‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 13 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pontianak.— Excursion à Landak. — Un kapthay chinois. — Un bain de marais. — Le pont de bambou. — Langage par signes. — Arrivée à Landak. — Souper chez lewanam-baham. — Les mines de diamants.— Retour à Pontianak.

Pontianak est la première possession hollandaise dans l’Inde que je visitai. J'avoue franchement que j'en approchais avec quelque anxiété : car beaucoup de voyageurs représentent les Hollandais comme excessivement froids, inaccessibles et occupés seulement de leurs propres intérêts; et un accueil indifférent m'aurait été d'autant plus sensible, que j'avais été pour ainsi dire gâtée par la prévenauce et la politesse des Anglais, non-seulement dans ce voyage, mais aussi dans mon premiersvoyage autour du monde. |

J’envoyai à la chancellerie la lettre que le capitaine Brooke m'avait remise pour le gouvernement hollandais; et dans une attente pleine d’inquiétude, je restai à bord du sampan. |

Mon domestique me rapporta la nouvelle désagréable que le résident, M. Willer, était à Batavia. Son rempla- .çant, le secrétaire de Hardenberg, s’empressa cependant de venir me recevoir. A son accueil cordial, je sentis : toutes mes craintes s’&vanouir. Il mit à ma disposition une maisonnette inoccupée ! qui, peu d’années auparavant, servait de demeure à des missionnaires améri-

1. Dans les endroits où il n’habite que peu d’Européens, comme à Bornéo, il n’y a pas d’auberge.

cains, et il eut soin RER qu'il veillerait à tous mes besoins.

Le soir il me st à la femme du résident, personne aussi aimable qu'instruite. Elle m’offrit chez elle une de-. meure, contre laquelle j’echangeai avec plaisir ma petite maison solitaire.

J'avais entrepris le voyage de. Pontianak particulièrement dans le but de visiter les célèbres mines de diamants de Landak. Le lendemain, ayané exprimé ce vœu, j’appris,

à mon grand déplaisir, que le jour même de mon arrivée, as BR du nom de Sanders, était parti dés

à prendré cette voie, j'arriverais quatre jours £ . Sanders à Landak. En tout cas, je le rencontre- ' rais encore et je pourrais du moi ns effectuer le retour en. sa société et dans une bonn e.barque. Je me décidai donc sans hésiter, quojgue la distancefüt © e plus de 200 milles, dont j'avais environ la moitié

M. de Hardenberg voulut me donner un domestique, car il assurait qu’il était impossible de voyager dans le pays sans posséder les langues malaise et dayaque, parce qu’on était obligé de changer tous les jours de guides et de porteurs. Mais, depuis le domestique que je devais aux soins de M. Brooke, j'avais pris ces gens tellement en horreur, que je déclarai ma ferme résolution d’aller seule; seulement je priai M. de Hardenberg de me pourvoir de lettres de recommandation pour les différents chefs et rajahs dont j'aurais à traverser les pays.

Ce ne fut que le 10 février que M. de Hardenberg put me procurer un petit bateau qui devait me porter à Kubiang, éloigné de 60 milles. M. de Hardenberg m’accompagna jusqu’au bateau, et quand j’y montai, il me cria :

‘a Si je ne vous voyais pas moi-même entreprendre sans

compagnon un si pénible voyage, je le regarderais comme impossible et je ne le croirais pas.‘ »

Je remontai le beau fleuve de Landak jusqu'à Kubutrap, où je passai la nuit dans une maison chinoise. C’est là que le petit fleuve du Mandor'se jette dans le Landak.

Mme Willer m'avait rempli tout un panier de provisions ; ;

mais je les distribuai toutes le soir aux matelots, car je

savais qu'elles auraient été gâtées du jour au lendemain : par des milliers de fourmis. On ne peut préserver les vivres des atteintes de ces insectes, qu’en les meta dans des boîtes de fer-blanc bien closes.

11 février: Dès trois heures du matin nous nous embarquâmes sur le Mandor. Ce petit fleuve est si resserré par les bois, que nous glissions sur l’eau comme sous un

‚berceau continu.

