle sotte chose, quand on a si peu de temps à passer sur cette terre avec ceux que l'on aime, d'en être distrait pour se donner des coups sous n'importe quels sots prétextes!...

LETTRES ItL' GKNÉHAL MARGUERITTE 273

Rcchez-oued-Msi, le 11 décembre 1864.

Il pleut aujourd'hui, mais j'ai un beau camp sablonneux el beaucoup de bois. Nous sommes donc moins malheureux que ceux qui sont dans les boues du Tell.

J'ai commencé avoir aujourd'hui les nouveaux soumis des Larbaas. Tous ces gens-là ont encore la tète en l'air; ils veulent tous être quelque chose. J'aurai fort à faire pour calmer tant d'ambition. Demain j'aurai un grand conciliabule avec les principaux. J'aurai beaucoup à parler. C'est le cas d'avoir de la persuasion, car j'ai à détruire des espérances et à faire accepter quelques mesures peu agréables.

AU GÉiSÉRAL DE FÉNELON (1).

24 novembre 1864.

Les ditférentes phases de notre campagne ne

(1 Le général de Fénelon éiait le gendre du maréchal Randon. Il avait été chef du bureau arabe de Milianah. Il est mort à Toulouse, commandant en chef du 17e corps d"armée.

:27i LCTlins IM i.lvVKlUL MARClRIUTTi;

sont pas saisissables comme conception, suite d'idées el événements rationnellement pour- ^llivis et réalisables, non, elles ne présentent que chaos, désordre, el malj^Té toutes ces causes d'insuccès, chose bien remarquable et bien rare, nous avons obtenu une solution à peu prés avouable. Uui, mon général, nous sommes un peu loin pour causer à cœur ouvert des alfaires de ce pauvre pays. Il est cependant difficile d\'n dire cjuoi que ce soit sans parler de ceux qui sont chargés de le mener à une fm quelconque. Je vous aCtirnie en bloc et pour ne plus y revenir, que de ma vie je n'ai assisté à un déraillement plus complet du sens commun, que ce que je vois se pratiquer depuis que je fais partie de la colonne du sud. Si jamais vous avez occasion d'en entendre parler, vous ne pouvez croire ce qui vous sera raconté, et cependant toute la vérité ne vous sera pas dite. J'ai la conscience d'avoir lait tout ce que j'ai pu pour aider à mener à la meilleure solution possible, l'entreprise laborieuse de remettre la paix dans le pays; mais je vous déclare que c'est aussi la besogne la plus dure et la plus ingrate qu'il m'ait jamais été donné d'essayer. Certes, je vous aurais écrit plus souvent, mais que vous aurais-je dit? la vérité, n'est-ce pas? C'est

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presque impossible. Vous voulez être fixé sur les causes de l'insurreclion? Je vous les ai en grande partie énumérées dans ma première lettre de Boghar et je vous les conlirrae encore aujourd'hui. Nous avons voulu aller trop vite en fait de réglementations avec le peuple arabe, en même temps que nous relâchions les ressorts de notre autorité et que nous ne la faisions plus sentir que par des écoliers, qui ont dégoûté les Arabes même de ce qu'il y avait de meilleur dans nos intentions. Dans cette situation, ils ont facilement prêté l'oreille aux conseils de révolte, qui leur sont venus de chefs ambitieux et influents comme les Ouled-sidi-Cheickh. Croyant que nous avions réduit nos troupes outre mesure et que le moment était favorable pour la lutte, ils se sont lancés dans l'insurrectiou. Chaque tribu et chaque famille a sa raison déterminante, telles que charges trop lourdes d'impôts ou de corvées, déni de satisfaction ou de justice, de heurma (vous savez combien ce mot a de sens), et enfin chez tous, la contrainte trop longtemps supportée de toutes nos exigences contraires à leurs habitudes. C'est du moins ce qu'ils disent pour expliquer leur conduite.

Yous semblez attacher plus particulièrement

:i7(» LKTTBKs in: c;<^:nkhal .mahimerittk

de 1 importance aux causes qui ont enlraînô les Larbaas et les Ouled-Nayls dans la révolte. Voici ce que j'en sais. Quand on a obligé les Larbaas à aller s'installer à Taguin, on les a mis ainsi sans point d'appui dan;; un pays d6jî\ travaillé par l'insurrection. Des partis de mécontents, qui s'étaient formés parmi eux, depuis l'insurrection des Ouled-sidi-Cheickh et qui entretenaient des intelligences avec ceux-ci, ont appelé le marabout à Taguin et lorsqu'il s'est présenté, ils ont été les premiers à lui conduire des chevaux de Gada et à mettre ainsi le trouble et la désunion dans cette grande tribu, qui sest trouvée en grande partie entraînée malgré elle.

