‹ Mon pèreChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ln des traits distinctifs de mon père est l'horreur de la politique.

Soldat, homme de la génération de l'empire, il ne put avoir l'idée de la république, le gouvernement idéal, qui convient à l'enthousiasme des jeunes gens comme aux cupidités plus âpres des adultes. Pourtant, point impérialiste. Mais, homme d'ordre, il létait trop pour songer à vivre autrement que conformément au gouvernement d'alors. Qu'un régime autoritaire lut même dans ses vues, quoi d'étonnant pour un soldat?

."iO MON PÈRE

ICi) UMo (lu rri^inipiil, niarclic le colonel. EL hors des raiifAs, ^uitlml cl lelcnanl les hommes, vont les ofliciers. (-'est une conception Irrs simple, très naïve : elle satisfit mon père, parce qu'elle comporte Tordre, la discipline, le devoir. Ce qu'il haïssait proIbndémenL, c'étaient les discussions politiques, comme stériles. Au fond, dans ses idées, un peu d'indiiïcrence narquoise. 11 est Dis des paysans, qui ne sont pas grands clercs et qui, ayant pour maîtresse la terre, n'ont pour tyran que l'hiver, et pour Dieu le soleil.

Les rapports de mon père avec l'empire lurent curieux. Quelque mal que les envieux aient dit de Margueritte, l'Empereur était bien forcé de l'estimer, car enfin les résultats obtenus, ses citations, ses succès, parlaient cloquemment. Il proposa même un instant à Marguerite un commandement en France, dans la garde. Mon père refusa. 11 n'était pas né courtisan, de plus il était laborieux, enfin il était pauvre. Trois raisons. Une suffisait. Puis, l'Empereur, esprit trouble, hésitant, homme d'attente, sentait confusément que la simplicité, la franchise muette de Margueritte le gêneraient. De son côté, mon père se trouvait trop bien en Afrique. Il aimait ardemment le pays, les Arabes, chez qui il s'é-

tait fait des amitiés sérieuses, aussi dévouées que celles du général Thomassin et du général Philebert. Il alla deux fois au camp de Châlons et s'y donna une comédie bien amusante. Il suit les manœuvres. On le consulte, attendant des éloges. Il gouaille finement, comme un spectateur désintéressé, donnant des bons points. Bien! médiocre! passable! et surtout : Nous faisons mieux.

« Il faut lire dans ses lettres (1) l'ironie fine avec laquelle il narre Téternelle comédie, les ambitions toujours éveillées et les convoitises qui se heurtent, se croisent; la mauvaise grâce avec laquelle les courtisans l'accueillent, le considérant comme un concurrent désireux d'avoir sa part, le beau dédain qu'il témoigne et, quand on est très bien assuré qu'il ne vient pas postuler, briguer, les gracieusetés dont on l'entoure, et surtout, quand l'Empereur s'est montré fort aimable pour le général, alors, oh ! alors, le gros dos que font les courtisans. C'est de l'esprit bien français que ces réflexions de Margueritte, qui n'est pas dupe; il ne désire rien, est content de son poste, sa joie grande est d'avoir au tir au pistolet battu Sa Majesté, au

(l) Général Philebert, ouvrage cité.

."iâ MON PKItK

trr.uid élonncnient de la galerie, qui s'ôlonnc luiiL bas de la liardiesse « de ce paysan du Diiluibe ". 11 accuse lineiuent, d'un Irail déplume, les cupidités, les petitesses, toutes ces petites laideurs de l'espèce humaine. Mais ce qu'il n'avait pu voir, c'était le profond désarroi, l'impôritie cachée sous ces sul'flsances et ces orgueils. 11 avait vu la jactance, la vanité, mais comment deviner là-dessous les arsenaux vides, l'armée insuflisante? Aussi quelle stupeur et quelle angoisse, en 1870, comme en ont les plus braves aux révélations des catastrophes.

11 se retourna vers la vie fermée, vers ses chasses et ses amitiés.

Ses chasses, parlons-en, c'est encore un des côtés de sa figure qu'il convient d'éclairer.