Aussitöt le lever du soleil, tout s’éveillait dans les bois. Je n’entendais pas de chant d'oiseaux ; mais, de tous/côtés, les cris des singes, de l'orang-outang gigantesque, du calampian à longs bras, du siaman noir, du bintangan, sans compter une foule "d'autres. ‚Les quatre dernières espèces n’appartiennent qu’& Bo

A dix heures nöus avions fait 30 milles, et nous ar-

‘ rivâmes à Kubiang, terme de notre course par eau ; je me

preparai aussitôt à faire mon excursion de 8 milles à pied jusqu'à Mandor, accompagnée de deux de mes matelots.

Pendant les sept premiers milles, le chemin passait par de sombres forêts, à travers des pierres et des rochers ; puis il se présenta une éclaircie riante, couverte de plantations. |

Le sol yétait du sable, chose rare à Bornéo. Des sentiers bien entretenus, des planches ou de larges troncs jetés sur les ruisseaux et sur les flaques d’eau, m’anfonçaient que je foulais la terre chinoise, car ni le Malais ni le

Dayak ne songent le moins du monde à la commodité ou à l’agrément.

A Mandor, je descendis chez le chef chinois, appelé kapthay, à qui ma première lettre de recommandation » était adressée.

Dans les bourgs ou campons chinois placés sousle protectorat des Hollandais, c’est, d'ordinaire, un Chinois qui est nommé chef, et, selon l'étendue de l’endroit, il reçoit le titre de capitaine ou de kapthay. Aucun traitement n’est attaché à cette dignité, qui ne se donne que pour un an, mais l'ancien choix peut être confirmé chaque année. Plusieurs kapthays jouissent de l’autorité d’un président ou d’un prince; ils demeurent dans un fort, peuvent infliger des punitions aux Chinois, et m&me faire exécuter des sentences de mort.

Tant qu’ils se tiennent tranquilles et qu’ils payent exactement le tribut d’opium au gouvernement hollandais, celui-ci ne se mêle pas de leur administration.

‘Le kapthayat de Mandor était un des plus considérables, et le kapthay résidait dans un fort à l'entrée duquel étaient braqués des canons de six. Sa demeure se composait d’une quantité de vestibules et de salles, et d’une couple de petites chambres à coucher, basses, affectées au logement des femmes. Le plus grand des vestibules servait en même temps d'habitation, de salle à manger et de temple. On y trouvait toutes sortes de dieux, des autels très-ornés ; des pastilles d’encens, du riz, des fruits et du thé étaient offerts en sacrifice aux divinités.

Vers le soir, le kapthay me conduisit à la petite ville qui touche au fort, et qui se compose de deux rangées de petites maisons formant une rue,

Cette petite ville compte environ 700 maisons.

Après la promenade il me montra ses porcheries !, qui

1. Le kapthay faisait un commerce considérable de porcs et de viande de cochon.

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étdient grandes et aérées, et, ce qui m’etonna encore plus d’un Chinois, qui étaient tenues très-proprement.

Les ports sont baignés deux fois par jour; on les nourrit de riz mêlé à des feuilles de kiangbeng, de kladi et de guelang.-Les feuilles taillées très-fin, cuites et réduites en une espèce de bouillie, on en mélange trois parties avec une partie de riz. Les bêtes étaient excessivement grosses et grasses ; beaucoup avaient de la peine à se traîner jusqu’à leur auge.

Indépendamment des porcheries, j’admirai encore la cuisine, tenue avec une extrême propreté, et l'excellente nourriture qu'on servait aux maîtres et aux domestiques. Le riz en formait naturellement la base; il se sert en guise de pain: mais, en.outre, on mangeait des poulets cuits ou du pôrc‘avec.des légumes et d’autres petits plats. Ce chef chinois vivait incomparablement mieux et plus proprement que le plus;grand rajah chez les Malais. Sa femme (et il n’en avait qu’une) avait de riches vêtements, beaucoup de bijoux en or ainsi que de beaux diamants. Son enfant, qui n’avait que huit mois, était vêtu de soie, et avec quelques bijoux en or il portait sur la tête un petit bonnet brodé en or.