Après la défection des tribus de Boghar, les Ouled-Nayls étaient restés soumis sous la pression de Si-Schérif-ben-el-Arch qui ne pouvait, par opposition de secte religieuse et par importance personnelle, se mettre à la remorque des Otded-sidi-Cheickh; mais cette confédération, toujours une des plus faciles à entraîner au désordre et impatiente d'y prendre part, nous ayant vus battre en retraite devant l'insurrection, le 27 septembre, à Tadjmouth, et la découvrir ainsi par notre mouvement au sud et à l'est, s'est mise en complète insurrection, sous

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nos yeux, à notre barbe, nous glissant comme de leau entre les mains.

Pendant toute cette campagne nous n'avons pas fait le moindre acte de vigueur; il semble, au contraire, que nous ayons pris à tâche de démontrer aux Arabes que nous en étions devenus incapables et ils n'ont pas manqué d'exploiter cette manière d'être, si contraire à nos habitudes, dans le sens de leurs croyances relatives aux signes du temps. Toutefois, notre persévérance à tenir la campagne, persévérance dont on ne peut même pas faire honneur à qui cela incombe habituellement, a fatigué les tribus du cercle de Boghar, qui ne sont rentrées qu'après avoir épuisé leurs ressources et avoir subi la misère. C'est ainsi que successivement nous avons obtenu la soumission de nos tribus, mais soumission, il faut bien le dire, en partie sollicitée et sans autre condition que celle de voir les auteurs de crimes particuliers recherchés pour leurs méfaits.

Il reste encore parmi les insoumis, les Ouled- Salah, les Harazlias, les Ouled-Sidi-Atallah, Ouled-Ounès, Ouled-Brahim, qui constituent les quatre cinquièmes des Larbaas, plus une grosse fraction des Ouled-Saad-ben-Salem, presque tous les Ouled-Chaïb et quelques pe-

278 I.KÏTHKS Di: l'.B.NÉRAL M.MUa KRITTK

liles fractions des Bi)U-Aicli et Oulcd-Moktar, avec leurs chefs l'af^lia Sliniaii et Reii-Choliraben-Lakhdars. Ces dillerentes fractions ont lait, il est vrai, quelques ouvertures de soumission, mais en ce moment elles sont occupées à rançonner le Mzab, qui se trouve aussi en grand désarroi, par suite de ses querelles de sol et est par suite en partie à la dévotion des insurgés. C'est encore là une grosse question mal comprise par nous et qui nous donnera des embarras, si nous ne savons la mener.

Dans la division d'Oran il n'y avait pas de soumissions sérieuses obtenues à la date du 19, jour où nous nous sommes enfin rencontrés à Tadgerouna avec M. le général Deligny. Les dissidents de cette province étaient échelonnés sur l'oued Zergoun avec le marabout derrière eux. La colonne d'Oran doit les poursuivre quelques jours sur l'oued Zergoun et obtenir, dit-on, la soumission de la plupart d'entre eux.

louant à nous, nous sommes restés à El- Aghouath pour attendre l'arrivée du convoi que le général Ducrot a toutes les peines du monde à sortir des boues du Tell. On m'a dit que j'allais être chargé du commandement d'une colonne légère pour tenir la campagne d'hiver dans le sud. Je ne me réjouis que modérément

LETTRES Dl' GÉNÉRAL MARf.UERITTE 270

de cette combinaison et vous devinez pourquoi. Enfin, le devoir avant tout. Je voudrais déjà être livré à moi-même pour me constituer un outillage destiné à m'alléger et à me mettre à même de faire de véritables marches. Dans ce moment les troupes marchent sans s'arrêter depuis le V' septembre, dans de mauvaises conditions de nourriture, vêtement, chaussure, etc., elles sont fatiguées et du repos leur est nécessaire. 11 fait froid partout, cet hiver est réellement exceptionnel. Les chevaux ont aussi bien besoin de repos pour se refaire et guérir leurs blessures. Toutefois, dans quinze jours, j'espère être en mesure de faire ce que l'on voudra, ?7iais tiurai-je toute V action, toute l'initiative qui me seraient nécessaires pour bien faire? C'est là un point douteux. Enfin je ferai pour le mieux. Ce n'est pas sans raison, croyez-le bien, que je vois les choses et les gens du pays sous un aspect peu riant; il ne vous faudrait pas quinze jours dans un milieu semblable, pour vous donner la conviction que nous avons perdu bien du terrain en Algérie. Ce qui m'étonne le plus, c'est de voir la durée de notre domination mise et doute plus que jamais par les Arabes et les appréciations qu'ils portent sur nous, sur nos

'280 LETTRES DU. GÉNÉRAL MAUfiLERlTTE

moyens, sont de nature à l'aire réllécliir ceux qui sont chargés des destinées de ce pays.