« Alger, voilà un but, n'est-ce pas, et Paul y apprendra l'arabe tout naturellement. Vous pourrez le confier à El-Moktar, le tueur de lions, pendant les vacances. Demandez-lui, à master Paul, s'il veut tuer des lions? Je pense qu'il répond oui, pourvu qu'il y en ait encore dans ce temps-là. »

Ceci est un bout de lettre du Mexique. Remarquez-vous comme c'est dit simplement^ avec une pointe d'ironie fine à l'adresse de mes pauvres petits quatre ans. Tuer des lions, c'est

facile à dire. Hélas, je n'en tuerai jamais. Tarlarin de Tarascon, convié, dirait : « Je n'aime pas le gibier. » Mais mon père propose-t-il cola d'une façon assez naturelle, bon enfant, en homme habitué à la chose? Tudieu! pourtant, il n'y a guère anciennement que Gérard qui ait tué des lions et Borabonnel des panthères. Mon père a tué des uns et des autres. Je vois encore le grand fumoir (pour les autres, mon père ne fumant pas) avec ses deux grandes peaux de lion faisant face à deux peaux de panthère. Je vois mon frère Victor, bébé encore, demandant au père de lui fourrer ses petits doigts dans les quatre trous des balles. Eh! mon Dieu! je vois le père à quatre pattes, — Henri IV l'a bien fait, — grognant avec un air terrible, hérissant sa moustache et faisant le lion. Le petit frère a une grande terreur, il comprend désormais ce que sont ces bètes-là. Un peu étonné cependant qu'elles ressemblent à son père. A l'avenir il aura un grand respect pour les inoffensives peaux doublées de flanelle rouge.

Moi, je me rappelle les départs de mon père pour la chasse, à un temps, il est vrai, oii il ne chassait plus les fauves. \\ partait des trois, dix, quinze jours, revenait avec des chapelets de bécassines, de perdrix, de lièvres. Chapelet

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monsLnicux (iiiOii ôj^TenaiL pcmlanl des heures entières, ave*- des cris d(> plaisir, lia chasse fui poui' mon \u'vr (juclqiic cliDsc (rcxccllcnl, lin dérivalir nii il jclail louL son ^l'^md corps assoilTc d'air cl de lumière. Kn iiiaicliani lourdemeiil dans les lierres grasses, agilement dans les terrains secs, il oubliait, el, délassant sou esprit des soucis quotidiens, il vivait, sainement. 1^1 comme par uu mécanisme étrange, son esprit, en même temps que sa poitrine, se dilatait el respirait pour ainsi dire d'une façon pleine el abondante.

Kl les jolies chasses d'artiste que ses anciennes, ses premières, dans le désert. La poursuite en habil rouge d'un cerf harcelé pai' une meule, ou le courre d'un malheureux renard avec saut de fossés el de barrières, c'esl-à-dirc les deux courses les plus émouvantes qui soient, valent-elles la palpitante, la furieuse poursuite de l'aulruche? Entouré de quelques Bédouins, gueux du désert, vrais forbans dignes de Gooper, s'enfoncer à toute bride, dans l'étendue sans obstacle, mais sans limites, sans air, sans eau: peu à peu égrener ses compagnons et, fasciné par l'oiseau qui vole au ras du sol, ailes déployées, vile comme un cygne sur un miroir d'eau, aller éperons au flanc, aller, aller, aller;

POLITIQUE, CnASSEUR ET ARTISTE 53

n'esl-ce pas qu'une pareille chasse finit par prendre de l'alîrait vertigineux du rêve ou du cauchemar ? Ou va, on va. Les minutes, longues comme des siècles, passent, les quarts d'heure et les demies. Chasse étrange, car rien ne rapproche les limites, rien n'en fait supposer le terme, point de barrières pour ariiHer l'oiseau. Qui dit que l'aul ruche ne courra point, ensorcelée, des heures, voire des jours dorés et des nuits bleues, des années môme, des siècles, et que cette poursuite s'arrêtera jamais? Ne riez pas, les autruches courent longtemps. En ligne droite, inflexiblement. Et le désert est le pays du rêve, de l'impossible et de la chimère. Comme cadre, le grandiose solitaire de l'espace et du sable, la mélancolie rayonnante et fluide qui tombe du soleil. N'est-ce pas que cette course doit donner les joies et l'ivresse d'une course semblable rêvée dans la folie du haschich.

