DE HALIFAX A SYDNEY
Dans ma dernière lettre, j'ai oublié de vous dire que j'ai vu "l'Indiaua," le plus grand vaisseau de guerre américain, dans le bassin de radoub d'Halifax. On dit que le gouverncmet des Etats-Unis paie $800.00 par jour pour l'usage du bassin. J'ai remarqué a Halifax, dans la salle du Sénat, une plaque commémorative de la prétendue découverte du Canada par Cabot. C'est vraiment drôle de voir comme ces bons Anglais cherchent à tout s'approprier. Ici, cependant, ils ont réfléchi 400 ans avant de croire qu'ils étaient réellement les découvreurs du Canada ; ils n'ont pas coutume de tant se gêner.
Ail on board ! Tout le monde en voilure pour Sydney ! Notre même char de Lévis, bien capitonné, bien propre, nous attend à la gare. MM. Lyons et Price, de l'Intercolonial, fout admirablement bien les choses; impossible d'être plus aimables que ces messieurs. Je dois ici féliciter les autorités de l'Intercolonial de l'urbanité de ses employés en général, et de ces deux messieurs en particulier. Nous voyageons en vrais Pachas, quoi ! Le sifflet de notre locomotive fait entendre son cri strident aux hospitaliers habitants de Truro, jolie ville de 6,000 habitants, où nous passons 1 x/2 heure à visiter. Un Jwurrah frénétique nous salue à notre arrivée. Les messieurs de la presse locale avaient télégraphié d'avance qu'ils nous feraient faire une promenade en voiture, à travers leur ville et leur admirable parc naturel. Truro est à 215 milles de Sydney. Il y a un grand nombre de jolis villages et de petites villes échelonnés le long de la route que nous suivons : New Glasgow, Antigonish, siège d'une évêché catholique, etc.
A 105 milles de Truro, on rencontre Tracadie, et à un mille plus loin, Monastery Station, où est le monastère des Trappistes, petite construction en bois, couverte et lambrissée en bardeaux, comme sont d'ailleurs la plupart des maisons de la Nouvelle-Ecosse et du Cap Breton, et même d'Halifax. A côté d'une construction de ce genre, et souvent en ruine, s'élève un superbe édifice en pierre, c'est curieux. En passant près du monastère, nous apercevons 7 ou 8 pères et frères travaillant à la moisson. Nous les saluons, mais eux ne lèvent pas même la tête et continuent leur travail, sans plus s'occuper de nous. Que sommes-nous pour ces hommes vertueux qui ont tout quitté pour cette solitude ? Que leur importe les vains bruits de la terre ? Nous continuons notre course vagabonde à toute vapeur, pendant qu'eux marchent lentement, mais sûrement vers le ciel !
Priez, hommes de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs. Au revoir, là-haut, où j'espère vous rencontrer un jour !
A 6 h. p. m., nous arrivons à Mulgrave, jolie ville sise sur le détroit de Canso, que nous traversons en bateau jusqu'à la Pointe Tupper, — notre char, placé sur une espèce de chaland ou radeau, remorqué par le traversier qui nous transporte sur le rivage du Cap Breton, j'allais dire sur la rive Bretonne, hélas ! Quatre-vingt-douze milles nous restent à parcourir avant d'arriver à Sydney. De la Pointe à Tupper à Grand Narrows, où nous soupons, le pays paraît bien pauvre ; par-ci, par-là, on aperçoit une assez jolie ferme, mais le plus souvent on ne voit que de pauvres cabanes. C'est presque la même chose jusqu'à Sydney. Mais de Peau, mais de l'eau, qu'il y en a, mon Dieu ! des lacs partout, semés d'îlots à profusion. Nous arrivons à Sydney à 9 h. p. m., barrasses, moulus sur tous les sens. Ce n'est pas surprenant, après une course échevelée de près de mille milles, presque s'en désemparer. Sydney, bâtie sur une presqu'île, est une belle petite ville de 4,000 habitants, possédant de bons hôtels, entr'autres l'hôtel Sydney et l'hôtel Cabot, bâtis sur un quai ; un palais de justice, une belle église catholique, un couvent des Sœurs des SS. Anges, un bureau de poste qui ne le cède en rien à celui de Sherbrooke, un hôpital de marine, etc. Malheureusement, il n'est guère facile de visiter, car il pleut à torrents ; on se croirait aux jours néfastes du déluge. Le vent souffle avec violence ; les vagues viennent, en mugissant, frapper le pied de l'hôtel Cabot, qui tremble sur ses fondations. Quelqu'un, effrayé de cette tempête, nous dit : " Nous allons périr ici ! " " Que craignez-vous ? " lui dis-je, " l'hôtel Cabot n'abrite-t-il pas le représentant du Progrès de VEst de Sherbrooke ! "
Demain, nous filerons à toute vapeur sur le célèbre lac
Bras d'Or, qui sépare l'île du Cap Breton en deux parties, par le canal St. Pierre.
