‹ Mon petit théâtreChapitre 18 sur 67 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, MERCEDES JACQ.UES, effaré, présentant Maurice.

Maurice Dessard, mon frère !

(Mercedes salue, tandis que Maurice s'incline avec dignité.) MAURICE, d'un ton de grande assurance

Veuillez me pardonner, Mademoiselle, si je vous suis présenté par Jacques, en voyageur ; mais il est si ému de son bonheur et des craintes passagères qu'il a de le perdre qu'après m'avoir conseillé un repos, que mon extrême fatigue rendait nécessaire, il est venu m'arracher au sommeil dans ce lieu... champêtre que vous avez bien voulu désigner vous-même pour que j'y puisse jouir de votre hospitalité... familiale.

MERCEDES, étonnée, à Jacques

Vous me disiez que votre frère est un timide.

Je crois démêler qu'il est plutôt impertinent !

(Jacques, trouble, veut répondre. Mercedes l'arrêtant.) Ne le

défendez pas, je le préfère ainsi... (Elle tend la main à Maurice.) A charge de revanche. Monsieur !.. .

MAURICE

Et de continuité, Mademoiselle!...

MERCEDES

Remettons la joute à plus tard. .. Nous sommes aux prises avec des difficultés qui doivent pour un jour, exclure les malices de l'esprit. On m'a dit, Monsieur, que vous étiez dévoué à votre frère ?.. .

(Maurice garde le silence. Jacques lui prend la main. Mercedes regarde la scène surprise.)

JACQ.UES

Nul ne Ta été plus que lui, mais il croit avoir à se plaindre de ma gratitude...

MAURICE

Quelle preuve de ce dévouement aviez-vous à me demander, Mademoiselle ?

Vous êtes l'ami de M'"^ Judith ?

(Mouvement du jeune homme.) MAURICE

Oui, Mademoiselle j'admire son talent, son caractère et sa charité envers les humbles...

MERCEDES, avec ironie.

La charité ne doit pas, à mon avis, être spéciale aune classe, pour être vraiment charité!... Elle peut s'exercer aussi bien en haut qu'en bas. Mais il y a des natures qui croient que les sentiments circonscrits et étroits ont plus de profondeur...

MAURICE, froidement.

Ceci ne s'applique pas à Judith qui a l'esprit le plus large et le cœur le plus généreux que je connaisse !...

MERCEDES s'assied et invite de la main les deux jeunes hommes à s'asseoir. Elle prononce lentement les paroles suivantes.

En vérité, Monsieur ?... Vous me donnez l'impérieux désir de connaître cette M""^ Judith!...

(Tous deux se lèvent comme mus par un ressort.)

MERCEDES, continuant.

J\ii appris par mon père qu'elle était dans le village, arrivée tout exprès pour assister demain à mon mariage. Je ne la crois pas invitée par l'un de vous, j'imagine, ou par votre mère, trop malade pour faire des invitations ? Elle ne Test ni par mes parents, ni par aucun membre de ma famille. Je trouve cela étrange. Et vous?

(Jacques est atterré, Maurice troublé.) JACQ.UES, payant d'audace.

Mes amis sont irrités contre moi à propos de ce qu'ils appellent mes accommodements. Aucun d'eux n'eût osé, de peur de se compromettre, assister à mon mariage à l'église. Vous savez, Mercedes, que je n'ai trouvé de témoins que parmi les sénateurs de la droite, amis de votre père; mais Judith est à cette heure dans les mêmes dispositions d'apaisement et de conciliation que moi, et elle l'a prouvé, en quittant la rédaction de la Revendication. Elle a même fait ce matin un article dans le Français de France. Peut-être assistera-t-elle à mon mariage pour protester contre les protestations de mes amis.

LE TKMPS NOUVEAU 73

Je sais d'ailleurs qu'elle viendra à l'église au bras du prince de Brette, ce qui couvre un peu ce que vous avez appelé avec raison Tétrangeté de sa démarche et lui donne plus de respectabilité.

MERCEDES

Voilà une explication habile!...

JACaUES, inquiet.

Comment cela, habile?...

MERCEDES, à Maurice.

Voulez-vous me fau'e un grand plaisir, Monsieur mon futur beau-frère ?

MAURICE, s'inclinant.

Si je puis le vouloir.

Vous pouvez le vouloir, si vous voulez le pouvoir, Monsieur l'ergoteur. Je vous demande d'aller me chercher M"'^ Judith et de me la présenter. Je ne doute pas qu'elle n'ait le désir de

causer avec la jeune fille qui va, demain, épouser son ami Jacques Dessard...

Maurice abasourdi, regardant Jacques stupéfait. MERCEDES, hautaine.

Eh ! Monsieur, je crois lui faire honneur ! Et puisqu'elle vient pour assister à mon mariage, puisque vous ne trouvez tous deux qu'une explication sympathique à me donner de sa présence ici, pourquoi vous étonnez-vous que moi, la convertisseuse, moi dont l'ambition est de créer des chaînons entre les classes séparées, je désire voir une femme qui, le matin même, a fait, de son propre mouvement, la conversion que je souhaitais de lui voir faire ; votre Judith, Messieurs, était, je l'avoue, parmi vos amis, l'une de celles que je désirais séduire pour la voir travailler avec moi à l'apaisement de certaines inimitiés radicales et à la lutte contre certains entêtements conservateurs.

MAURICE

Judith serait femme à vous comprendre, Mademoiselle, si...

MERCl^DÈS Si quoi ?

JACaUES

Viens, Maurice, allons la chercher!

(Il entraîne Maurice tandis que Mercedes les regarde longuement. Les deux hommes entrent dans le petit pavillon et en ressortant pour s'éloigner par la terrasse.)

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