Puis, ses chasses, il a fait mieux que de les vivre, il les a écrites. Écrites, c'est-à-dire revécues pour lui-même et rendues vivantes pour les autres. Car cette étrange nature, si complète, s'est complétée, par cette chose si rare, qui tient du don, de la prédestination, un livre d'artiste. Oui. d'artiste. C'est bien cela, ses

riC) MON riinii

C/i(tssrs do iAljjrric (1). Lo slyle est simple, pur cL net. C'est sobre el pourkuil coloré, parce que l'évoralioii est sourde cl inlense. Cet homme, si proi'ondémenl inipréKné des choses de rOrienl, en a pénétré son livre. Mais comme il l'a senti, d'une faç^'on nette, inlense el calme Car un liait curieux du père, c'est qu'il ne s'emballe pas. Jl déploie lant d'ardeur, tant de llanimes dans ses projets, dans ses travaux, et c'est un froid. Mais le prestige qu'il exerce, les sympathies qu'il éveille? Mystère. Je me l'explique par un magnétisme à Troid émané de sa personne : il avait pour les hommes un peu du tempérament des dompteurs pour les fauves. Or, son livre, le général Philebert en a donné des extraits curieux; nous, feuilletons le livre.

D'abord la dédicace, à moi faite, si simple et si jolie, à moi gamin alors.

Voyons la première chasse dii l'um :

Pour un chasseur le désir de s'attaquer à tous les fauves dangereux est naturel, n'est-ce pas? Aussi mon père écrit-il très simplement :

« J'avais commencé à chasser à l'âge de douze ans; beaucoup de bêtes déjà avaient été mes victimes, mais je n'avais pas encore eu

(1) Général Margueritte. Chassrs d,' r.ih/érir. 1 vol. chez Furne.

l'OLlTIuLE, 0UA6SEUR ET ARTISTE 0/

l'occasion de m'attaquer aux lions. » Chez un autre, ce serait gasconnerie; chez lui, c'est aveu simple. On part pour la chasse, à plusieurs, sous la conduite du vieil El-Moktar. Tout est dit en peu de mots et observé : « Le lion poussa un rugissement formidable qui « nous donna la cliair de jioide. » Le lion est tué par une dernière balle, la sienne, et il dit :

« Retiré à l'écart, j'étais, moi, pendant cette scène, sous l'empire d'impressions différentes; l'excitation du combat était tombée, je considérais ce lion qui ne m'avait causé aucun dommage; je me disais que j'avais été sans doute la première cause de sa mort. Je reconnaissais n'avoir été mû que par la vanité de pouvoir dire ; « J'ai chassé le lion. >-

« Et je trouvais qae c'était un sentiment mesquin à côté de la grande mort de cette courageuse bête, qui nous avait tous bravés, jusqu'au moment où nos projectiles seuls avaient eu raison de sa vie.

" Lorsque je revins près du lion pour le l'aire charger sur deux chevaux attelés de front, j'eus comme un remords, et assurément j'étais triste.

« Peu après, je remarquai que ce sentiment était partagé par la plupart des acteurs de ce drame.

5S MON l'KiU';

« N'esl-co pas encore là une preuve que, lorsque la mori frappe les grands et les forts de ce monde, elle impressionne davantage (lue quand elle fail sa moisson des petits?... Elle semble vous dire bien baut : « Personne ne <' trouve grAce devant moi! » Et alors on comprend bien que cette sentence est sans appel. »

VA le chasseur qui reprend quelques lignes plus loin : « A partir de ce jour, je ne rôvai plus que chasse au lion, malgré mes dernières réflexions et ma considération particulière pour ce digne animal. »

A rapprocher de ce chapitre les noies curieuses touchant la superstition du lionaage. Aucuns attribuent au regard froid du lion une force d'attraction magnétique, une fascination qui force les gens lionnes à suivre le lion, selon son bon plaisir, jusqu'à sa tanière où la bête dévore l'homme.

Dans le récit qui suit : Ma pfcinièn' ixintlièrc^ il s'est embusqué, la nuit, dans un trou entouré de branchages simulant un buisson naturel. L'attente est longue, le froid piquant, la panthère ne vient pas et l'imagination travaille.

« On a déjà écrit les Rrflexiojis d'it/i chasseur àVaffût, c'est un livre que nous devons àlaplume d'un gai chasseur, homme d'esprit el de goût.

