SECONDE LETTRE
Hourra pour le bazar ! Vive les bonnes Sœurs ! Hourra pour les pauvres ! N'est-ce pas que c'est un beau début ? Comment voulez-vous qu'il eu soit autrement après la belle soirée d'inauguration d'hier soir? Quarante tables autour desquelles se pressaient cent soixante personnes des deux sexes, la plus grande partie de l'élite sherbrookoise ! Tout le monde a joué avec entrain plusieurs parties de euchre progressif, en faveur des indigents de la ville et du diocèse. Mais quel trouble tout cela ne donne- t-il pas aux Sœurs et aux dames patronnesses ?
Ça ne paraît pas, cependant, car toutes ces dames, malgré la fatigue, les ennuis, etc., reçoivent leurs hôtes avec un agréable sourire, signe évident du contentement qu'elles ressentent de se voir si bien seconder par la plus laide par-
tion de l'humanité. Pendant deux heures, les messieurs s'en donnèrent à qui mieux mieux ; ils étaient vraiment heureux de trouver une fois de plus, chez nos dames et demoiselles, outre le dévouement pour les pauvres, un esprit cultivé, des manières aimables qui font reconnaître, de prime abord, la vraie femme accomplie. N'allez pas croire que ces dames ne sont pas bonnes cuisinières, vous vous tromperiez o-randement. Leur excellent café (nectar des dieux, mais non des vilains ivrognes), et leurs délicieux gâteaux le prouvent suffisamment. Venez souper tous les soirs au bazar et vous m'en donnerez des nouvelles. A la fin de la soirée, six magnifiques prix ont été donnés aux plus forts joueurs.
Vous voyez bien que les dames du bazar savent joindre l'utile à l'agréable. Vous n'avez qu'à venir ce soir et tous les soirs de la semaine pour vous en convaincre. Pour 5, 10 ou 20 centins, que vous aurez le bonheur de donner aux pauvres du bon Dieu, vous aurez une chance de gagner un article de prix. Encore ici, ça sera joindre l'utile à l'agréable. En effet, y a-t-il un plus grand bonheur pour un riche que de soulager son semblable dans le malheur ? Non, c'est une véritable jouissance de partager avec les infortunés les biens que Dieu nous donne, et qu'il aurait aussi bien pu donner à ceux de ses enfants qui sont moins bien partagés.
Mais ce n'est pas tout encore, il y aura concert chaque soir ; pour la modique somme de dix centins d'entrée, vous aurez le plaisir d'entendre plusieurs chanteuses et pianistes distinguées. Vraiment, vous nous gâtez, mesdames ; impossible de résister à tant d'attraits — aussi préparez-vous à subir un siège en règle tous les soirs. — Je vous avertis que le mot d'ordre est donné au ban et à l'arrière-ban de tous les hommes valides de Sherbrooke et des environs. Par contre, messieurs, votre bourse sera assiégée à son tour, et tant mieux !
A bon entendeur, salut ! Au revoir, au bazar, et que tout le monde fasse son devoir.
Conte de Noël.
