‹ Mon pèreChapitre 7 sur 20 · LES AHABES ET I. ALGERIE · texte numérisé non relu

LES AHABES ET I. ALGERIE

Celui que nous venons, pas à pas, étape par étape, combat par combat, de suivre, ne serable-t-il pas une personnalité simple, peu compliquée, et qu'incarne ce type, le soldat? Quel plus beau soldat en efTet que celui-là, cavalier si intrépide, chargeant et sabrant avec le courage d'un Murât froid? Soldat, ne l'est-il pas dans toute l'acception du mot? Eh bien, chose curieuse, le général Margueritte, et c'est en cela que je l'aime, n'est pas seulement un soldat (incomplet du resté à certains égards), il vaut plus et mi£u\. Le tempérament militaire, s'il se dc-

:;s MON vku\:

tiiiil ii;ir ('(tiii'aKC, rspriL tic discipline cL d'urdrc, il l'a au plus haul point. S'il équivaut h amour de la hille et du conimandenienl pour euxmêmes, inslincl do ^uerrici- ou même de sabreur, oh! cela lui niamjuc lulalcmenl. C'esL un |)acilique. dans la haute acception du mot. Suivait l'adage : Si ris pt/cnyï, jxirn hvllum. il se bat pur nécessité et, étant brave, se bat bien. Mais cela l'ennuie. C'est le jiropre.des gens éprouvés, suis d'eux, tenant «n cela du caractère dédaigneux des gros chiens et des hommes puissants;, qui ne se fâchent que par nécessité. Ce qui ressoit de ses lettres, au moment d'une expédition africaine ou mexicaine, c'est ceci : « Allons, il faut encore mettre ces gens-là à la raison et les rosser un peu. Quel ennui 1 »

Le soldat donc, type prêtant sinon à la caricature injurieuse de nos jours, du moins peutêtre au sourire, lui ne l'était en rien. Il n'était pas iulot.le de jK-dii, il n'était pas même Iroiipicr. 11 avait horreur de ce type inintelligent et ignare, alignant les hommes avec des jurons et les dirigeant à coups de salle de police. Il était froid et poli. Jamais d'emballements, de ces colères qui ravalent le chef. Sa sévérité était douce et si rigoureusement impartiale qu'elle était, chose rare, aimée.

LES ARABES ET l'aLGÉRIE 39

Pour compléter mon dire, jimagine qu'il fui militaire, certes par goût, uiais aussi, forcé. Avec sa naissance, le genre de vie de ses parents et son développement, à lui, qu'eût-il fait d'autre? Mais, ce me semble, libre, en face de plusieurs carrières, il n'eût peut-être point choisi celle-là. L'ayant prise, il y porta ce qui le caractérise, ce soldat, un tempérament iVadministrateur.

Voilà sa marque et son vrai rôle ; l'Algérie fut son champ de bataille et d'organisation. Le Mexique n'est qu'un incident et Sedan est un drame. Toux deux sont étrangers à lui, à sa nature, à son tempérament. Ce n'est point Ihonime de France ni des expéditions aux pays singuliers d'Amérique. Il appartient à l'Algérie. U a laissé son empreinte, là-bas, vigoureuse et nette; nette, non, elle s'agrandit dans les souvenirs et tourne à la légende. Cela donne la mesure de l'homme. Son nom, ses travaux, ses prouesses sont célèbres là-bas; il n'est personne qui ne les sache. Elles se transmettent. Et dans l'intérieur des terres, là où ne s'aventurent point les habits noirs des bureaux, il devient, il est déjà une figure héroïque et légendaire. Et il y a seize ans qu'il en est ainsi, lui mort.

Avant tout, il est Arabe, lui aussi. Gomme

•40 Mi»,\ l'KHK

«Mix, il aime li> cheval, la courso eL le dj^serl, les Idiirs (le force dont l'audace semblo narguer la carcasse liimiaine et tenter loiM ce qu'elle peut risquer sans mourir. Toute sa vie d'ouraiil, d'homme s'est écoulée dans la profonde étude, l'absolue connaissance de l'Algérie. C'est un des rares Fram-ais qui aient vraiment compris, devine ce pays et les moyens de le dominer, de le coloniser, d'y être redoutables, respectés, aimés. Trois mots qui jurent, qu'on ne connaît guère plus, mais qui, sous son action éiiergi(|ue, fussent devenus vraisemblables. Son influence, grande et qui lui conciliait le bon vouloir de tous, a aplani mille difficultés, tranché d'incalculables différends, calmé des révoltes, soumis une insurrection. Vaincre n'est rien. C'est profiter de la victoire qui convient. Lui le savai^. Il pacifiait. Tellement pénétré de ce qu'il y avait à faire, c'eût été, certes, un des meilleurs gouverneurs généraux de l'Algérie. J'ose l'affirmer, libre, selon ses convictions, aidé du gouvernement, mon père et les quelques officiers d'élite qu'il appelait plaisamment « de son école » eussent fait de l'Algérie la grande et belle colonie qu'elle n'est pas et qu'elle devrait être.