Le kapthay me demanda à plusieurs reprises si je persistais à faire.le voyage de Landak par terre. Il me raconta que M. Sanders, arrivé peu de jours auparavant, ayait formé le même projet, mais qu’il y avait renoncé quand on lui eut dit qu'il fallait faire de grands détours pour tourner quelques tribus de Dayaks, et que les chemins étaient mauvais au delà de toute imagination.

Je ne me laissai pas rebuter, et je le priai seulement de me donner un bon guide et de disposer tout de-manière à ce quej’arrivasse le plus promptement possible à Landak.

Je passai la nuit dans une petite chambre et dans un bon lit bien propre. -

12 février. Après un excellent déjeuner, composé er

ur

Be à a. à EN ne “OS

poulets cuits, de riz, d'œufs et de fruits, je me mis en route, accompagnée d’un guide chinois et d’un kulli ou porteur dayak. Ces deux hommes marchaient aussi vite “que si nous avions été poursuivis. Nous courümes cinq heures sans perdre haleine; enfin nous nous arrêtâmes près d’une maison chinoise ; après nous être restaurés par un simple repas, nous continuâmes jusqu’au soir notre route au pas de course. Je suis sûre que nous fimes ainsi plus de 20 milles. Par bonheur nous étions sur des routes chinoises généralement bien frayées, de sorte que j’arrivai un peu fatiguée, mais saine et sauve, à Sompa. Ici, le Chinois me remit avec une lettre du kapthay entre les mains du rajah malais chargé dès lors de veiller à la continuation de mon voyage.

J’eprouvai une grande satisfaction en me voyant debarrassée de mon guide chinois; car sa curiosité m’importunait au plus haut point. Avant que je m’en aperçusse, il avait ouvert mon sac de voyage, fouillé tout et mis tout sens dessus dessous. Plus tard, je remarquai qu’il m'avait volé, quelque argent et d’autres bagatelles. Ce fut là le premier vol dont j’eus à me plaindre dans mes nombreux voyages.

13 février. La journée d’aujourd’hui fut courte; je l’évalue à peine à 14 milles, mais les routes étaient extrömement mauvaises: Je ne sais réellement pas ce qui est. le plus désagréable, ou de grimper dans les bois par— dessus des troncs d’arbres renversés et de hautes racines, ou de traverser des flaques d’eau et des marécages, ou bien de se frayer un passage à travers l’alang-alang. Cette herbe des jungles est haute de cinq à six pieds, très-épaisse et entrecoupée de sentiers très-étroits, profonds eten forme d’ornières, où l’on glisse et où l’on court risque de tomber à tout instant. Immédiatement après une pluie (et si près de l'équateur il se passe peu de jours sans pluie), quand le soleil reparaît dans toute sa force,

il s'élève de ces herbes de sombres RN d’une chaleur étouffante.

‚ Ce jour-là comme la veille, nous nous trouvions.entourés souvent de hautes chaînes de montagnes ; mais les sentiers serpentaient toujours d’une vallée à l’autre, de sorte que nous n'eûmes guère à gravir des collines de plus de 80 à 100 mètres-de hauteur. Plusieurs de ces endroits offraient les vues les plus ravissantes. Ici encore, comme à Sekamil, de doubles et triples chaînes de montagnes s’accumulaient en formes pittoresques, entrecoupées de grandes vallées et couvertes de forêts impénétra-. bles. Plus je parcourais ce beau pays, plus j'en étais ravie et plus je souhaitais y voir s’accroftre la population, se développer la culture, et en même temps s'établir un sage gouvernement.