C'était en l'an de grâce 1850, quelque part au sud de notre majestueux St. Laurent, en bas de Québec. Une pauve jeune femme, veuve seulement depuis un mois, — sou mari s'était fait tuer par la chute d'un arbre, à quelques arpents de son habitation — une pauvre femme, dis-je, âgée de trente ans à peine, se mourait de consomption. Comme elle avait lutté, la pauvrette, comme elle avait lutté contre l'impitoyable maladie qui ne pardonne pas. La mort prématurée et tragique de son époux l'avait tellement abattue que tout son courage s'en était allé avec lui ; il lui restait bien ses chers enfants : Marie, âgée de sept ans et Jean, âgé de neuf ans, mais que peut une pauvre femme dans la forêt, seule avec deux jeunes orphelins?.... Ses parents demeuraient à soixante lieues de là et les communications par voie ferrée étaient inconnues à cette époque. Le brave compagnon qui l'avait précédée dans la tombe était le dernier d'une famille de douze enfants. Son vieux père, qui était alors nonagénaire, n'avait pu l'établir près de lui ; il avait conseillé à son fils bien-aimé, son Benjamin, d'aller ouvrir une terre dans un autre canton, et ce fils soumis était parti avec la bénédiction de son vieux père et les baisers brûlants de sa vieille et sainte mère. Il avait connu et aimé une belle et jeune fille de vingt ans, institutrice dans son village, qui avait consenti à devenir la compagne fidèle de ce hardi pionnier. Ils étaient partis tous deux depuis
dix ans. La crainte de Dieu, leur amour mutuel et l'espoir dans l'avenir les avaient soutenus jusque-là ; — mais, voilà que tout-à-coup la divine Providence, qui a ses vues sur chacun de nous, vint briser ce bonheur fragile de la terre. Une certaine aisance commençait à succéder à la gène, quand arriva la catastrophe. La jeune mère souffrait depuis trois ou quatre ans, mais cachait son état précaire le plus qu'elle pouvait, afin de ne pas contrister son fidèle compagnon. Elle se sentait atteinte mortellement, mais, cependant, elle voulait faire son devoir jusqu'au bout, en attendant des nouvelles de sa famille. Le soir du 24 décembre, malgré ses souffrances morales et physiques, elle avait elle-même préparé un arbre de Noël où elle avait accroché un petit Jésus de cire, des images et des petits anges aux ailles dorés, reliques de son enfance. Elle avait placé et caché le tout dans un coin de la chambre des enfants, espérant bien leur causer une agréable surprise à leur réveil, le grand jour de la naissance du Sauveur. Cependant, la maladie qui la consumait depuis longtemps et qui s'était beaucoup aggravée depuis la mort de son mari, augmenta tout-à-coup : elle eut une forte hémorrhagie des poumons. Sentant sa fin prochaine, elle éveilla ses enfants et leur dit : " Allons, mes bien-aimés, mon cœur de mère saigne à la pensée de vous voir sortir par cette tempête, mais il faut absolument que vous alliez chercher le Père missionnaire et le docteur ; le petit Jésus qui doit naître cette nuit vous protégera : Il est le protecteur de l'innocence ; ses bons anges vous accompagneront et je suis certaine que vous me reviendrez."
Il était onze heures du soir, le vent soufflait au dehors avec violence, la neige tombait par gros flocons. Les pauvres petits, à peine habillés pour la saison des froidures, se mettent aussitôt en route. Ils se pressent l'un contre l'autre, pour se réchauffer, et pour ne pas être séparés par la
bourrasque; ils avancent péniblement dans la neige aux genoux. — "J'ai froid, petit frère," dit Marie. — "Courage, chère petite sœur, notre mère nous a dit qu'elle prierait le petit Jésus pour nous et que les bons anges du Paradis nous accompagneraient." Le vent déchaîné sifflait à travers les grands arbres qui faisaient entendre des craquements sinistres ! Mais au milieu de ces bruits, formidables pour des enfants, ils entendirent tout-à-coup le son argentin de clochettes.— " Jean, j'ai peur !" " Ne crains rien, Marie, ne suisje pas là, moi ! " "Ne craignez rien, mes petits amis, je viens audevant de vous." Ces paroles étaient prononcées, d'une voix suave, par un adolescent qui conduisait un beau cheval attelé à une jolie carriole, et qui venait effectivement à leur rencontre. — "Montez dans ma voiture, je vais vous conduire chez M. le curé." Les enfants obéissent aussitôt, sans se rendre compte de la présence de ce beau garçonnet dans ce lieu désolé, et à cette heure avancée de la nuit. Une douce chaleur se répand bientôt dans leurs membres engourdis par le froid, et ils s'endorment à l'instant sous la protection des saints anges.