11 avait, encore une fois, la connaissance ab-

LES ARABES ET l'aLGÉHIF 41

solue du pays, de la langue, des habitants, des mœurs, des villes, de la topographie, de la statistique et de la religion.

Aujourd'hui, d'autres syslèraes coloniaux ont prévalu, meilleurs, sans doute. Les hommes ont changé. Plus d'hommes forts et rudes comme Bugeaud, llandon, etc., colonisateurs réels, et plus d'Arabes indépendants, originaux, dignes de leurs adversaires. S'il n'y a plus d'officiers selon le vieux système, il n'y a plus d'Arabes comme ceux à qui ils eurent affaire. Les uns et les autres orît baissé de taille.

Mais la tâche fut rude aux colonisateurs dan tan.

Aussi, revenant mort en terre d'Afrique et s'étendant au haut de la colline des morts chrétiens, mon père n'avait-il pas droit à plus d'orgueil que Titus et à dire : « Je n'ai pas perdu ma vie entière. »

Les Arabes ne sont pas un peuple, mais mille tribus fractionnées et ramifiées à l'infini. Ces tribus, bataillant les unes contre les autres souvent, ont un lien. Lien religieux. Par lui, elles s'associent et se divisent. Dans une même tribu, il y a des fractions hostiles. Par contre, elles s'allient avec d'autres fractions d'autres tribus. La question des Khouam frères en religion) est

42 MON vkuE

la clef des rôvoUes cL de l'élal social des Arabes. Ainsi vivre côle à côte des Bédouins ii'esl rien, ni savoir leur laiif,'ue. Le degré final d'iiiilialion, celui qui fail pénétrer, pour ainsi dire, jusqu'au fond des entrailles de ce peuple, c'est la connaissance, l'initiation suprême et pour ainsi dire franc-maçonnique des Klimunis. La loi civile, n'existant pas en Algérie, se confond avec la loi religieuse. Mon père, aidé de l'amilié de jeunesse, vraie et grave, d'un chef arabe, Si-Sliraen-ben-Siam, pénéira à fond le mystère des Khoitans, leurs propagandes et leur"*; affiliations. Il fit un travail excessivement long et complet, œuvre de bénédictin, quidoime aujourd'hui la clef des tendances, des contre-coups et des soubresauts aral)es.

Après avoir compris l'élat social de ce peuple, il fallait pénétrer son caractère intime, trouver le point faible, l'endroit par où on pût le prendre et le dominer.

Or il fallait, avec eux, traiter de puissance à puissance. Les chefs étaient nombreux et insolents. Chefs et tribus n'ayant de respect que pour qui leur impose. L;i prestance militaire, les qualités physiques d'adresse, de force et de courage sont les seules qui leur inspirent de la sympathie. Il serait plaisant que l'insuccès des

LES ARABES ET L ALGÉRIE \',i

derniers gouverneurs vînt de ce qu'ils étaient trop étriqués dans leur habit noir. Au pied de la lettre!... Je me rappellerai toujours l'iiidescripti])le ton de commisération avec lequel Cheik-Ali, le brave cheik de Laghouath, un lldèle à la France, un adorateur de mon père, me dit, désignant mon lorgnon de myope et d'écrivain : <> Toi, voir pas? toi, mal aux yeux! Ton père voyait si bien! Pour tirer, boum! la bête tombait ! » Voilà pour le caractère.

Au point de vue politique, la conviction de mon père, fondée sur sa connaissance de l'Algérie, se formulait ainsi : Vocoipation. L'occupation absolue, perpétuelle, par petits postes, du sud, et jusque dans les coins les plus reculés. 11 y avait réussi avant le Mexique. Pendant son absence, des essais fâcheux avaient gâté les résultats obtenus. Tout fut à refaire. Et, quand il voulut occuper le Mzab, on s'y refusa, craignant un échec. Malentendu volontaire de la part des chefs. On savait qu'il réussirait. On voulut briser son influence, ne voulant pas qu'il fût dit qu'il avait seul pacifié la province d'Alger (1863). On feignit de croire qu'il faudrait de grosses troupes, des colonnes et des convois. Or, cette erreur voulue est restée celle de bien des gens.

Les f;n)ssc's Iroiipi'S no i)Oiiveiil. pas iiianœnvror, là-bas, à cause de la (lifUciilté des ravilailleiuerils cl le inarKiiic diati. l-^lles sont loui'des elf^èiiées, inutiles. Ce soiil des colonnes légères, mobiles, rapides, de ra\ allers et de l'anlaséins agiles, qui conviennent. Kt avec elles, Ui est le tour de force réalisé par Margucritte, les tribus amies elles-mêmes fournissant leurs meilleurs cavaliers, ^fargueritte l'avait o])tenu. S'il avait avec lui deux cents hommes réguliers, cinq cents cavaliers arabes le suivaient, lldéles cl dévoués. Car leurs tribus étaient convaincues de la nécessité de leur concours, do leurs bons rapports et de leur parfaite organisation. Cette grande question de l'occupation avait été approuvée par Bugeaud et Randon. Mais l'arrivée du prince Napoléon en Algérie marqua un nouvel ordre de choses, devant lequel Margueritte se sentit impuissant. Et cependant, les relations qu'il avait nouées avec l'extrême sud, le succès des caravanes qu'il envoya à R'hatt, dans le Mzab. prouvent qu'il avait raison.