Je crois cependant h une assez longue irrra après cette insurrection, les tribus qui rentrent ont besoin de plusieurs années pour se refaire de cette secousse.

Je pressens aussi dans notre politique des changements importants qui doivent avoir, selon moi, des conséquences peu heureuses pour le maintien de la paix générale en Algérie. . Il me semble que l'on a des idées d'abandon de certains postes du sud et d'amoindrissement de tous, comme force et comme commandement direct. Si ces modifications ont lieu, nous aurons la guerre dans le Tell, toujours en'perspective et souvent en permanence. Décidément nous essayons trop de systèmes en Algérie, plus de stabilité dans les idées et dans les choses, plus de prévoyance pendant la paix amèneraient de meilleursj'ésultats.

LETTRKS nu GÉNÉRAL MARGUERIïTR 281

A SA FKMME

Au Bivouac de Mekrebbet entre Tadjrouna et Aïn-Madhi, le 8 décembre 1864.

Me voici revenant vers Laghouat, après avoir ravitaillé le général Deligny. Tous ces braves gens de l'ouest avaient grand'faim, et nos victuailles leur ont fait plaisir. Ils ne s egayent pas plus que nous, et ils trouvent que cette expédition dure bien longtemps.

Je vais commencer à visiter dans trois ou quatre jours les fractions de Larbaas, qui sont rentrées en soumission. Il est bien nécessaire de causer avec tous ces gens-là, et votre pauvre mari va être forcé de faire l'orateur du matin au soir. Heureusement que j'ai plus de facilité pour remplir ce rôle en langue arabe plutôt qu'en langue française ; pour cette dernière, vous savez que j'en use bien peu. Il est vrai que j'ai du succès quand je harangue le peuple bédouin, et cela m'encourage sans doute.

Il fait un temps superbe, mais il gèle la nuit, aussi le matin avons-nous l'onglée.

^lH-1 I.KTTUES Dl' l'.KNKH.U, i\l \ Iti.l ICKITTK

Layhlioinii, /<• ?.V ili-imifur liil)4.

Je suis rentre hier à Laglioual avec ma colonne, et j'en repars anjourd'lini, pour aller dans la direclion de El-IIaoullael deTadjrouna. Il y a encore dans cette direction les quelques tribus de la province d'Alger et d'autres de la province d'Oran qui n'ont pas fait leur soumission et qui traînent le plus possible pour jouir de leur indépendance. En les pressant un peu du côté de l'eau qui se lait rare dans celte région, je les obligerai à se soumettre ou à s'en aller assez loin pour qu'elles n'inquiètent pas les tribus soumises.

J'aime mieux, du reste, être dans les environs de Laghouat qu'à Laghouat même, où il n'y a ni pâturages pour mes chameaux, ni bois pour nous chauffer, et Dieu sait si cette opération est nécessaire par le froid que nous avons...

El Guitnen, J4 lieues au sud-ouest de Aouïta, le 31 décembre 1864.

Ma chère femme, voici sans doute la dernière lettre que je vous écrirai cette année... Je veux

que, comme toutes celles qui l'ont précédée, elle vous dise que je vous aime et que tous mes bons sentiments pour vous sont au moins ce qu'ils étaient, non, meilleurs encore, s'il est possible, car après cinq années passées depuis notre mariage, je dois vous rendre cette justice que vous m'avez fait aimer la vie de famille. C'est une bonne épreuve, qui nous garantit pour l'avenir, si Dieu nous prête vie, de bonnes années bien heureuses. Si, de votre côté, vous pensez de même, je n'aurai rien à désirer, que de voir, comme je vous l'avais déjà dit, Paul devenir un honnête homme.

Lafjhoiiat, le I G janvier 1803.

J'écris depuis ce matin à toutes sortes de gens Mais voici qu'on vient me donner une sérénade, c'est la fanfare du 16' bataillon de chasseurs à pied qui vient rejoindre ma colonne, et je veux profiler des bonnes influences qui naissent en moi en écoutant cette musique, pour écrire votre petite lettre.