Cette après-midi, je pris, malgré moi, un bain froid : je tombai du haut d’un pont de Bornéo, élevé de cinq pieds, et qui n’était qu’un tronc de bambou, dans un marécage où j'enfonçai jusqu’au-dessus des épaules. Mes deux compagnons eurent quelque peine à me retirer de la vase. Heureusement il y avait dans le voisinage un ruisseau limpide. Je me fis arroser d’eau jusqu’à ce que tout le limon eût disparu de dessus mes vêtements:

Toute trempée, il me fallut encore courir quelques heures jusqu’à notre gîte, pour changer d’habits. Je.craignais que la chute et le bain forcé ne me fissent mal; car j'étais tout échauffée lorsque cet accident m’arriva; mais, Dieu soit loué, je demeurai bien portante.

Je passai la nuit à Bobaher, petite ville chinoise d'environ 400 habitants. Ici encore j’eus à admirer la propreté de la cuisine et la beauté des porcheries. Les Chinois préfèrent le porc à. toute autre viande; aussi don-

nent-ils les plus grands soins à ces. animaux. Le Chinois le plus pauvre mange certainement du porc une ou deux fois. par semaine. En général, on vit infiniment mieux :

chez les Chinois que chez les Malais et les Dayaks. On vous donne ordinairement une petite chambre & coucher, une bonne nourriture bien apprêtée, et partout une tasse de thé si vous en êtes amateur. Le Chinois ne boit jamais d'eau’; dans chaque cabane il y un grand pot rempli de thé, où l’on puise à volonté pour se désaltérer. Mais ce thé, il faut le dire, est généralement très-mauvais et amer au goût. Pour l’Européen, il n’y en a de potable que chez les gens riches.

Le 14 février, nous fimes 20 milles, marche forcée de plus de neuf heures à travers des forêts épaisses et de hautes herbes de jungles. Nous traversämes. en grande partie des contrées habitées par des Dayaks ; mes compagnons avaient peur et couraient si vite que j'avais de la peine à les suivre; toujours l'oreille au guet, ils savaient au moindre bruit parfaitement distinguer s’il était produit par quelque bête ou par des hommes. Dans le dernier cas, ils s’arrêtaient effrayés. C’est ce que faisaient également les autres, qui sans doute nous avaient aussi entendus, et il s’ensuivait un silence absolu.

Mes deux hommes se mettaient alors à appeler et à crier qu'ils étaient chargés de conduire à Darid une femme blanche munie d’un sauf-conduit du rajah de Sompa. Quelquefois on ne répondait pas ; mais d’autres fois nous voyions apparaître quelques Dayaks qu’on aurait dit sortir de terre, comme par enchantement. Ils se glissaient jusqu’à nous. sans faire le moindre bruit, et ne quittaient l’ombre du bois qu'après s’etre assurés qu’ils n’avaient rien à craindre de notre petite caravane. Ensuite, après m'avoir bien contemplée et avoir échangé quelques paroles avec mes gens, ils nous laissaient tranquillement poursuivre notre route. Nous trouvämes un Dayak caché dans les herbes des jungles, qui guettait peut-être sa proie!

-Dans le courant du jour, nous passämes aussi près d'un pantah.On donne ce nom à de petites places carrées, entou:

rées de grandes figures en bois qui étendent les bras comme si elles dansaient une ronde. Les pantahs sont élevés par les Dayaks, qui, après les expéditions de guerre, viennent, . avec les têtes enlevées’ à l'ennemi, y faire les premières cérémonies. Les Dayaks, ainsi que les Malais, tiennent ces places en grand honneur; ils croient que celui qui a le malheur d’endommager tañt soit peu une des figures de bois tombe frappé du mauvais génie, et n'échappe pas à la mort. On pourrait en induire que les Dayaks croient réellement à de mauvais génies.