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« M. d'IIoudetot a pu supposer qu'un chasseur qui affûte un renard, un lièvre^ un lapin avait l'imagination assez libre pour la lancer à travers les souvenirs du passé ou dans la conception d'idées abstraites et philosophiques.

« Il en est, je pense, autrement quand on attend un lion ou une panthère; l'importance de la bête est alors assez grande pour fixer la folle du loç/is elle-même sur cet unique sujet. Il est vrai qu'elle n'y perd rien; il faut voir, la vagabonde, à quel travail elle se livre!

« Je vais essayer de donner une idée des évolutions qu'elle accomplit en pareil cas.

« D'abord elle pose celte question : « La bête « viendra-t-elle? »

« Pour y répondre elle se livre à de nombreuses considérations hypothétiques.

« Première considération : — Sur le temps qu'il fait. 11 est froid, sec et clair, quoiqu'il n'y ait pas de lune. Les étoiles scintillent au firmament... Gomme elles sont nombreuses et qu'on aimerait à les regarder, si on n'avait que cela à faire 1... En résumé, temps favorable, pas de veut, — c'est parfait.

« Deuxième considération : — La panthère, à en juger d'après la quantité de chair absorbée la veille, n'aura pas faim avant minuit. A la

»)(» MON l'KHR

rij^Miour iiithiic, elle pourrait se passer do ni.iiiger peiulanl doux jours! Triste porspeotivc!... Si elle allait ne pas venir! Si elle allait chercher Ibrlune ailleurs! — Trop triste vraimeiil.

« — Vite examinons des chances plus lavorables.

« — 11 y a peut-ôtre deux panthères? C'est probable ; plusieurs vaches mangées en peu de jours! — Il doit même y avoir des petits? Certainement il y en a. Voilà qui explique la grande consomma lion.

« — Alors, une panthère au moins viendra achever le repas commencé la veille; ou il ne t'audrail pas avoir la moindre chance. — Bon ! c'est très rassurant, cela!

« Troisième considération : — Mais, si elle vient, ne flairera-t-ellc pas l'embûche? — Ce buisson n'était pas là hier..., et il est assez peu réussi.

« — Celle odeur de terre fraîchement remuée..., voilà bien de quoi lui donner de légitimes soupçons. — Mais quelle apparence? — Il n'est pas probable que les panthères aient des notions exactes sur le temps que mettent les arbustes à pousser. Et puis, il est bien connu qu'elles n'ont pas une très grande finesse d'odorat ! — Très Ijien encore.

<< Quatrième considération : — Comment se présentera la panthère quand elle viendra mordre à la génisse, — de flanc ou de face ?

« — Il vaudrait mieux de flanc, la surface est plus grande et le cœur plus à découvert. — Comment est chargé le fusil ? Bien, j'imagine ; bonne mesure de poudre, deux balles mariées dans chaque canon, capsules à bombes mises sur les cheminées pleines de poudre. Pas de ratés possibles I — Très bien cela...

« — Que fera la panthère une fois tirée ?

« — 11 est rare que cet animal soit tué raide; elle foncera probablement sur le coup, à moins que la lueur de la détonation ne l'effraye et la jette de côté. — On verra bien !

« Ici la folle du logis, qui a fait beaucoup de chemin sur ces thèmes qui ne sont indiqués que très sommairement, donne une attention toute particulière à des aboiements d'ensemble qui indiquent que tous les chiens qui y prennent part ont une même manière d'apprécier ce qu'ils flairent.

« — Est-ce la panthère ?... Ce doit être elle !...

« Oh, alors !... le cœur s'en mêle, il bat plus fort. La respiration devient bruyante. Il faut ouvrir la bouche pour lui donner plus de jeu et ne faire aucun bruit révélateur.

02 MON l'i'-.HF,

« Deu\ minules, trois minutes se passent, les cliieiis so calmcMil. — (le n'est pas encore rllr !

" La Tulle reprend ses ;ilLernalives tres[)oir et de doute', avec variantes et considérations nouvelles.

" 11 doit être onze heures. Il grie... j'ai trùs froid aux pieds et aux mains. Je me décide à me couvrir de mes burnous, la chaleur provoque un peu de somnolence, j'éveille mon compagnon qui dort depuis près de deux heures. Je lui recommande dr veiller à son tour et de me prévenir s'il entend quelque chose.