D'abord c'est -aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance. C'est une date qui ne peutra'être

2S.i LICTTKES DU UÉNI^RAL MAIUIUERIITE

indilL rente. Me voilà donc avec mes \2 ans? Eh bien, je ne m'en clTraie pas du toul. Vous avez bon cœur et bon esprit. Cela et Dieu aidant, avec la bonne volonté que j'ai de vous rendre heureuse, peut nousdonnor, maigre //o\ grands âges, de bonnes années de joie et de bonheur. Tâchez de penser de mAme, s'il vous arrivait de trouver ce chiffre 42 bien gros. Si je vous dis en toute vérité que mes cheveux blanchissent, il n'en est pas moins vrai que mon cœur reste jeune et aimant. C'est la meilleure richesse et le plus grand trésor à conserver. Dieu soit donc loué ! et je le dis en toute ferveur: les autres biens de ce monde ne sont que poussière à côté de cette opulence, oui, cela est le vrai.

Puits de Menia, le 26 janvier IHOÔ.

Je rentre d'une petite reconnaissance que j'ai été faire à trois lieues de mon camp pour trouver dé l'eau, car c'est là notre grande affaire. Je voudrais pouvoir vous donner notre chaud soleil, en échange d'une de ces fortes pluies dont vous me parlez; cela ferait notre satisfaction réciproque, mais voilà comment vont les

choses de ce monde, un peu à rencontre de nos désirs... J'ai fait cinq puits dans ma journée, je puis donc dire comme Titus que je ne l'ai pas perdue, puisque des centaines d'individus pourront se désaltérer ayant soif. Savez-vous ce que c'est que la soif? Je ne le crois pas. C'est un véritable supplice; aussi la satisfaction de boire môme de la mauvaise eau est bien grande. C'est une réflexion que j'entends souvent faire par les soldats de ma colonne. Les pauvres diables ne se plaignent pas pour cela, ils voient que c'est nécessaire de supporter certaines privations pour obtenir des résultats.

A part quelques heures de soif, ils ont, du reste, une meilleure alirnenlation. Je leur fais manger beaucoup de moutons de gratification, du pain. Je leur donne aussi un peu d'eau-devie, aussi on ne murmure pas, et c'est à qui se louera d'appartenir à ma colonne. Oui, chère madame, c'est ainsi, mais cela ne me rend pas plus orgueilleux. Je ne fais que ce que je dois.

•i8t) LKTTUKS L)U GK.NKHAL .MAHr.lKIUTÏK

AU c;i;.Ni:i{Ai. dk ri;iNF-LO.\.

Vous vous complaisez, sur la foi de je ne sais quels personnages de poids considérable, ditesvous, à m'accuser de la manie de vouloir entraîner la France ù des occupations indôfinios dans le sud, de compliquer notre situation de responsabilités intempestives, de créer des embarras d'administration, etc. C'est là une mauvaise querelle que l'on soulève pour me montrer que l'on n'a que faire de mes services. Le vieux proverbe qui dit que lorsqu'on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage, doil trouver ici son application.

J'espère que vous me ferez l'honneur de me croire désormais tout autant que les personnages de poids en question. Je ne yeux en rien occuper, compliquer, embarrasser. Je voudrais, au contraire, simplifier, faciliter et aider à maintenir dans la meilleure situation possible, et tout à fait dans les données que vous posez vous-même. Si vous aviez sous les yeux tout ce

LKTTHES DU GÉNÉRAL MAUGUEUIÏTE 287

que j'ai écrit à ce sujet, vous seriez complètement édifié, mais à quoi bon insister ? C'est, je le répète, une mauvaise querelle, et ce qui me chagrine le plus, c'est que vous semblez y prendre parti contre moi. On m'accuse d'être persévérant, entêté dans mes idées. Est-ce parce que je n'ai pas chanté hosanna et fait chorus à l'unisson, sur certaines questions agitées en haut lieu, plutôt, sans doute, pour être consciencieusement mises à l'étude que pour être complaisamment approuvées sans réserve. J'avoue que je ne me crois, en aucun temps, ni en aucune situation, obligé à parler contre mes convictions et vous ne me ferez pas mon procès pour cela. — Si j'ai commis l'énormité de dire qu'il ne fallait pas abandonner nos établissements du sud, en présence d'une insurrection qui ncsl pas vaincue, que c'était nous créer de graves embarras pour l'avenir, je n'ai dit là qu'une vérité dans le genre de celles de M. de la Palisse. Si j'ai ajouté que le maintien des postes de El-Aghouath, Biskara, Géryville, valait mieux pour la sécurité de l'Algérie que la présence de 10,000 hommes de plus dans le Tell, je crois encore être dans le vrai et ne subir l'action d'aucun mirage. Je n'empêche pas autrement de prendre des mesures de bon