Leur guide arrête bientôt sa monture à la porte du docteur, réveille les enfants et leur dit de se hâter de faire la commission de leur mère. Le médecin ouvre vite la porte, et n'est pas peu surpris d'apercevoir les deux beaux enfants de la veuve qui demeure à plus de trois lieues du hameau. Mis au courant de ce qui se passe, il fait au plus vite atteler son bon cheval, compagnon de ses courses, à sa grande berline et fait avertir son vieil ami, le père missionnaire — son ami d'enfance et de cœur. — Ils avaient suivi ensemble les mêmes cours ; plus tard, l'un voulut être médecin des âmes et l'autre, médecin des corps : deux nobles apostolats s'il en fut ! Et comme ils restèrent toujours unis, pour faire un peu de bien autour d'eux, ces deux braves cœurs ! Nés
pour briller sur un plus grand théâtre, ils préférèrent accomplir leur humble et noble mission, en encourageant et en suivant pas à pas nos braves colons, qui ne craignaient pas de s'enfoncer dans la forêt.
Le prêtre, le docteur et les enfants arrivent enfin chez la veuve. Le médecin, en jetant un coup d'œil sur la malade, s'aperçoit bientôt que son art ne peut plus rien pour cette pauvre femme, dévorée par la fièvre, minée par la maladie et les privations. Il prend à part le missionnaire et lui dit de se hâter, que l'agonie va bientôt commencer. La malheureuse a tout compris aux regards échangés entre les deux seuls amis qui lui étaient restés fidèles après la mort de son cher mari.
" — Mon cher père, dit-elle au missionnaire, et vous, M. le docteur, merci d'être venus. Je vais partir bientôt, je le sens là aux élans de mon pauvre cœur qui bondit dans ma poitrine, il me semble qu'il va éclater ! Je vous ai toujours connus si bons tous deux, ... .ayez pitié, oui, ayez pitié, pour la dernière fois, d'une pauvre mère qui priera bien pour vous, allez ! Promettez-moi, s'il vous plaît, d'envoyer mes chers enfants à leur grand'père, et je mourrai heureuse ! " Le missionnaire et le médecin, émus jusqu'aux larmes, prennent chacun un des enfants par la main, s'agenouillent avec eux près du lit de la mourante, et lui jurent qu'avec la grâce de Dieu, ses chers petits ne seront point abandonnés. — " Oh ! merci, mon Père, merci docteur ; maintenant, veuillez m'absoudre, M. le curé, je me sens mourir/'
Ego te absolvo in nom i ne Pat ris et Filii et Spiriius sancti, dit le prêtre. — Amen, répond le médecin. Les enfants sanglotaient ! Leur mère leur jette un tendre regard, cherche des yeux le père missionnaire et le médecin, sourit à tous tendrement en murmurant : "Adieu ! Jésus. . . . Ma-
rie. . . . Joseph. ..." Un soupir, un souffle s'exhale de sa poitrine oppressée et sa belle âme s'envole sur les ailes des anges !
Les enfants et les deux dignes témoins de cette scène touchante entendent au dehors ce chant harmonieux accompagné d'une musique céleste : " Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonœ voloniatis." — Oui, ils l'entendirent tous ce beau cantique de Noël, chanté par les anges dans l'étable de Bethléem, il y a 18 siècles. C'est encore le même chant qui se répète, dans cette nuit du 25 décembre 1850, dans une forêt du nouveau monde, en présence du cadavre d'une sainte, de deux petits orphelins et de deux dévoués apôtres ! Gloria in excelsis ! — Mais où donc est le guide des enfants? Ah ! il est invisible maintenant aux yeux des mortels, mais sa voix doit se mêler à celle des anges .... Gloria, Gloria .... Gloria in excelsis ! . . . .
Il fallut cependant songer au retour. Après une courte consultation, vu la tempête qui augmentait toujours d'intensité, et vu la longue distance qui séparait la maisonnette des habitations des autres pionniers, il fut décidé de ramener le cadavre au village, pour lui donner une sépulture convenable.
Le jour de Noël au matin, les braves villageois, au lieu d'un joyeux carillon, ne sont pas peu surpris d'entendre le glas des morts sonner au beffroi! Que veut dire ceci? Tout le monde se connaît dans le petit hameau, et personne n'a appris la maladie grave d'un des leurs. Tous se rassemblent bientôt dans la petite chapelle pour entendre la I," père missionnaire, encore très-ému, recommande aux prières des fidèles rame de la pauvre veuve que tout le monde connaissait et aimait. Son cadavre était exposé dans la maison du docteur.
