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DEUXIÈME LETTRE

Tous les journaux quotidiens ont donné des rapports plus ou moins longs des grandes assises nationales qui ont eu lieu à Springfield ; il semble donc que je devrais rester coi et ne pas venir de nouveau vous entretenir de choses qui sont déjà du domaine du passé. Cependant, permettez-moi de vous faire part de quelques-unes de mes impressions.

Et d'abord, j'ai eu le plaisir d'assister au magnifique concert donné par des artistes canadiens-français, dans l'im-

merise salle de l'hôtel de ville, décorée avec un goût exquis. Le drapeau tricolore se déroulait artistiquement, à côté du drapeau étoile, tous deux abritant dans leurs plis le castor industrieux du Canada et l'aigle majestueux de la grande République. De nombreuses devises, entourées de guirlandes ornaient les murs de la salle. Entr'autres, j'ai remarqué celles-ci : " L'union fait la force : " " Notie foi, notre langue et nos lois ; " " Franc et sans dol ; " "Se chercher et s'unir ; " " Gesta Dei per Francos ; " " Affirmons-nous ; " '; Aidons-nous les uns les autres ; " " Fais ce que dois ; " " Dieu le veut," etc., etc.

Il y aurait bien des choses à dire sur chacune de ces devises, mais le temps me fait défaut.

Dieu le veut ! Oui, il veut que plus d'un million de nos frères soient disséminés dans les différents états qui composent la grande et puissante nation américaine ! Il ne manque pourtant pas de terres fertiles au Canada, réchauffées par les rayons du môme soleil ! Plusieurs écrivains ont déjà essayé d'expliquer, avec plus ou moins de succès, cette anomalie de l'émigration des nôtres aux Etats-Unis. Pour ma part je ne ferai aucun commentaire et je me contenterai de dire : Dieu le veut !

Le lendemain, 2 octobre, les différents comités se mirent à l'œuvre et tout marcha rondement sous l'habile présidence du Dr Larue, de Putnam, Coun. On parla d'abord de l'utilité de la naturalisation de nos frères aux Etats- Unis. J'avais toujours cru que c'était une démarohe imprudente, mais je crois maintenant qu'ils ont raison de se faire naturaliser ; ils deviennent par là plus influents et peuvent occuper certaines charges importantes, qu'ils n'auraient pu obtenir sans être citoyens américains. Mais ce qui m'effraye pour l'avenir, c'est que, si un jour il y avait conflit en-

tre les Etats-Unis, d'une part, l'Angleterre et partant le Canada, de l'autre, les Canadiens, devenus Américains, seraient forcés de combattre leurs frères du Canada ! Espérons que le Dieu de toute justice ne permettra jamais cet horrible fratricide !!....

Vint ensuite la question vitale pour nos nationaux de là-bas : '• Notre langue et notre religion." C'est une question de vie ou de mort ! Je ne parle pas ici de la vie matérielle, mais bien de la vie religieuse nationale. Dans l'ancien Testament, on lit que Moïse, à la tête des Hébreux, s'efforça de les diriger vers la terre promise. Aujourd'hui, comme en ces temps reculés, il faut au peuple, en outre des souverains temporels, des guides spirituels pour le conduire sûrement au port, à cette terre promise qui n'est pas de ce monde ! Heureusement, ces excellents guides, nouveaux Moïses, n'ont jamais fait défaut à nos chers émigrés. Je pourrais vous citer des centaines de noms de bons prêtres qui ont suivi et qui suivent encore les nôtres pas à pas, mais, pour aujourd'hui, je ne mentionnerai que le nom du vénérable vétéran du clergé canadien aux Etats-Unis, de ce beau vieillard à longue barbe et aux cheveux blancs, ressemblant aux patriarches bibliques, le Rév. Père Gagné, curé de l'église St. Joseph à Springfield, Mass., où a été chantée la grand'messe de la convention. Cet apôtre, qui évangélise ses frères depuis plus d'un tiers de siècle, est connu et respecté dans toute la Nouvelle-Angleterre. Il y en a bien d'autres qui marchent sur ses traces, ad majorent Dei gloriam .'