A une faible distance du petit village de Darid, nous arrivämes au fleuve Menjuki, qui, comme la plupart des fleuves de Bornéo, a un cours si calme et si paisible qu’on ne se doute guère de son existence qu’en se trouvant sur ses bords. Comme ce fleuve, par sa jonction avec le Suar dans lequel il se jette, conduit jusqu’à Landak, notre voyage à pied devait se terminer à Darid. Mais je trouvai tout le monde occupé de la récolte du riz, et le rajah peu disposé à équiper un bateau pour moi. Dans trois jours, disait-il, le plus fort du travail serait fait, et alors il m’expédierait plus loin. Cela s’écartait tout à fait de mon plan; car, de cette manière, j'aurais manqué M. Sanders. Je demandai donc un guide et un kulli, ou bien seulement un kulli connaissant le chemin, pour continuer ma route à pied. Ils restèrent longtemps. sourds à mes prières; mais enfin je . l’emportai à force d’instances et d’importunités. Dans ce voyage, je marchai vraiment de triomphe en triomphe. Toute seule, sachant à peine quelques mots de la langue dayaque, je fis partout respecter ma volonté.

15 février. Je courus encore toute la journée pour faire 20 milles par de longs détours; car non-seulement les Malais, mais aussi les Dayaks, avaient coupé beaucoup de chemins par des palissades, et les avaient rendus impraticables, afin de se garantir contre les attaques de leurs voisins, avec lesquels ils vivaient en mésintelligence.

98 ä MON SECOND VOYAGE.

Nous passâmes devant plusieurs habitations dayaques ; mais nous ne nous y arr&tämes que peu de minutes, juste le temps de nous rafraîchir avec de l’eau de coco. A quelques milles de Jata, qui était pour ce jour-là le terme de notre voyage, nous eûmes à escalader un pont vraiment effrayant, et où l’on courait réellement risque de la vie. Quelques bambous attachés les uns contre les autres . se balangaient dans l’air à une hauteur de trente pieds audessus du Suar, qui a plus de cent pieds de large. Les indigènes établissent d'ordinaire ces passages à des endroits où de fortes branches d'arbres se penchent au-dessus de l'eau, ou bien où quelques troncs isolés sont fixés dans

l’eau, et leur servent comme de piliers pour y poser les bambous. Un pont aussi haut et aussi long est, il est vrai, pourvu d’un garde-fou ; mais malheur à celui qui voudrait s’y appuyer! il l’entraînerait avec lui et tomberait infailli=, blement au fond du gouffre ; car ce garde-fou ne se compose que de petites baguettes de bambou très-minces, appliquées de dix pieds en dix pieds, et unies par de petits bâtons de traverse aussi minces, et il ne sert que pour garder l'équilibre. Je: passai sur ce pont en tressaillant ; les bambous dansaient sous mes pieds, le garde-fou tremblait sous mes mains, et les yeux éblouis, je voyais le fleuve qui roulait avec une grande rapidité et à une grande profondeur au-dessous de moi; mais j’atteignis heureusement l’autre rive.

Cette journée, ainsi que celle de la veille, j’eus réellement beaucoup à souffrir. Pendant un tiers de la route je ne rencontrai que de l’alang-alang ; pendant les deux autres tiers je traversai des forêts, je gravis de hautes collines, et je passai par beaucoup de flaques d’eau. Je fus forcée de courir, comme les indigènes, nu-pieds ; car avec les souliers on enfonçait dans les marécages, et des bottes à longues tiges auraient été trop lourdes à porter. Un autre désagrément était d’être trempé au moins une fois le

jour par la pluie tropicale, et de laisser sécher ses habits sur son corps aux rayons d’un soleil brûlant. Je ne fus dédommagée de tous ces inconvénients que par les superbes vues qu’on avait toujours du haut des montagnes. 16 février. A Jata j'eus lesmêmes contrariétés qu’à Darid : personne pour conduire un prauh, tout le monde occupé de la récolte du riz. Ne pouvant pas toujours me faire comprendre-entièrement, puisque tous ne parlaient que le dayak, il me fallut recourir un peu aux faibles notions que j'avais du dessin. Je dessinai un prauh à huit rames, à côté un petit canot avec un seul homme, en me plaçant moi-même au gouvernail; je leur montrai le premier, et leur fis entendre par des signes que je n’avais pas besoin d’un tel bateau, mais qu’il ne me fallait qu’un petit-canot avec un seul homme. Ils me comprirent aussitôt, rirent de "cette manière de m’expliguer, et, par signes, ils‘ apprit à de satisfaire à mes désirs.