Vous êtes probablement curieux, mes petits amis, de savoir ce que sont devenus Marie et Jean ? Voici : le missionnaire garda Jean près de lui, lui donna des leçons, dont il sut si bien profiter, qu'il fut en état d'entrer au séminaire au bout de deux ans. Il se distingua toujours par ses talents, sa piété et sa conduite exemplaires. Il voulut luimême marcher sur les traces de son cher protecteur et devint, à son tour, un saint prêtre et un apôtre zélé des missions. Sa petite sœur Marie demeura huit ans chez le docteur, dont l'épouse dévouée l'éleva comme sa fille. Elle fut ensuite envoyée dans un couvent, dont elle devint une des élèves les plus distinguées. Enfin, cinq ans après, elle prit le voile de postulante, devint bientôt sœur professe et puis supérieure d'une des meilleures maisons d'éducation de notre beau et cher Canada.
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Le Bazar de 1900.
S'il plaît à Dieu, j'assisterai au bazar pour la dix-huitième fois, le 22 courant et les jours suivants. Dix-huit ans | que c'est long et court tout à la fois ! long pour les pauvres qui souffrent de faim et grelottent de froid pendant les longs mois d'hiver ; court pour les riches qui jouissent de tous les plaisirs. . . .
Depuis dix-huit ans que de belles figures sont disparues : Mgr Racine, de sainte mémoire, et son grand-vicaire, le Rév. M. Dufresne, qui avaient tant à cœur le succès du bazar ; heureusement que leurs dignes successeurs out hérité de leur zèle pour les bonnes œuvres. Et parmi les laïques, je pourrais les compter par douzaines ; mais c'est inutile, car tous se rappellent qu'ils étaient toujours les premiers quand il s'agissait d'oeuvres de charité. Il est bon de rappeler le souvenir de nos morts qui ont passé en faisant le bien, afin d'être leurs dignes émules.
Depuis dix-huit ans, l'inconstante fortune a souri aux uns et tourné le dos aux autres — et c'est le plus grand nombre— plusieurs sont restés ou devenus indigents — ainsi le veut la divine Providence — mais il incombe aux riches, et même à ceux qui n'ont qu'un peu plus que le nécessaire, de secourir leurs frères malheureux — et ils sont légion. Parmi eux, les uns travaillent péniblement pour procurer le pain à leur famille ; d'autres, frappés par la maladie, lan-
guisscnt sur un grabat, mais sont au moins secourus par la société admirable de la St. Vincent de Paul ; les autres enfin sont envoyés à l'hôpital, où les bonnes sœurs les reçoivent à bras ouverts : riches comme pauvres, savants comme ignorants, tous sont bienvenus à l'hospice du Sacré-Cœur. Malheuresement, l'espace fait défaut, et chaque année on espère pouvoir agrandir cet asile pour nos pauvres. Si la recette du bazar est bonne, comme toujours d'ailleurs, les autorités compétentes se décideront probablement à construire un nouvel édifice, plus digne de l'importance de Sherbrooke et plus en rapport avec les besoins de la ville et du diocèse. En effet, chaque semaine et même chaque jour, les Révdes Sœurs se voient dans la triste nécessité de refuser des malades, des infirmes ou des orphelins, parce qu'elles n'ont pas de place pour les loger. Il va sans dire que ces Dames sont elles-mêmes bien à l'étroit, et les médecins qui font le service n'ont pas un petit appartement pour délibérer ; ils sont obligés de se réunir dans la salle d'opérations.