« La précaution était bonne. Je m'endors pendant que la folle rêvasse et fait défiler devant elle une légion de bêtes de toutes dimensions et de tous poils... Elle se complaît en cette compagnie.

« Dieu, qu'en voilà de grandes ! Comme elles paraissent féroces ! Elles passent à regret en jetant de ce côté un regard qui entre dans les chairs comme des griffes.

« — En voici une horrible : elle a plusieurs têtes. C'est sans doute la bête de l'Apocalypse. Elle marche lentement. Mais comme elle grandit à mesure qu'elle approche ! A qui en veutelle avec ses gueules ouvertes ?...

POLITIQUE. CHASSEUR ET ARTISTE (ili

« Oh ! il était temps ! je me réveille par la sensation d'un coup de coude dans les côtes. Je reprends possession de moi en rappelant la folle du logis à la réalité et à l'appréciation exacte de la situation.

« Qu'est-ce ? dis-jc à voix basse.

« — La panthère est venue, me répond de même Si-Ahmed-Merzouga ; elle s'est montrée au-dessus de l'appùl, et s'est enfuie aussitôt. »

« Je suis confus et peiné... Quelle occasion je viens de manquer !... Peut-être ne reviendrat-elle pas ? Aussi est-ce assez absurde de s'endormir quand on vient pour guetter toute une nuit !...

« Tout en faisant ces réflexions, je reprenais ma pose de la première heure.

« Les chiens s'étant mis de nouveau à donner très fort, je me remis à espérer.

« La panthère rôdait évidemment autour du douar, à en juger par les différentes directions que prenaient les aboiements.

« Au bout d'un quart d'heure qui me parut bien long, je vis poindre, derrière le petit tertre 011 était l'appât, la tête d'abord, puis la moitié du corps de la panthère.

« Je voulus aussitôt l'ajuster, mais mon fusil, amené un peu trop brusquement à l'épaule,

«il MuN i'i;i(i:

rrsoiiii,! (.•oiilre mit' 1)imiic1r'. Ce hriiil, (|ii(jiquc faible, lui eiilciulu delà panthère, (jiii dispaïul (le nouveau.

« Malédieliou ! je n'eu viendrai pas ii bout «Juelle déveine !... Celle l'ois elle sait d'où vienl le bruit, elle ne reviendra pas, c'est certain.

« Mais, si l'espoir était jamais banni de chez les humains, il ferait sa dernière station dans le cœur d'un chasseur à lalïùl.

« Me voici de nouveau espérant... Pour le coup je prends la position d'eu joue et je ne veux plus la quitter, malgré le froid qui me glace les mains et la ligure.

c( J'attends encore \ ingt minutes ainsi, l'œil fixe, l'ouïe tendue et l'esprit anxieux.

« Enfin, voici la panthère !... elle reparaît comme la première fois, me faisant lace. Elle se rapproche davantage des restes de la génisse. Je la découvre tout entière. Elle se met sur son séant... Sa tête est dans la projection de mon point de mire ; mais, pour être assuré de bien la toucher, j'abaisse insensiblement le canon de mon fusil et quand le guidon est sur la poitrine je presse la détente.

« IBoûm-ôouphrrr !!!...

«Que ne puis-je rendre par cette onomatopée

le l)ruiL de l'explosion, avec laquelle se confond un rLigissement d'effroi, de colère et de douleur, poussé par la panlhère, qui en même temps bondit sur notre buisson, dont elle couche sur nous les branches. Je tends le dos; mon compagnon, qui invoque Dieu et le prophète, en fait sans doute autant. Puis j'entendis la panthère rouler derrière nous, en râlant, sur la pente très raide du terrain. Puis... d'elle plus rien, mais un vacarme infernal venant des femmes, des enfants et des chiens du douar qui crient, pleurent et hurlent d'effroi... »

Du récit la Chasse à V autruche, il faudrait tout citer, passons.

Dans le Vieux de la Montagne et son pacte avec le lion, d'abord le portrait très bien, esquissé du héros, El-Arbi. Ce vieil homme, malgré sa bravoure éprouvée, ne chassait plus le lion.