Au revoir, à Charlottetown.
DE SYDNEY A CHARLOTTETOWN.
Avant de continuer mes notes de voyage, je dois faire apologie aux habitants du Cap Breton, pour ce que j'ai dit de leur pays ; l'Intercolonial parcourt la plus triste région de l'Ile. A notre départ de Sydney, par le bateau " Marion," nous traversons à North Sydney, jolie petite ville de 3,500 habitants. On voit là tout un système de petits chars, d'élévateurs, etc.; ces élévateurs, chars, etc., ont coûté $2,- 000,000, paraît-il. C'est une des plus grandes mines à charbon du monde entier ; on travaille sous la baie jusqu'à deux milles de distance. Notre bateau " Marion " tourne bientôt le cap et entre dans le fameux lac Bras d'Or. Je ne puis vous décrire convenablement ce lac enchanteur dans le peu de temps que j'ai à ma disposition. C'est plutôt une succession de grands lacs couverts d'îles innombrables. Souvent on longe les côtes, sur lesquelles on voit de jolis villages et des terrains qui paraissent très-bien cultivés. Un révérend abbé, que je rencontre sur le bateau, me dit que la population de l'Ile est d'à peu près 100,000 âmes, dont environ 60,000 catholiques — la plupart descendants d'Acadiens.
Nous arrivons à Mulgrave à 8 h. p. m. Le lendemain matin, à 10 h., nous montons sur le magnifique steamer " Halifax " et nous filons vers Charlottetown, sur l'Ile du Prince Edouard. Nous sortons bientôt du détroit de Canso, pour entrer dans la baie St. Georges et de là dans le détroit de Northumberland. Nous avons une journée magnifique. — Vous ai-je dit, qu'avant de quitter le détroit de Canso, on aperçoit sur la rive des jalons qui nous montrent où passe
le cable transatlantique ? Sydney est le poste le plus avancé de cet immense serpent océanique. — L'Atlantique est calme comme un miroir. Notre vapeur laisse derrière lui un sillon blanc, qui produit un joli effet sur cet immense nappe d'eau bleuâtre. 0 mon Dieu, que vous êtes grand dans vos œuvres ! qu'on se sent petit sur cette mer sans fin ! Que serait-ce donc si votre juste colère soulevait cet abîme ? Nous arrivons à Charlottetown à 6 h. p. m. Charlottetown est une très-belle ville de 12,000 habitants. Les rues sont très-larges et bordées d'arbres magnifiques. L'évêclié catholique est un superbe édifice en pierre, à cinq étages. Nous allons, mon confrère et moi, faire une visite à Sa Grandeur Mgr McDonald, qui nous a très-bien reçus et fait visiter sa cathédrale en construction qui, terminée, coûtera 150,000 piastres. Il y a ici un joli petit hôpital tenu par les sœurs de nos bonnes Sœurs grises de Sherbrooke, même costume, même affabilité, c'est à s'y tromper. J'ai remarqué, entr'autres édifices, les bâtisses du parlement, en pierre grise, qui occupent le centre d'un immense carré rempli de fleurs et d'allées superbes ; de chaque côté du parlement, mais dans le même carré, s'élèvent le bureau de poste et de la douane et, de l'autre, le palais de justice ; ces deux derniers bâtisses sont en pierre rongeâtre. Les autorités de la ville nous ont fait faire une longue promenade en voiture, dans leur parc, jusqu'au réservoir qui se trouve à trois milles plus loin. Un peu en deçà, se trouve l'engin qui sert à pomper Peau du réservoir et à la refouler ensuite vers la ville. Tout ce système a coûté $200,000; cependant l'eau est à. très-bon marché. Ce qui coûte $20 à $25 par année à Sherbrooke, ne coûte ici que $12 à $15. Nos bons édiles de la capitale des Bois Francs feraient bien de venir étudier, sur place, la manière de fournir à leurs commettants de la bonne eau à bon marché.
