‹ Mon petit théâtreChapitre 32 sur 67 · EUSEBE · texte numérisé non relu

EUSEBE

J'ai cru ne pouvoir te rejoindre. On m'interdisait l'entrée des jardins ; il m'a fallu me réclamer du lui2:ubre titre de frère de la victime d'un sort maudit pour arriver jusqu'à toi. Prête-moi, Cillos, un moment d'attention. Ta mère, parente éloignée de ma mère, m'a recueilli orphelin. Elle m'a élevé comme son fils. Jamais, dans le partage de sa sollicitude, elle ne t'a montré de préférence, désireuse qu'elle était de ne jeter en mon âme aucun germe d'envie. Je suis ton frère, car si le même flanc ne nous a point portés, le même cœur nous a couvés. Dès ma plus tendre enflmce, je t'ai chéri et n'ai formé qu'un vœu : te rendre en dévouement ce que notre mère m'a versé de joies pures. Aujourd'hui, frère, je réclame de toi la faveur de prendre ta place. Les dieux, grâces leur soient rendues ! m'ont donné à moi comme à toi la beauté et Artémis chasseresse, dont les flèches ont autant de plaisir à

120 MON PETIT THEATRK

percer le cœur des jeunes hommes que celui des fauves, ne se récriera pas sur l'échange.

CILLOS

Merci, Eusèbe ! j'aurai, en quittant la terre pour le séjour des ombres heureuses, la joie profonde de savoir que je laisse à mes parents un fils digne d'eux. Toi, mon frère, tu me remplaceras donc auprès de ceux que j'abandonne avec chagrin ; tu réaliseras leurs espérances et sera la consolation de leurs tristes jours ! Tu ne pouvais, Eusèbe, m'apporter une preuve plus touchante d'une affection humaine, qu'aucune dans l'histoire ne pourra dépasser. Donne-moi ta main.

(Eusèbe veut se jeter dans ses bras; — il l'arrête.) Non, je

suis déjà trop attendri, et ton étreinte, frère, m'amollirait encore. Va, quitte-moi, je t'en conjure I Retourne vers ceux de qui tu seras, ce soir, avant qu'Apollon ait dételé son char brillant, le seul soutien. Eusèbe, mon frère, sois béni !

DORIS

Reste, Eusèbe, je te prêterai l'appui de ma persuasion, afin que Cillos reçoive de ta main généreuse les jours que tu lui offres. Mon déses-

poir sera moins grand si celui que mon père me destinait pour époux reste vivant. J'accepte le sacrifice que ta fais à ton frère et déjà plus de force en mon âuie a surgi. Mourir seule et vivre dans le souvenir du bien-aimé fidèle, oui, je sens enfin que je le pourrai et que les dieux m'assisteront à l'heure suprême et dernière.

Page 1