Maintenant, faisons un peu de statistiques pour l'année dernière. Au mois de janvier 1900, il y avait à l'hôpital 20 sœurs, 6 domestiques, 17 malades, 42 orphelins et orphelines, 41 invalides, hommes et femmes. C'est donc un grand total de 126 personnes qu'il a fallu nourrir et vêtir pendant 12 mois. Pendant la même période, il est passé dans l'hôpital 411 malades, infirmes ou orphelins. Sur ce nombre, 200 n'ont rien payé du tout, ni ont payé demipension, et une centaine seulement, pension régulière. Pensez-vous que l'hôpital peut s'enrichir à ce commerce ? Encore, pendant le même laps de temps, nos bonnes sœurs ont visité 800 malades à domicile, secouru 120 familles dans le besoin et ont donné 200 repas aux pauvres.
Du 1er janvier 1899 au 1er janvier 1900, les dépenses de cette maison ont été de ($8,500.00) huit mille cinq cents
piastres ! Avec quoi les Sœurs ont-elles pu payer cette somme énorme pour leurs revenus ? Je me le demande sans pouvoir y répondre ; mais ce que je sais bien, c'est qu'il s'est fait des prodiges d'économie, pour attacher les deux bouts, comme on dit, et il n'y a que des Sœurs, et des Sœurs de Charité, pour accomplir ce tour de force ! Ce matin, en ouvrant une Revue, j'ai remarqué un très joli tableau de Coomans : " Pour les pauvres." — Deux riches, belles et jeunes Patriciennes tendent la main ; non pour elles, assurément, mais pour les malheureux. — C'est vous dire que de tout temps, il y a eu des pauvres et des riches, mais de tout temps aussi, il y a eu des âmes charitables qui ont su compatir aux douleurs de leurs frères malheureux. On nous prouvera, au bazar, qu'il y a aussi à Sherbrooke des jeunes Patriciennes qui ne rougiront pas de tendre la main pour les déshérités de la fortune. Ne les repoussons pas, mais donnons de grand cœur ce que nous pourrons, suivant nos moyens. Je ne crois mieux finir ce petit article, qu'en citant la belle chansonnette suivante, qui rend si bien toute ma pensée :
" Voici l'hiver et son triste cortège,
Les malheureux souffrent beaucoup l'hiver.
Contre leurs maux il faut qu'on les protège,
11 fait si froid dans leur foyer désert !
Accomplissons l'ordre de la nature,
Donnons, donnons pour les êtres souffrants.
Comme aux oiseaux Dieu donne la pâture,
Donnons surtout pour les petits enfants.
La charité, du pauvre entend la plainte,
Elle console et calme ses douleurs,
Et poursuivant sa tâche noble et sainte,
Du malheureux elle sèche les pleurs,
Imitons-la, secourons la misère.
Tout est compté là-haut, rien n'est perdu ;
El ce qu'on donne au malheureux sur terre,
Au ciel un jour par Dieu sera rendu !
Va, charité, Vierge pure et féconde,
Va, COUTS porter tes bienfaits en tout lieu. . .
El que ta voix répète par le monde:
Qui donne aux pauvres prête à Dieu ! "
Un mot d'Hygiène.
J'ai été très flatté d'avoir été nommé, dernièrement, au bureau de direction qui s'occupe des embellissements de notre ville, déjà si "joliette" Cependant, avant de tracer de beaux parcs, planter des arbres et des rieurs, il y a trois choses principales qu'on devrait faire sans délai et qui sont, à mon avis, d'une importance majeure. Et d'abord, il faudrait de toute nécessité faire disparaître une des plus grandes nuisances de la ville, nuisance qui menace la santé de tous les citoyens — je veux parler des fosses à? aisance ouvertes— et il faut bien en parler ouvertement, puisqu'elles existent encore dans une ville progressive comme la nôtre, pourtant ! En passant par certaines rues, en pénétrant dans plusieurs ruelles, on est presque asphyxié par les odeurs méphitiques qui s'échappent de ces cloaques pestilentiels ! Et on ne fait que passer ! . . . .que dire donc des malheureux locataires qui vivent à dix pas de cette infection ? Vraiment, c'est révoltant ! Je ne comprends pas qu'un propriétaire humain puisse posséder de telles immondices ! . . . .