•■2HH LETTKKS DU GKNKIIAL MAliiaJF.HITÏR

coniiianilement, de bonne administration des iiidif^M'Mies, et j'ai mémo indiqué dans ce sens quelques moyens renonvolôs de roux de notre lomps quand nous «'lions chefs du bureau arabe, vous à Milianah, moi à Teniet-el-llad, à assez bonne école, je crois; mais j'aurai sans doute été trop paysan du Daimbe avec les personnages considérables. Eh bien ! ils font ce qu'ils peuvent pour me montrer que je ne suis pas des leurs, non seulement ils me tiennent fort à l'écart, mais encore ils ont pris soin que la manne, contrairement au précédent biblique, ne tombe pas dans le désert, on a tenu fort peu de compte des quelques propositions que j'ai faites pour les braves gens de ma colonne, qui ont subi les plus rudes fatigues dans cette expédition qui dure depuis plus d'un an. On n'a même pas daigné me faire savoir le nom des rares élus, et nous sommes aux conjectures et aux avis officieux. Nous méritons mieux que cela, mon général, et notre conscience nous le dit. Mais, quoique ce soit quelque chose, je ne puis, malgré la philosophie que j'appelle à mon aide, trouver supportables les mauvais procédés dont on use ainsi vis-à-vis de nous, de moi, devrais-je dire. Ne vous étonnez donc pas du ton

LETTHES DL: GÉNÉRAL MAKGUERITTE "2H9

ému du début de ma lettre; cette fois, il a sa raison d'être.

Vous me demandez où en est la question des dissidents du sud ; on n'entend plus parler d'eux, dites-vous, mais c'est parce que l'on ne veut pas qu'on en parle. Si-Lala, qui a pris la direction du mouvement insurrectionnel, s'est réuni avec Si-Ahmed-ben-Hamza, Si-Zoubir et tous les membres de la famille des Ouled-Sidi- Cheickh. Ils ont fini par entraîner avec eux, indépendamment des Zouas, des Aghouat-Ksel, beaucoup d'individualités de valeur, les grandes tribus de l'Ouest, Trafis, Ouled-Ziad, Hamian, etc. Avec cette masse de monde, ils se tiennent sur les plateaux entre l'oued El-Namouss, Assiben-Khélif, Sfisifa, Thiaret, Moghar-Asia, etc. Ils se ravitaillent à Figuig et dans le Doui Menia. Ils ont pour projets de harceler l'ouest de la province d'Oran et de faire des pointes sur les tribus qui nous ont fait leur soumission. Toutefois, ils ont jugé prudent de se tenir à distance de ma colonne, douze à quinze marches, et pour cela ils ont complètement évacué leur pays, oii ils savent que je puis aller les chercher comme je l'ai déjà fait. Je Be sais ce que l'on projette en haut lieu pour l'été et l'automne. Je suis, sous ce rapport, tenu parfaitement au ?c-

:i!IO LETTUKS W GKNKKAL MAUGliKHITTE

(MTl. Je ne suis du voyage (tb sa Majesté l'Empereiir, que ce (|ircn oui dit les journaux. Je désire que l'Algérie en relircles meilleures conséquences possibles et que les capitaux ot les bras annoncés viennent lui donner la vie. Certes l'Empereur a dû s'intéresser un peu îi ce qu'il a vu, mais il a dû voir aussi bien des dilTicultés, bien des contradictions. Vous saurez bientôt, mon général, et bien mieux que les Algériens, l'opinion de Sa Majesté.

A SA FEMME

Laghouat, le J 9 juin 1865.

Pour cette fois, j'espère, c'est bien la dernière lettre que je vous écris de la ville des Palmiers, votre ancien royaume. Pauvre Laghouat ! en somme je ne lui en veux pas : il restera, au contraire dans mes souvenirs comme un lieu où j'ai assez longuement vécu heureux. J'y ai eu quelques déboires, mais qu'est-ce en réalité à côté de tout ce que j'ai éprouvé d'heureux? Ne lui jetez donc pas de trop lourdes pierres, ma, chère femme, si vous n'y avez pas trouvé trop lourde et trop fatigante votre première étap^ dans le mariage.