— Pourquoi donc ? lui demanda mon père, El-Arbi le regarda étonné :

— Oh ! Sidi-Amarguerit, tu plaisantes ; ne sais-tu pas qu'il y a un pacte entre moi et le lion ?

il se fit longtemps prier, puis conta son paclo. Le lion lui mangeait toutes ses brebis.

<•(! MON TKKK

Kl-Arlii s'était décidé à entrer en cliasso, avec ses oncles et les gens de sa liihu.

" J'excitai — c'est l-ll-Arlii (|iii {larlc — j'ex- >' citai mon père, mes oncles et mes cousins, « C'est uiiG honte, m'écriai-je, de supporter « toutes ces avanies ! — C'est de la couardise « qui nous jaunit le visaj^e et nous rend la ri- « sée des gens !... Il faut aller nous disputer « avec le lion ! 11 en sera ce qu'il en sera : mais « nous pouvons espérer qu'avec l'intervention «( de Sidi-Boutouchent, nous parviendrons à le « tuer ou à l'éloigner de nous. »

« J'eus de la peine d'abord à décider mon père et mes oncles ; ils n'avaient jamais voulu s'attaquer aux lions, dans la crainte de s'attirer leur inimitié. — Mais que pouvait-elle de plus? Je ne l'imaginais pas encore, et je pensais qu'il n'existait aucune raison pour les épargner à l'avenir.

« Je fus appuyé dans mon idée par les femmes.

« — Notre existence est devenue amère, « dirent-elles, nos petits-enfants maigrissent de « peur. Ou chassez le lion, ou quittons ce cam- « pement de malheur. »

« Quand les femmes eurent parlé, les idées furent retournées, tout le monde fut alors d'avis de charger le lion.

« L'aïat (1) se fit entendre comme pour exciter au combat. Les hommes se ceignirent et prirent leurs armes. 11 nous en vint des douars voisins qui étaient de nos parents et amis et qui, apprenant notre résolution, voulurent se joindre à nous.

« Quand nous fûmes réunis, nous comptions vingt-si\ hommes, tous avec des fusils. Les femmes les plus alertes voulurent nous suivre pour assister au combat et nous encourager au besoin.

« Nous nous mîmes donc en marche, en invoquant le marabout Sidi-Boutouchent ; — pour mon compte, je lui vouai une ouâda (2) démon plus beau bélier et de six djefnas de kouskous, si nous réussissions,

« Le lion qui avait mangé nos bestiaux dormait dans le fourré des Fernanes, — leur repaire de prédilection quand ils viennent dans le Lefel-Siga.

« C'est là qu'il fallait aller le trouver.

« Notre plan était de nous mettre sur deux rangs, d'approcher à vingt pas du fourré, après

(1) Aïat, chanteur barde. « Véritable clairon humain, cet inspiré de la lutte a souvent, comme les héros d'Ossian, déterminé la victoire par ses chants énergiques. »

(2) Ouâda, vœu.

(>S MON vknv.

a\i>ir préLilabloiuoiil laissé les IVmiiifs sur un rucher en arrit'^re, et de délier le lion [xnir le l'aire sortir ; une l'ois en vue, de l'aire sur lui une décharge générale qui ne pouvait uh'uuiuer de le tuer raide.

'« Tout cela bien convenu, nous approchâmes près du dortoir du lion, excités par les tsagr'itz (Ij de nos femmes.

« Au premier rang étaient les hommes les plus valides et les meilleurs tireurs. On s'arrêta comme il a été dit : les fusils furent armés et la crosse mise ci l'épaule.

« J'appelai alors le lion et lui dis : « 0 man- « geur de bœufs, sors de ton repaire ! Viens « voir en face des hommes ! C'est aujourd'hui " le jour du payement ! » Il ne répondit pas.

« Vous savez, mes seigneurs, qu'il en est quelquefois ainsi et qu'il faut répéter l'invitation pour faire sortir le lion. Je la répétai donc en ajoutant : « Ne fais pas le chien ! Si tu es un « homme, sors, te dis-je ! Viens ànous !... »Et, pour donner plus d'effet à mes paroles, je lançai, ainsi que quelques-uns de mes compagnons, des pierres dans l'endroit oîi nous pensions quïl était.