Si quelquefois, par hasard, on sacrifie au veau d'or làbas, ce n'est pas la faute du clergé. Errait kumanum est ! Oui, il est humain de se tromper, mais il est divin de pardonner. Dieu le veut encore ! et toujours vous trouverez des prêtres pardonnant les erreurs des leurs et s'efforçaut de les ramener au bercail.

On a voulu insinuer, si je ne me trompe, que les écoles catholiques aux Etats-Unis ne valaient pas les écoles publiques. Je ne partage pas cette opinion, pas plus pour les écoles des Etats que du Canada. Nos grands hommes canadiens-français, orateurs sacrés ou profanes, tant du Canada que de la république voisine, ne le cèdent en rien aux grands hommes des autres nationalités ; ceux-là ont suivi le cours classique de nos collèges, tandis que ceux-ci ont fait leurs classes dans le High School. Voyez la différence. Nos femmes écrivains, canadiennes-françaises qui ont étudié dans nos couvents, sont-elles inférieures aux autres qui ont étudié dans les écoles publiques ? Non, mille fois non ! En général, elles ont plus de religion. Oh ! la religion,comme elle est vilipendée un peu partout ; cependant il en faut beaucoup pour supporter les épreuves de la vie ! Vous voyez rarement des suicides parmi les bons catholiques. On reproche aux sœurs, aux prêtres, aux frères, d'enseigner trop de catéchisme et pas assez de calcul .... Erreur ! Enseignez à l'enfant à connaître son Dieu, à respecter les lois de son pays natal ou adoptif, et le reste lui sera donné comme par surcroît, s'il est intelligent.

11 faut autre chose à l'esprit que " business et business, toujours ! " Faites traduire les classiques, enseignez la philosophie au jeune homme : c'est la gymnastique de l'âme. Naturellement, il faut le préparer aux diverses luttes de la vie. Je voudrais bien développer ma pensée plus au long, mais j'y reviendrai plus tard.

Somme toute, je crois que le congrès de Springfield produira de bons résultats.

Il y aurait bien des choses à dire aussi sur les griefs des nôtres contre une certaine partie du clergé irlandais ; je vous en parlerai dans une autre causerie.

Nos pauvres Institutrices !

Est-ce un bon titre? je le crois. .. .pauvres, elles le sont doublement, les malheureuses jeunes filles vouées à l'enseignement primaire. Je vais vous le prouver. — Prenez une famille d'ouvrier, ou de cultivateur, par exemple, qui, à un moment donné, découvre chez leur fillette un talent plus qu'ordinaire, l'envoie au couvent ou à l'école normale, pendant 3, 4 à 6 ans peut-être ; paie, pour chaque année scolaire de 10 mois, de 100 à 150 dollars, et encore fautil que la jeune fille soit économe si elle veut attacher les deux bouts, comme on dit. Si cette élève apprend la musique vocale, — pourquoi pas ? si elle a de la voix — la musique instrumentale, le dessin, etc., le tout compris peut se monter de 150 à 200 piastres sans fajîner ! Je parle des couvents ordinaires ; mais si l'on fait le choix d'un couvent fashionable, les dépenses se monteront bel et bien de 200 à 300 piastres pour le même temps. — Est-ce vrai ? personne n'osera le nier ! . . . . Dans le premier cas, 6 ans d'études égalent $600 à $900; dans le second, $1,200 à $1,800. — Ah ! mais c'est sérieux, cela !

Ses études finies, je suppose que notre fille est pourvue d'un diplôme et cherche une position dans l'enseignement. Ah ! pauvre enfant, je vous plains !. . . .fussiez-vous ma nièce, ma sœur, ma fille même, j'aimerais mieux vous voir servante dans une bonne maison à 15, 12, 10 et même 6 piastres par mois, car au moins, en sus de votre salaire, vous