En second lieu, il est grand temps que la ville fasse ériger des bains publics. C'est si facile ici, puisque nous sommes presque entourés d'eau. Il devrait y en avoir au moins trois : deux sur le St. François, un dans le quartier nord et l'autre au sud ; le troisième, sur la rivière Magog, dans le quartier ouest. Je concède que les gens riches, qui ont des baignoires dans leurs maisons, peuvent s'en passer ; d'ailleurs, qui les empêche de pousser une pointe vers les
plages fasiiionables de nos nombreux lacs, du St. Laurent, et même de l'Atlantique ? Mais les prolétaires, les miséreux, tous les pauvres enfin, qui vivent à l'étroit avec leurs familles, souvent nombreuses, dans deux, trois ou quatre petits appartements, pensez-vous que ces braves gens n'ont pas besoin de prendre de bains? Ce sont eux surtout qui, après une journée de labeur, dans les manufactures, les usines, les boutiques, etc., devraient se laver à grande eau tous les soirs.
Troisièmement, en arrivant à Sherbrooke, surtout du côté de Brompton, les étrangers sont étonnés, épouvantés même, m'a-t-on dit, car ils s'imaginent approcher de la montagne Pelée ! En effet, ils aperçoivent les longues cheminées des usines qui lancent des tourbillons de fumée ; ils entendent les cris stridents des sifflets de nombreuses manufactures et, "horribile visu ! " ils voient des déchets de toutes sortes qui encombrent les terrains qui bordent la voie ferrée, depuis les petites poudrières et presque jusqu'à la gare ! Ont-ils raison de craindre une éruption quelconque ? Plusieurs se hâtent de continuer leur route ; si quelquesuns s'arrêtent quelque temps chez nous, ils ne sont guère rassurés quand ils font un tour de ville, car certaines rues surtout sont littéralement couvertes de pierres plus ou moins concassées. Il y a certainement négligence quelque part de ce côté-là. Notre ville est bâtie sur le roc, je n'en doute pas, mais une fois que les rues sont aplanies, il me semble que les voitures de la corporation ou autres ne devraient pas semer, à droite et à gauche, une quantité innombrable de gros cailloux.
Je ne ne veux pas déprécier la ville que j'habite, depuis 2 r ans, et comme dit la chanson : " C'est là que je veux vivre, aimer et mourir! " mais que chacun fasse sa quotepart et (pie tout le monde se donne la main pour l'embellir.
Lettre d'Europe, 1900.
Mon cher rédactnir,
Fidèle à la promesse que je vous ai faite, à mon départ pour l'Europe, je vous envoie quelques mots par la première malle.
Rien d'intéressant pour vous et vos lecteurs dans le trajet de Sherbrooke à New- York.
A 10 h. a. m., le 28 juin, nous nous embarquons pour la France, à bord du magnifique bateau français " L'Aquitaine." Ce navire, construit par les Allemands, portait autrefois le nom de " Normania." Il fut vendu au gouvernement espagnol, pour le transport des troupes à Cuba, pendant la guerre hispano-américaine. La Compagnie Française-Transatlantique, qui en fit ensuite l'acquisition, l'a repeint et emménagé à neuf. Il ne reste plus guère que les peintures à fresques du salon qui rappellent encore son origine allemande.