Nous partirons demain matin pour St. Jean, N. B., par les chars de l'Ile du Prince Edouard, P. E. I. RR., qui traversent l'île d'un bout à l'autre.
Au revoir ! à St. Jean, N. B.
DE CHARLOTTETOWN À ST. JEAX.
Encore une de mes épîtres, que vous devez trouver bien ennuyeuses, mais c'est la dernière avant mon retour à mon " cher chez moi." Il fait bon de voir du pays, mais on pense souvent aux absents, je vous l'assure.
Nous partons de Charlottetown, Ile du Prince Edouard, à 6*4 h. a. m., le 21, par les chars de Plie, qui nous transportent à Summerside. De là, nous montons sur le magnifique bateau à vapeur, le " Northumberland," pour traverser le détroit du même nom, jusqu'à Pointe du Chêne, au Nouveau-Brunswick. A la Pointe, nos mêmes chars palais, " Miramichi " et " Dalhousie," sont traînés par un train spécial qui nous> mène à toute vitesse jusqu'à St. Jean.
St. Jean est réellement une très belle ville. Les rues sont spacieuses, bordées d'arbres et très-bien éclairées à la lumière électrique. La cathédrale catholique a uue belle apparence extérieure, mais l'intérieur est sombre. Le palais épiscopal serait un ornement pour n'importe quelle ville.
Il y a ici de beaux édifices : la banque du Nouveau- Brunswick, la banque de Montréal fait honneur au nom qu'elle porte, la banque de la Nouvelle-Ecosse, le palais de justice, le bureau de poste, mais surtout la douane, style renaissance, est une bien belle construction.
J'ai visité l'hôpital civique, construit sur un plan nouveau, surmonté d'une haute tour, avec escalier en spirale, au sommet de laquelle nous avons une vue splendide, car
cette tour domine toute la ville. De magnifiques panoramas se déroulent devant nous, n'importe de quel côté que se dirigent nos regards. Ici, c'est le port avec de nombreux vaisseaux de tous genres ; là, des villas féeriques, demeures des heureux de ce monde ; là-bas, abrité par un bosquet, comme pour faire une tache au tableau, on aperçoit une longue construction de brique, asile des misères humaines : " c'est la maison des pauvres." Heureuse soit la ville qui donne un asile à l'infortune ! Béni soit le riche qui secoure la misère d'autrui !
J'ai été visité le magnifique pont suspendu, pour voitures et piétons, qui se trouve à côté du pont du Canadien Pacifique, et qui a 450 pieds entre les deux arches.
Les Sœurs de la Charité ont un orphelinat ici ; il y a aussi un couvent des Sœurs du Sacré-Cœur. — Somme toute, St. Jean est une bien plus jolie petite ville qu'Halifax.
Il ne me reste que quelques notes à ajouter avant de fermer cette dernière lettre. Savez-vous qu'à l'Ile du Prince Edouard, si justement appelée " le jardin du golfe St. Laurent," on mangeait des fraises cueillies le 20 courant ? il paraît que les fraises se récoltent du 25 juin à la fin d'août ; c'est incroyable. — L'Ile du P. E. possède un beau collège classique, catholique, bien entendu, le collège de St. Dunstan, affilié à l'Université Laval. J'y ai rencontré un prêtre canadien-français, le Rév. M. Gauthier.
Il me fait peine de quitter les Provinces Maritimes sans avoir vu Louisbourg, qui n'est qu'à 40 milles de Sydney, et Graudpré, d'où ont été chassés nos malheureux Acadiens. Mais, heureusement, j'ai acheté tous les pamphlets et gravures qui parlent si éloquemment de ces deux endroits, si chers à tout cœur canadien-français.
Il me reste à remercier, au nom du journal que je représente, si mal, hélas ! il me reste à remercier, dis-je, les autorités de toutes les lignes de chemins de fer, de bateaux, etc., etc., qui nous ont reçus avec tant d'affabilité, transportés pendant ce long voyage de trois mille milles quand nous serons de retour à Sherbrooke.
Nous partons cet après-midi pour une excursion sur la fameuse rivière St. Jean, N. B. Ce soir, nous prendrons l'Intercolonial pour retourner chacun dans nos pénates.
Au revoir !