seriez bien nourrie et blanchie. — Oui j'aimerais mieux vous voir fille de charge qu'institutrice ! Se rend-on bien compte, en haut lieu, de ce qui se passe dans la plupart de nos campagnes ? non, je ne le crois pas, ou bien, on ne veut pas s'occuper d'une des classes les plus utiles de la société ! Je voudrais bien savoir pourquoi on ne prend pas les moyens de remédier à un état de choses si révoltant ! On me répondra, je suppose : nous n'avons rien à faire à cela, c'est aux commissaires de chaque municipalité de régler cette question d'intérêt local. Peut-être ; mais s'il y a des commissaires assez inhumains, oui, inhumains, je maintiens le mot, pour faire faire la classe à une pauvre enfant pour 6, 8, io à 12 piastres par mois (15 et 18 sont l'exception) — il doit y avoir quelque part dans le pays des hommes qui s'occupent des intérêts scolaires ! Oui il y en a, je le sais, et je sais aussi que ces MM. font quelquefois placer une maison d'école dans un endroit plutôt que dans un autre, etc., etc.; enfin, font les lois que MM. les commissaires sont obligés d'observer. Eh bien ! si ces mêmes hommes ordonnaient aux municipalités de fixer un salaire minimum suffisant pour nos institutrices ou instituteurs, pensez-vous que les commissaires alors n'obéiraient pas à ces ordres ? Assurément oui .... Il est plus que temps de remédier à cette criante injustice, si humiliante pour un pays civilisé ! Quoi ! nos jeunes filles, nos jeunes gens instruits se sacrifient à vil prix pour élever et instruire notre jeunesse canadienne et pas une voix ne s'élèvera pour les défendre ? Non, mille fois non ! la mienne n'est guère autorisée, mais je suis citoyen, j'ai mon franc parler^ et je veux crier aux quatre coins de notre beau Canada : " payez bien les éducateurs de vos enfants ! "

Suivez-moi un instant dans une maison d'école de campagne.—- Voici une jeune fille de 18 à 20 ans; elle sort du

couvent avec son diplôme, après 4 à 6 années d'études ardues ; son instruction a coûté- les yeux de la tête à ses parents. Va-t-on au moins lui donner un salaire équivalant à ce qu'elle a payé pour s'instruire? Pas du tout, on lui offre en général 70, 80, peut-être 100 piastres pour 10 moi6 ; sur ce maigre salaire, l'infortunée est obligée de payer 6, 7 ou 8 piastres par mois de pension ! que lui reste-t-il donc ?. . . rien ! . . . Ou bien, on V emprisonne dans une misérable chambre, dans un coin de l'école, où elle fera sa cuisine après les heures de classe.... de cette façon, elle pourra peut-être économiser 1, 2 ou 3 piastres par mois, au détriment de sa santé. Honte!. . . .Oui, honte aux commissaires d'écoles ! honte à ceux qui, bien logés, bien nourris et bien payés ne

remédieront pas à cet esclavage !"

Je n'approuve pas les grèves, mais une grève de tous les instituteurs et institutrices mal payés serait légitime ; j'en appelle à tous les gens sensés. . . .Pauvre fille, pauvre enfant, pauvre martyre, je te plains de tout mon cœur ! Quoi ! tu passes les plus belles années de ta jeunesse à instruire les enfants (qu'on t'envoie bien souvent pour s'en débarrasser) ; oui, tu te sacrifies corps et âme pour une bouchée de pain, un os qu'on te jette comme à un chien ! — le chien au moins est caressé par son maître ! — mais toi, chère enfant, tu es souvent vilipendée, si tu n'es pas parvenue à plaire à ton entourage ! Vraiment, les larmes me viennent aux yeux quand je pense à tes souffrances !. . . .Ah ! courage, pauvre petite, le ciel t'aidera. — Mais dès que l'occasion s'en prc5ciitera, abandonne cette ingrate profession ; n'attends pas que les privations de tous genres, les émanations méphitiques de marmots souvent sales et déguenillés t'empoisonnent le sang! N'attends pas qu'une toux cachectique te conduise à la consomption ! . . . . Ne sacrifie plus tàjeune vie, pour des

ingrats qui te donnent à peine le pain nécessaire à ta subsistance ! . . . .