(1) Tsagr'its, ci-is aigus et modulés, réservés aux fêtes, aux solennités, aux combats.

l'OLITKjUE, ClIASSEUH ET ARTISTE 69

<fc Oh ! alors, mes enfants (et, en disant cette phrase, El-Arbi osciUait sa tùte de droite à gauche), si vous aviez vu cela !... Le tonnerre se mit à parler par la bouche de ce lion et comme un éclair il tomba devant nous.

« Nos fusils partirent, mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Il s'élança sur le groupe du milieu qu'il prit dans ses pattes et mit trois des nôtres sous lui, mon cousin Ben-Meftah avec la tète fracassée, le fils de Ben-Smaïl avec la poitrine ouverte, et mon oncle Rabah, qui, par la protection du prophète, n'avait pas de blessures graves, mais qui, se voyant sous le lion, nous criait : « 0 mes frères, délivrez-moi I Par la « ligure de Dieu le Très-Haut, sauvez-moi de « ce péril ! »

« Presque tout le monde avait fui en voyant ce que le lion avait fait des hommes ; mais les femmes nous firent honte, surtout celles qui avaient un parent parmi les trois qu'il avait couchés sous lui. — Ma cousine Aïcha, qui devait être ma femme, pleurait et s'arrachait les cheveux en voyant son père Rabah dans cette position. Elle me criait : « El-Arbi, délivre-le ! « délivre-le, on jamais je ne te regarderai! — « Je suis à toi »,m'écriai-je, et je m'avançai sur le lion pour le brûler avec mon fusil, ne voulant

?0 MON l'KRE

pas lo tirer de lioi) luiii, daiis la ciMinUwde blesser les hommes qu'il lcn;nl. — Il nie laissa approcher de Irois pas; mais, au iuohkmiI où je l'ajustai à la lète, il se redressa, et d'uu coup de patte m'arracha mon fusil, dont il (il une l'aucille 1 . Me trouvant ainsi désarmé, je me reculai d'un saut en arrière et me mis à l'iiir; mais l'aiTroux lloûchc était >ur mes pas... .le sentis qu'il allait m'attcindre, quand, avisant un cèdre énorme qui avait été abattu et gisait sur le sol, je me jetai dessous, juste au moment où le lion, pensant me joindre, avait levé ses deux pattes pour me saisir. M'élant brusquement dérobé sous larbre, il s'abattit sur celui-ci, en le mordant et le déchirant de ses griffes, comme si c'eût été moi.

« Vous voyez ma position, mes enfants!... elle n'avait rien de bon. Mes parents, mes amis et les femmes s'égratignaient les joues en signe de deuil. On me croyait écharpé; j'entendais les lamentations que l'on faisait sur mon sort.

« Pendant ce temps, le lion était en travers de l'arbre et moi dessous. Ses deux pattes de devant pendaient d'un côté, celles de derrière touchaient terre de l'autre. Il sortait de sa gueule des gron-

(l) Qu'il tordit en faucille.

déments effroyables, de l'écume et une odeur infecte. 11 était haletant, j'entendais souffler sa poitrine comme si elle eût contenu une tempête.

«Comment cela finira-t-il ? Voilà, mes seigneurs, ce que je pensais. Il n'y avait pas à compter sur le secours des hommes, ils avaient été terrifiés par ce qu'ils avaient vu faire au lion, .rinvoquai le Prophète sur lui soit le salut! elle grand saint de Dieu Sidi-Abd-el- Kader-el-Djilanl. Ils eurent pitié de moi... Une inspiration me vint. J'avais entendu dire que le lion comprenait la parole de l'homme et se laissait quelquefois attendrir. Je m'adressai à lui de cette façon : « 0 sultan des animaux! tu « es le plus fort, sois généreux contre ton en- « nemi vaincu. Si tu me laisses la vie, je prends « Dieu à témoin que jamais plus je ne m'atta- « querai à toi, ni à ceux de ta race. »

« Le lion, comme s'il m'eût compris et accepté le pacte, rugit encore une fois, puis quitta sa position de dessus l'arbre, et se retira lentement vers la forêt en jetant de temps à autre un regard de mon côté.

« J'étais bien joyeux, comme vous pensez, de voir le lion s'éloigner ; mais je n'osais sortir

72 MON vmv.

de dessous mon .•ii'Iut' pondîuit (|ii'il l'Iail (mi vue.