Nous sommes à peu près neuf cents passagers à bord, à part les 360 employés, qui tous, du commandant au marmiton, sont d'une exquise politesse. La nourriture est excellente et le bon vin français en abondance. Après deux jours, tout le monde se connaît à bord. J'ai eu le plaisir de faire la connaissance de plusieurs personnes distinguées de presque toutes les parties du globe : M. Maritche, Français de cœur comme moi, mais émigré à la Nouvelle-Orléans, Son Honneur le juge Rost, le Dr. LaRue et Mme LaRue, M. Novion, tous du même pays ; le Dr. Renaud, de Détroit ; le Dr. Durant, de New York ; M. J. Fernand Pons,
riche planteur de Cuba, qui s'est pris d'amitié pour les petits Canadiens ; Son Excellence M. Cambon, ambassadeur de France aux Etats-Unis, qui a jcué un rôle proéminent en signant, pour l'Espagne, le traité de paix de Washington ; M. Gibson, du département du trésor des Etats-Unis ; M. Teplow, consul russe à New York, et le général Pargond. Du Canada, j'ai connu les Révds MM. Magnan et Dequoy ; M. Filteau, de La Patrie, Montréal ; M. Champagne, député des Deux Montagnes, tous gais compagnons, et combien d'autres! Mais, the last but not the least, MM. les délégués boers, avec lesquels j'ai parlé bien souvent du Transvaal. A notre départ de New York, un comité des citoyens est venu souhaiter " bon voyage " à ces messieurs, en présentant à Mme Fisher, qui accompagne son mari, un immense panier de fleurs surmonté des drapeaux américain, transvaalien et orangien. Amère dérision ! voilà tout ce que ces bons Boers rapportent de la libre Amérique : quelques roses qui seront fanées demain, des souhaits de " bon voyage " avec les sympathies du peuple, mais du gouvernement ! . . . rien !
M. Wessels, oncle du président Styn, avec lequel j'ai beaucoup causé, m'a montré plusieurs photographies de Mafeking, Ladysmith, Pretoria, Bleomfonteiu, etc.; il parle très-bien l'anglais, il m'a dit que les Boers n'avaient jamais eu plus de 35,000 hommes à opposer à 250,000 Anglais. Nous mourrons jusqu'au dernier, avant de perdre notre liberté, me dit-il. Si nous, citoyens du Canada et sujets britanniques, ne pouvons prendre fait et cause pour ces hommes, dont l'énergie fait l'admiration du monde entier, nous ne pouvons nous empêcher de rester étonnés devant ces héros qui ont osé tenir tête au lion britannique ! M. Wessels est un colosse aux traits énergiques, aux yeux noirs perdants qui doivent ressembler à des yeux de tigre des juu-
gles, dans l'ardeur du combat. Eh bien ! le croiriez-vous ? je l'ai vu pleurer durant la traversée. — Ou'avez-vous ? lui demandai-je un jour. — "Ah! me répondit-il, voyez-vous ces deux rillettes assises là-bas avec leur mère ? elles me rappellent beaucoup mes enfants bien-amées," et il éclata en sanglots. C'était à fendre le cœur, et je crois que nous avons fait chorus, Leblanc, Dastous et moi ; c'était une faiblesse bien pardonnable, n'est-ce pas ? Un quart d'heure après cette petite scène, je croisai mon nouvel ami boer à tribord, le sourire aux lèvres et un regard de tendresse dans les yeux. Dans la nuit de samedi à dimanche, par un épais brouillard, tout à coup nous entendons le cri de détresse de la sirène. En un instant tout le monde est sur le pont; l'anxiété est peinte sur toutes les figures. Oui a-t-il ? — Nous venons d'échapper à un grand désastre, nous dit un des matelots ; nous avons failli venir en collision avec un autre paquebot. En effet, nous traversions en ce moment le sillage du navire qui avait dû passer à 50 pieds de nous. S'il nous eût touchés, nous aurions probablement eu une répétition du désastre de la " Bourgogne." N'est-ce pas que nous l'avons échappé belle ? Après cet incident, je n'ai pas dormi de la nuit. Comme j'aurais voulu me voir couché bien chaudement, dans mon lit, dans ma chère ville de Sherbrooke !
" Vaste océan, solennelle étendue,
Immensité des vagues sans repos !
Combieu de fois nia pensée éperdue
S'est élancée au-delà de tes flots."
Oui, c'est beau l'océan, mais c'est effrayant parfois ; je regarde autour de moi : rien, rien que l'immensité ! notre gros bateau de près de 600 pieds de longueur n'est qu'une coquille ballottée par les vagues sans cesse en mouvement ! au-dessus de nos têtes, l'immensité aussi des espaces sans fin ! Pauvre humanité, qu'es-tu donc en présence de toutes ces grandeurs ?
A- Excursion de la Presse.