SCÈNE II
RICHARD, MARCELLE Richard en habit de cheval, bottes, cravache à la main.
RICHARD, avec mauvaise humeur.
Comment Marcelle, vous n'êtes pas prête ? A quelle heure voulez-vous donc faire votre promenade. Il est neuf heures et demie, nous devons rejoindre à Beaulieu votre mère et mon père pour rentrer avec eux. Comment le pourronsnous ? Croyez-vous que je sois fait pour subir vos fantaisies, être l'esclave de vos caprices? Ne comptez pas sur ma complaisance, vous ne la trouveriez pas, car pour en faire provision pour
votre maussade personne, non, cent fois non ! Voulez-vous me dire à quoi vous pensez, mademoiselle ?
MARCELLE
Oh ! pas à vous, ni à monsieur votre père, ni à une promenade à cheval, par ordre, avec vous, mon cher monsieur. Je pense à la fête de ma mère que je souhaitais seule autrefois ; à ma mère qui était à moi, bien à moi, rien qu'à moi l'an dernier encore. Je pense à la sainte affection que votre père m'a ravie, qu'il me dévore et dont il me laisse à peine charitablement quelques miettes.
RICHARD
Il n'a pas tenu à moi, qu'on ne vous la laisse entière, votre maman, car je souffre autant de mon abandon, sinon plus que vous, du vôtre ! N'avez-vous jamais songé que je pouvais aimer mon père avec passion, moi aussi, et souffrir autant que vous, Marcelle ? Le mariage de mon père m'a torturé, il m'a broyé l'âme, il est une infidélité criante à la mémoire de ma mère morte il y a huit mois à peine et dont je porte encore
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le deuil ! Ah ! tenez, vous ne pouvez soupçonner tout ce que le bonheur outrageant de votre mère soulève de rancune et de chagrin en moi.
MARCELLE, moins sèche.
Comment pouvez-vous faire pour être si parfaitement poli avec ma mère, si vous la haïssez à ce point ? Moi, je ne puis feindre avec votre père !
RICHARD, avec explosion.
C'est que j'adore mon père malgré tout, que je suis lâche, mais la morte aimée est là, toujours, qui me reproche ma faiblesse et j'ai à chaque instant l'envie folle de crier à votre mère qu'elle m'a volé une place sainte, volé, entendezvous, volé ! . . .
MARCELLE, s'approcliant de Richard avec colère.
Vol pour vol, celui de votre père est plus coupable encore, ma mère n'a volé qu'une morte, votre père a volé une vivante, il m'a dépouillée, moi... et ne m'a rien laissé, rien!
RICHARD
Vous ne voyez que vous, dans votre mal-
heur, vous n'avez que de la révolte et pas de pitié.
MARCELLE
Oh ! mon Dieu pourquoi sommes-nous ainsi, sacrifiés par ce double et maudit remariage ?
RICHARD
Votre mère est si belle encore, que mon père est amoureux comme un enfant 1
ii'"^' , MARCELLE
Votre père, hélas ! a si grand air, qu'il a été .pL irrésistible.
%P RICHARD
Vous vous plaignez h tort, votre mère s'occupe encore un peu de vous, Marcelle, ne fût-ce que pour vous gronder, tandis qu'il semble que je sois complètement indiffèrent à mon père ; il me répond à tout par un perpétuel : « C'est parfait !» Je ne compte plus dans sa vie, je me le dis cent fois le jour et je devrais avoir le courage de m'éloigner de cette maison. Je suis certain qu'il accueillerait mon départ avec joie ! Depuis hier
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je suis majeur, et je lui signifierai ce soir que je le quitte.
MARCELLE
Savez-vous que moi, j'ai songea me faire religieuse, mais le désespoir n'est pas une vocation.
RICHARD, brusquement.
Voyons, cette promenade, il faut la faire, Marcelle, nos chevaux sont prêts ! (il se tourne à droite.)
Les entendez-vous qui piétinent, hâtez-vous, je vous en conjure, nos parents doivent nous attendre et nous serons grondés tous deux avec dureté !
MARCELLE, achevant sa corbeille.
Grondée pour désobéir, grondée pour obéir, que m'importe ! Je suis lasse à la fin de ne savoir que déplaire! Arriver toujours trop tôt, mal à propos, sentir à chaque instant la lassitude qu'on impose, ne provoquer que l'impatience, irriter par la tendresse, révolter par les reproches, s'entendre dire qu'on est déraisonnable parce qu'on aime, qu'on boude parce qu'on se domine, qu'on est dramatique parce qu'on pleure!... Je n'en puis plus! Je n'en puis plus ! J'en meurs...
Non ! je ne la ferai pas votre promenade à cheval. Vous rappelez-vous l'autre jour à Ezza lorsque nous sommes arrivés un quart d'heure trop tôt au rendez-vous qu'on nous avait donné, le ton avec lequel ma mère m'a dit que l'inexactitude était plus déplaisante par l'avance que par le retard. Elle conduisait elle-même le minuscule panier où ils ne peuvent tenir qu'à deux. Rieuse au moment de notre arrivée, elle a fait aussitôt galoper son cheval avec mauvaise humeur. J'ai entendu le soir au jardin, votre père, dire à ma mère : « Chère adorée, enfin, nous sommes un instant seuls. »
RICHARD
Ah ! oui, seuls, c'est leur rêve ! Eh bien ! laissons-les seuls aujourd'hui, et quand je pense que je pouvais achever une esquisse charmante, commencée dès Faurore, que j'avais mon effet complet dans la lumière du matin et que j'ai quitté mon petit chef-d'œuvre pour venir me mettre à votre dispositon, à la minute convenue; que j'ai planté là mes fleurs, mon ciel, des tons en merveilleux accord; jamais je ne les retrouverai peutêtre. (Il s'approche.) Savez-vous, Marcelle, que vous
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composez vos bouquets en artiste ; tenez, voilà des roses safran et des fleurs qui se marient délicieusement. Un peu hardi, dans l'ensemble; pourtant avec la lumière verdâtre qui nous vient de la tonnelle... C'est à désirer peindre ce vase où les tons d'azur et d'or de vos fleurs se répètent.
MARCELLE
Oui, et j'en ai cherché l'effet, mais voyez ma corbeille pour la table, comme elle est peu réussie ; il faudrait je ne sais quoi. Des roses rouges et des tubéreuses ensemble ont un ton trop crû, n'est-ce pas ?
RICHARD
Attendez ! (il s'éloigne un peu.) Je crois qu'il y faudrait tout simplement une herbe verte très fine ou un feuillage délicat. J'ai une idée, (il va vers un
arbre et cueille quelques feuillages qu'il pique dans la corbeille.)
Voyez-vous ?
MARCELLE
Mais oui, c'est cela ! (Elle tourne autour et ajoute les petites branches, qu'il lui présente brin à brin.) EuCOre qucl-
ques-unes, Richard !
RICHARD
Je vais les prendre !
MARCELLE
Vous êtes gentil, voilà qui est parfait; alors votre pauvre esquisse, j'en ai arrêté court l'inspiration. Allez donc me la chercher, je peins aussi un peu. Je désire trouver l'occasion de vous faire un compliment et de vous donner un conseil en échange des vôtres pour mes vases !
RICHARD
Mon père appelle mes petits tableaux des horreurs, et je me demande si j'ose affronter vos critiques.
MARCELLE
Allez vite, cela m'amusera. Je ne suis ni une sotte, ni une flatteuse; si je vous donne mon avis, je le donnerai bon, vous verrez.
(Richard sort.)
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