(' Ce u'esl (jiio l(»r!ifiu"il lui rentre dans le bois el que je l'enlendis dire par mes compagnons que je me relevai el iiio mis h courir vers eux, comme si j'avais eu des ailes.

« Dans quel élat je les trouvai! ohl envoyé de Dieu!... Ben-Mcflah était .mort..., sa tête était en fromage! — IJen-Smaïl vivait encore, mais il avait la poitrine ouverte et devait mourir danslajournée ; — enlin, mon oncle n'avait que des contusions, mais il avait été foulé par la poitrine du lion et se trouvait évanoui.

« Nous dûmes les rapporter tous les trois à nos tentes, oii les lamentations du deuil durèrent huit jours.

« Voilà, mes enfants, ce qui est arrivé de moi avec le lion.

« J'ai eu bien de la peine d'avoir été cause de la mort de deux hommes ; aussi, depuis ce jour, j'ai tenu ma parole... et jamais, quoiqu'il m'ait mangé bien des bœufs et des brebis, je n'ai songé à me battre de nouveau avec lui. C'était convenu, — on ne doit avoir qu'une seule parole. »

« Je sais bien, ajouta El-Arbi en manière de péroraison, qu'il y a des hommes qui tuent le

lion comme si ce n'était qu'un chien, mais c'est par la permission de Dieu que cela arrive... C'est alors un don qui leur est fait; ils ne peuvent en tirer vanité, parce que, si Dieu ne s'en mêlait, jamais ils ne vaincraient le lion. »

Cette histoire, dont le souvenir était resté, dans la mémoire des gens du pays, nous avait fortement intéressés.

Nous en fîmes compliment à El-Arbi-el- Hayâni, qui. sentencieux comme tous les vieillards, termina le récit et la réunion, par cette maxime :

« Il n'y a, mes enfants, de force et de puissance qu'avec l'aide de Dieu ; tout passe en ce monde, lui seul est éternel !

« Allez avec le salut ! »

Et les détails qu'il donne sur les Reggabs du sud, sur les t/iarcheurs, détails invraisemblables qui, ei* Algérie, paraissent tout simples.

Et cette conclusion, née de ces bons souvenirs si lointains, passe dans ses dernières pages, où il est parlé deCanardville et de Lapinbourg, noms de fantaisie, villages réels.

« Quels riches tableaux de genre on aurait pu faire de nos bivouacs ! si animés par la présence d'homme? affublés de costumes différents, avec nos chevaux, nos chiens..., des guirlandes de

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giltier pcnduos ;m\ arbres avec nos accoutreiiienls de chasse et nos armes.

« Le soir, surtout, quand de Ki"-'inds l'ciix étaii'nt nllumrs, que la flamme éclairaitle louilla?^e des arbres et les groupes variés de gens et <l'animau\. dans toutes les attitudes, et que le repoussoir des ombres dégradées jusqu'au noir sombre de la nuit y mêlait d'étranges et magiques reflets, il y avait de quoi inspirer les natures les plus rebelles. Combien nous regrettions, alors, notre impuissance à fixer par le pinceau ces tableaux qui nous charmaient !

« Le moment encore aurait été bien venu quand le rugissement du lion se faisait entendre près de nous.

ce Les hommes faisaient l)onne contenance, tout en se regardant furtivement pour imiter l'attitude des moins impressionnés ; — car l'amour-propre ne perd jamais ses drotts au grand jour ou à la lumière ! Les chevaux tendaient l'encolure, regardaient dans la direction du danger, aspiraient l'air fortement, en soufflant à pleins naseaux et se cabraient pour se débarrasser de leurs entraves !

« Les chiens enfin venaient se réfugier dans nos jambes en hurlant avec des aboiements de menace ou de crainte 1

l'OLlïIoLE, CHASSEUR ET ARTISTE 75

« Oui ! tout cela aurait fait d'admirables tableaux, mais nous étions inhabiles à les reproduire : malgré la tentation, nul n'aurait pu répéter avec succès le mot du Corrège : « Et moi aussi je suis peintre. »

Eh bien, je pense que ce regret est. modeste, et que, sans s'en douter, cet homme qui n'a point cherché l'effet, qui ne sait point écrire, a réussi à être vrai, simple, attachant, littéraire et, ce qu'il souhaite, peintre.

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