Lui présent, les missions pouvaient s'aventurer, parce qu'une même idée d'organisation tenait les tribus calmes, parce qu'elles savaient qu'en deux ou trois jours, Margueritte et sa petite colonne, arrivant avec une vélocité in-

LES ARABES ET l'aLGÉRIE 45

croyable, sauraient venger les injures ou les sévices.

Mais aujourd'hui, l'Algérie centrale est déserte, l'action organisatrice a cessé, les troupes ne s'enfoncent plus dans le sud, les tribus sont revenues à leurs haines héréditaires, le prestige français s'évanouit, enfin. Quoi d'étonnant, si les missions actuelles, prises dans le remous d'intérêts personnels et de dissensions des tribus, sont prises et égorgées ! Le sort du malheureux colonel Flatters ne l'a-t-il pas prouvé? Déjà, mon père avait eu à vaincre le mauvais vouloir des Mzabites. Ils craignaient, si des relations s'établissaient avec l'Afrique centrale, de perdre le monopole de leur commerce. Mon père les a désabusés, à force d'adresse. Il y a longtemps. L'inspiration mzabite, affirme le général Philebert, n'est pas étrangère à regorgement de la mission Flatters. Se reportant aux efforts faits, aux résultats obtenus par mon père, le général Philebert ajoute :

« Tout semblait prêt pour la réussite complète; et cependant cette série d'entreprises si heureuses est restée sans résultat. Aujourd'hui nous ne sommes pas plus avancés, et même il faudra, "si l'on veut poursuivre cette idée, recommencer à nouveau avec la condition fâ-

46 MON ri'.itK

cheusc (l'aAoir tenté l'enl reprise et d'avoir (Hé impuissants à la résoudre.

« 11 est passé sur ce pays un oiira^^an de révoltes, de misères et aussi une série fie chan^'ements d'idées et d'hommes qui ont tout remis en question et lait perdre de vue même les points de direction et les buts utiles h poursuivre. On parle aujourd'hui de chemins de fer à construire et de projets de voyageurs qui semblent croire qu'il suffira de montrer la roule pour que le commerce les suive. C'est une idée fausse, les routes sont connues, explorées, parcourues tous les ans. 11 faut plus que ce qu'ils entreprennent pour que leurs voyages, dont nous ne voulons du reste nier ni l'utilité, ni même l'héroïsme, prouvé par une trop récente et trop malheureuse catastrophe, aient poUr notre pays des conséquences utiles. »

L'insurrection de I86'i-G5 inspira à Margueritte des lettres très intéressantes. 11 sut tout d'abord expliquer la raison de l'insurrection, indiquer les moyens de la vaincre et ne laissa échapper qu'à la fin le secret de sa lassitude et de son chagrin.

« Il sait, dit le général Philebert, que, dans les hautes régions, des gens jaloux de l'autorité qu'il a sur les indigènes et des services qu'il

LES ARABES ET l'aLGÉRIE -47

rend et que lui seul peut rendre, l'accusent de vouloir compromettre la situation par ambition personnelle, et répètent contre lui toutes les accusations qui se renouvellent toujours contre les personnalités trop marquées. Il avait déjà eu souvent dans sa vie à se heurter contre les obstacles qui résultent de ces basses intrigues, mais il les avait méprisés en passant outre. Cette fois-ci, il sentait que ses supérieurs directs n'avaient ^9S pour lui la sympathie bienveillante que lui montrait le maréchal Randon.

« Sa correspondance dénote ce sentiment, et lui, si habitué à agir d'après sa connaissance profonde du pays et en raison de l'éloigneraent oij il se trouve, quoique convaincu que tout retard est nuisible au bien des affaires, il s'abstient et demande des ordres et des instructions même pour des choses de détail. Nous verrons, du reste, ce sentiment aller toujours croissant chez lui jusqu'au moment oii, ne jugeant plus sa présence utile et croyant avoir rempli largement sa mission, il se retirera. »

Ces choses n'ont qu'un intérêt de contraste, c'est certain. En soi, elles sont vieilles. Mais la question de l'Algérie est toujours jeune, devant le peu de prise que cet étrange pays offre à l'action française; et il est intéressant, au milieu

'i8 MON i'i:iii'

de laiil (le projets avorlanl, de gouverneurs se succédant, de citer ceux (jui — les soldais — avaient presque atteint le but.

Jls avaient pour devise, sans s'en douter, C(;lk' qu'avait prise mon père, pour lui, pour toute sa vie et qu'il donna à sa ville de Laghoual, DUC IN ALTUM. Vers la haute mer. Une nier de sable.

Page 1