LETTlîES DL- GÉNÈKAL iMAlUiUKlUÏTE ^91

Vous m'exhoflez beaucoup à prendre mon parti de ne plus retourner dans le sud? Croyez que je le fais sans peine et sans effort. Il est bien entendu que, puisque je suis remplacé par un colonel, je ne laisse rien derrière moi. Soyez rassurée, je reviens avec mes chevaux et ma tente, et avec le désir de ne plus avoir à expéditionner dans le Sahara. Plus tard, dans douze ou quinze ans, si Paul veut voir le lieu de sa naissance, et que nous puissions faire le pèlerinage en- touristes et en chassant, peut-être viendrons-nous faire une visite à Laghouat.

Dans ce moment nous faisons une pyramide tîommémorative de la colonne, avec inscriptions, etc. Cela nous occupe un peu. Je ne suis pas fâché de laisser une dernière empreinte sur le pays que nous allons abandonner.

A MONSIEIR PHILEBERT (1'

Alger, le 25 janvier 1869.

Mon cher Philebert, vous avez été mon compagnon de commandement et de chasse dans

1^ En lui dédiant un volume des C/ui-x/ri rlr VAlq^rir.

!21>:2 i.ivrruF.s i»u (;i';m':hai. .makci khh tk

une période de cinq ou six années passées diiiis le sud cl dans le Tell. Les souvenirs que nous avons recueillis de cet heureux temps sont de ceux que l'on n'oublie p;is. Non seulement nous avons fait de grandes chasses qui ne s(inl i)liis possibles à l'heure présente, mais ce qui vaut mieux à un autre point de vue, nous avons laissé un nom populaire et sympathique chez de braves bédouins, qui ontété nos compagnons d'aventures ou nos administrés.

Eh bien ! mon cher Philebert, c'est quelque chose ! Les gens avec lesquels nous avons vécu ce temps-là, sont bons juges, quoi qu'on en dise, et sans trop tirer vanité de nos succès près d'eux, nous pourrons dire à nos enfants que pour en avoir été apprécié favorablement, il fallait posséder quelques qualités, que nous serions heureux de leur voir acquérir s'ils ne les avaient déjà en germe.

Voilà ce que je tenais à vous exprimer et sans être trop accusé de faire notre propre apologie.

Accueillez donc, mon cher I^hilebert, ce livre qui parle de nos bonnes chasses d'autrefois, et puissiez-vous trouver à le lire un peu du plaisir que j'ai à l'écrire.

A SA FEMME (i) .1 hord du Carmel le 27 juillet 1870.

Voici, ma chère femme, ma première lettre depuis que j'ai commencé une nouvelle campagne, ce n'est pas ma première pensée vers vous et nos chers enfants. Je ne vous ai guère quittés depuis hier. Je me remémore ce passé et je songe à l'avenir en priant Dieu de nous réunir bientôt après une bonne victoire sur la Prusse; nous entrerons alors dans une période de calme dont je ne serai pas le dernier à me réjouir. Bâtissez là-dessus des projets, ils vous aideront à passer le temps présent avec vos autres petits et grands devoirs.

Après vous avoir embrassés et suivis de l'œil jusqu'au quai, je suis monté sur la dunette et j'y suis resté tant quej'ai pu voir la Banque. Je pense que vous m'aurez vu, j'étais seul en plein soleil, me détachant du groupe resté à l'ombre; j'aurais bien voulu vous voir encore au balcon de M<^ Yilliers, mais l'éloignement ne me l'a pas permis. En revanche, je vous ai envoyé mon cœur avec sa grande et profonde affection pour

1 Campagne de 1870.

:ii)i LKTTKES DU GKNftHAL MAltCl'KKITTF.

VOUS et nos chers petits, et j'ai pensé rjue vous en faisiez autant de votre côté.

Kh bien 1 ma chère fenuue, cela donne courage et bon espoir dans de pareilles épreuves. 11 est bon de se répéter que des vœux sincères vous suivcnl, soit que l'on reste, soit que l'on parle, ils aident, je l'espère, à entourer les personnes aimées d'une sorte de sauveg-arde et de protection, et tous nous en avons besoin. Notre traversée se fait d'une manière parfaite ; autant ce brave Cftriwl nous a secoués lors de notre retour à Alger sous l'action de la tempête, autant aujourd'hui il nous berce doucement en traversant une mer calme. Il est neuf heures du matin et déjà nous avons traversé les premières îles.

A LA MÊME LttnéTnlle, le 30 juillet IS70.