Ah ! si j'étais Carnegie, au lieu de donner des bibliothèques, je ferais une pension à tous les instituteurs et institutrices de mon pays, afin de leur permettre de se donner au moins un peu plus de confort, une nourriture saine et abondante, des vêtements bien chauds pour la saison des froidures— je tâcherais de leur rendre la vie moins amère, et ils seraient tous encore plus dévoués qu'ils le sont, si possible, à la belle et sainte cause de l'éducation de la jeunesse ! On pourrait dire de tous : " Mens sana in corpore sano ! "

Le Bazar des Médecins, 1903.

Hourrah pour le bazar ! Nous avons bien failli ne pas en avoir cette année cependant ; aussi, nous devons de sincères remerciements à toutes les Dames de Charité qui ont bien voulu faire un nouveau sacrifice.

Tous ne savent pas la somme de travail que demande l'organisation d'un grand bazar comme ceux que nous avons chaque année. Et, quand une Dame, surtout la Présidente, s'est dépensée pendant 10 à 15 ans au succès de cette grande œuvre de charité, il semble qu'elle s'est acquise la reconnaissance de ses concitoyens et qu'elle devrait prendre un repos bien mérité. Comme de raison, il n'y a pas de doute que, sortant de charge, elle se fera toujours un plaisir de faire profiter de sa longue expérience celle qui la remplacera. Cette année, heureusement, la Présidente qui a bien voulu en prendre la direction, a gagné ses épaulettts dans plus d'un combat pacifique de ce genre.

Le bazar est populaire chez nous ; c'est une preuve que tout le monde, petits et grands, s'intéresse à l'œuvre si humanitaire de l'hôpital. Nous avions besoin d'une institution de ce genre pour nos Cantons ; aussi, Sa Grandeur feu Mgr. Racine, de regrettée mémoire, avait comblé cette lacune en demandant des Sœurs de Charité pour sa ville épiscopale. Son successeur, Sa Grandeur Mgr. LaRocque, continue cette œuvre déjà si belle, mais qui promet encore plus pour l'avenir.

Vous voyez donc que l'autorité nous a montré le che-

min et que nous n'avons plus qu'à apporter notre offrande, chacun selon nos moyens, et qu'à marcher dans le sentier battu depuis longtemps.

Sans doute que, toutes choses égales d'ailleurs, tout n'est pas parfait à l'hôpital, mais où trouver la perfection en ce bas monde ? Heureux encore ceux qui, comme les bonnes Sœurs, (et même un peu comme les médecins, chacun dans sa sphère) font des efforts pour y parvenir ! Un exemple entre mille : voici dans une famille, pauvre surtout, une vieille femme infirme, aveugle, en enfance souvent, et dont elle requiert tous les soins ; la voici, dis-je, admise à l'hôpital. Oui va en prendre soin ? Est-ce une compagne d'infortune ? est-ce une autre femme salariée ? Non, non, c'est la Sœur de Charité qui lui prodiguera tous les soins, même les plus abjects! Et qu'aura-t-elle pour salaire? le pain qu'elle mange pour soutenir son existence et sa robe de bure qu'elle porte depuis 10, 15 et même 20 ans !

La bonne sœur ne recule devant aucune tâche, si pénible qu'elle soit : le devoir est là, en avant, marche ! Le cœur se gonfle, se révolte parfois, mais la raison commande et le cœur obéit : c'est pour l'humanité, c'est pour Dieu ! . . .

Peut-on maintenant appeler les Sœurs avares, mauvaises riches, etc., non, mille fois non ! Elles ramassent quelque chose, c'est vrai, mais c'est pour nos pauvres ; elles bâtiront une maison plus grande, c'est encore vrai, mais c'est pour recueillir plus de nécessiteux, plus d'orphelins, dont les malheureux parents, qui ont peiné toute leur vie, sont partis pour l'uau-delà" et dont la charité seule nous ouvrira les portes !

Donnons un peu de notre superflu, un peu du nécessaire, pour secourir de plus malheureux que nous.

0 sainte charité, sois bénie, tu effaces les péchés et unis l'homme à son Dieu et la terre aux cieux !

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