Me voici à Lunéville depuis ce matin à six heures et installé dans une chambre de YHôIpI des Vosf/es où j'ai retrouvé le général du Barrail. Tout le monde dormait quand je suis arrivé. J'ai été reconnaître le terrain oii mes troupes bivouaquent, La municipalité nous donne pour bivouac ce' qu'on appelle la promenade du Bosquet. .T'ai vu ensuite le général

LETTRES nu (iÉiXÉKAL MAKtaJKIIIÏTE '295

Bonnemain qui a été très accueillant et m'a invité à déjeuner, il m'a promené dans les casernes de ses quatre régiments, j'ai fait ma visite à ses deux généraux, de Brauer et Girard; puis ayant été avisés que le maréchal Le Bœuf passait à la gare, nous sommes allés le saluer; il nous a demandé des détails sur notre organisation, nous a dit de nous tenir prêts à bientôt marcher et puis a continué vers Strasbourg. On ne sait encore rien des opérations, on se tasse de part et d'autre, et il est bien évident que l'on était moins prêts qu'on le supposait, tant chez nous que chez les Prussiens.

• Pour le présent, notre division n'a pas encore de destination de corps d'armée, nous relevons du quartier impérial qui nous donnera probaqlement une affectation quelconque. Mon premier détachement de chasseurs d'Afrique arrive demain, en bon état j'espère. J'ai hâte de voir mon monde. On dit que les Prussiens n'ont pas beaucoup de ressources. Nous n'en avons pas plus qu'il ne faut aussi en France. La récolte a été maigrie t on s'en aperçoit. Il faudra garnir les cantines, paraît-il. tout sera bien cher...

LuvéHUc. le :i août IHJO.

Nous avons reçu une dépèche cette nuit an-

"lUC) I.KTTHKS nu fiftNKKAL MAHOllElilTTK

iioiH'ant la prise doSarrobruck siirlesPiiissiens. C'est un premier onpaj^Tmonl heureux d'un hou augure; mais nous n'avions pas là le gros <le l'armée, tant s'en liiul.

De GalliiïeL est arrivé aujourd'hui avec son détachement, le reste arrivera d'ici h dimanche. Je ne pense donc pas que nous marcherons avant lundi.

J'ai annoté la lettre de Paul; j'espère qu'il ne fera plus des fautes aussi grossières. Vous aurez bien besoin de le surveiller pour son travail et sa tenue, sans quoi il vous glissera dans les doigts. Je vous y aiderai du reste par mes lettres.

J'avais écrit à M. Descombes fils de m'acheter un bon revolver comme j'en avais vu chez le général Bonneraain, ne s'est-il pas avisé de se cotiser avec son père pour m'en faire l'envoi à titre de bon souvenir?

Lunéville, le 4 août 1870.

Nous nous organisons tous les jours, et vraiment ce n'était pas trop d'une semaine pour remettre un peu d'ordre dans ce tas d'hommes et de chevaux. Nous en avons encore jusqu'à lundi pour avoir notre monde au complet.

J'ai reçu ce matin le revolver des Descombes,

il est excellent et tire trèsbien. Conditionné dans une boîte avec écusson portant mon nom, etc.

Ce matin j'ai été voir, avec le général du Barrail, nos deux batteries à cheval; j'aurais voulu en avoir une de mitrailleuses, mais on donne celle-ci à la grosse cavalerie, qui n'a pas de fusils.

On vient de nous donner des cartes à charger un mulet, j'espère que nous naurons pas à parcourir tous les pays qu'elles renferment.

Li'néville, le 6 août 1870.

Une dépêche télégraphique qui vient d'arriver annonce que les Prussiens ont pris Wissembourg en refoulant trois régiments d'infanterie et une brigade de cavalerie légère. Le général Douay (le divisionnaire) a été tué; une pièce de canon dont les chevaux avaient été tués a été prise, et la dépêche ajoute que le maréchal Mac- Mahon occupe une forte position pour s'opposer à l'ennemi.

Les Prussiens ont pris là une belle revanche du combat de Sarrebruck. Il y avait là le 1" zouaves et le 1"' tirailleurs, dans la division Douay; s'ils ont été engagés, les Prussiens ne manqueront pas d'en tirer vanité à cause de leur réputation.

298 LETTiiKS Ht' r.l':M:iiAi. m\ii(;i;f.kiiii

Nous n'aurons le 4" r<^ginienl de chasseurs et les deux tiers du 3" qui nous manquent que iundi-ou mardi.

Ces lenicurs nous ennuient, l'inaction n'est pas bonne à l'heure présente.

Je viens de voir le capitaine d'A..., l'aide de camp du général du Barrail, qui revient (je Paris. La nouvelle de l'échec do la division Douay a lait une grande impression. C'est là un mauvais côté de notre caractère et particulièrement de celui du Parisien, d'ôtrc un peu feu de paille.

Espérons que nous n'en avons pas pour longtemps, de cette impression-là, et qu'elle sera remplacée par l'annonce d'une victoire.

Lunéville, le 7 août JS70.

Hier soir, nous n'avons pas reçu de bonnes nouvelles du corps d'arméfi du maréchal de Mac-Mahon, qui s'était porté au-devant de l'armée prussienne. Après une vive résistance, il a été tourné par sa droite et obligé de battre en retraite pour rallier le corps du général de Failly. Je désire qu'il puisse reprendre une vigoureuse offensive, car cela est nécessaire. Nous recevrons probablement l'ordre de marcher bientôt, quoique nous ne soyons pas encore

tous réunis. J'ai hâte de savoir quelles mesures vont être prises pour heurter l'armée prussienne. Dieu veille que nos corps d'armée trop disséminés se groupent assez à temps.

Nous partons dans une heure pour Nancy. On concentre les corps d'armée vers ce point pour arrêter les Prussiens qui marchent en grande masse. Le corps du général de Mac-Mahon a beaucoup souffert ; c'est à présent qu'il faut mettre en pratique nos résolutions d'être calmes et patients, il est évident que nos communications vont être fort difficiles.

Bcvnccourt (entre Nancy et Saint-Mihiel), le 8 aoi'n 1870.

Cette pauvre ville de Nancy est bien en émoi, il en est de même du reste de toutes les villes et villages que nous traversons; les gens sont inquiets et craignent l'invasion prussienne. A Lunéville, toute la population est venue nous accompagner avec les démonstrations les plus sympathiques. Que de choses on éprouve dans ces moments de grande crise! Je vous mentirais, si je vous disais que je n'ai pas été douloureusement ému, au récit que nous a fait cet officier d'ordonnance de l'Empereur, lorsqu'il est revenu le « à minuit et qu'il nous a raconté

.'{(M) i.KTTitF.s nr (iKNrr.Ai. m aiiukiiittr

la (l('l)c'\clo (lu luarî'cliJil (h^ Mac-Malion. Nous étions à l'ôcarl recueillant ses paroles avec anxiété, et nous lorniidiis à la lueur des lanternes un groujic que Ion aurait pu nommer le groupe de l'angoisse.

I.a division Douay a été surprise, et malgré des elTorts héroïques a été écharpée. Le maréchal est accouru, mais il a trouvé des forces considérables, qui augmentaient d'heure en heure, et finalement, après une bataille acharnée et sanglante, lont forcé h la retraite. 11 était, dit-on, encore hier à Saverne cherchant ù, rallier ses débris. Il fait du reste boime contenance, mais qu'il doit être malheureux !

Le général Frossard, de son côté, à combattu contre une armée qui Ta aussi contraint à la retraite et fort endommagé.

Quel parti prendre? il est bien difficile de le prévoir. On pense cependant qu'une concentration en arrière va se faire, on défendrait ainsi réunis la ligne de la Meuse. Cesl là une dure perspective parce qu'on abandonnerait alors une grande partie de notre territoire aux Prussiens! Mais avant il faut lecourir aux mesures qui peuvent être les plus efficaces. Une levée en masse de tous les hommes valides semble imminente; mais autre temps, autre guerre. En

1870, ce sont les gros bataillons bien serrés et armés de fusils à tir rapide, qui ont les meilleures chances. Enfin Dieu nous aide, rien n'est désespéré. 11 reste encore intacts Bazaine, Ladmirault, la Garde, Douay, de Failly et ce qui sest rallié des corps de Mac-Mahon et Frossard ; ces corps concentrés et bien menés pourraient à leur tour infliger un désastre aux Prussiens, qui de leur côté ont fait de grandes pertes. Espérons que cela arrivera.

En quittant Lunéville, jai vu à une croisée * un petit garçon de l'âge de Victor et un peu de sa ressemblance, qui était tenu par son frère plus âgé. Vous pensez quels souvenirs me sont venus au cœur.

9 août, Saint-Mihiel.

En arrivant ici nous avons trouvé l'ordre de nous rendre en trois jours à Metz, nous aimons mieux cela, car ce mouvement indique que nous allons défendre les passages des Vosges et non la deuxième ligne de la Meuse, comme semblaient l'indiquer les premiers ordres.

Les journaux du 9, que je viens de lire, sont montés sur un ton de véritable patriotisme, ap-

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