. J’eus plus tard souvent l’occasion de remarquer avec quelle admirable justesse et quelle promptitude les sauvages entendent les signes. Moi-même je m’habituai tellement à ce langage, qu’à mon retour parmi les ‘blancs il me fallait bien faire attention pour ne pas expliquer plus amplement mes paroles à l’aide des mains et des yeux. | J usqu’ ici, je n’avais trouvé dans aucun pays des hommes aussi indolents et aussi paresseux qu’à Bornéo. Cependant les Dayaks le sont moins que les Malais. Ils pourräient tout au plus être comparés aux hommes chargés du ser- » vice des postes dans la Russie asiatique. A chaque relais il me fallait attendre plusieurs heures que la charrette füt graissée, que l’on eût donné à manger aux chevaux, et que tout fût arrangé. A Bornéo, c’est le makan (le manger) qui fait perdre un temps infini. Ce mot joue.ici un trèsgrand rôle. Quand on demande une personne, et:qu’ elle ne veut pas semontrer, le seul mot de Makan suffit pour vous

100 MON SECOND VOVAGE

éconduire. Qui ne croirait que ces gens mangent l’impossible? et cependant ils n’ont que du riz avec quelques poissons salés, et autres mets aussi simples. L'homme le plus patient doit finir par perdre patience chez ce peuple, ou bien il faut qu’il cesse d'apprécier le prix du temps.

Ce ne fut qu’à dix heures que je partis, et avec beaucoup de peine. À quatre heures nous fimes de nouveau halte à Suwal; car le Suar a trois petites cascades, dont la première et la plus haute se trouve en cet endroit. On est obligé de décharger les prauhs, de les traîner le long de la cascade par-dessus les rochers, et de les recharger de l’autre côté de la chute d’eau. D’ordinaire les gens s’arrangent de manière à passer la nuit près de cette

. cascade, à décharger le soir les prauhs, à les traîner le matin par-dessus les rochers, et à les recharger ensuite. Nous aurions pu facilement aller plus loin; notre barque était très-légère, mon bagage pesait à peine dix livres; mais comme. on était habitué à passer la nuit en cet endroit, il fallut nous conformer à la coutume. Nous couchämes à la belle étoile, sous la voûte du ciel, sur un bloc de rocher.

17 février. — Le matin, j'aidai à traîner le bateau pardessus les cascades, et vers midi nous arrivämes à Landak. Il était temps, car M. Sanders devait le lendemain retourner à Pontianak. |

M. Sanders ne fut pas peu étonné de me voir arriver sans

‚la moindre escorte; mais sa surprise augmenta encore, quand il apprit combien de courses, dans tous les sens, j'avais été obligée de faire pour tourner et éviter les endroits où nous entendions la voix redoutable des Dayaks sauvages. Il eut la complaisance de remettre, à cause de moi, son voyage au surlendemain; et, comme la suite le prouvera, il n’eut point à se repentir de ce retard.

Landak, comme toutes les villes malaises, composé de groupes irréguliers de cabanes construites en bam-

bous, est situé près du fleuve Landak ; il compte environ 1000 habitants; et est le siége d’un panam-bahamt.

Le soir nous”nous rendimes chez le panam-baham, sur son invitation. Il nous reçut au divan, entouré de quatre ministres, de beaucoup de domestiques et de peuple. Le prince, les ministres, M. Sanders et moi, nous primes place sur des chaises autour d’une table; mais les ministres mirent bientôt les pieds sur les chaises et se croisèrent les jambes. On plaça sur la table, servie à l’europ6enne, une nappe, des couverts, des verres; parmi les mets, trèssavoureux, il y avait des poulets rôtis, à la daube et con-

-fits, des canards, de l’agneau, des poissons, du riz, etc.

En guise de vin, on nous servit du sorbet tiède, mais qui n’était pas aussi bon au goût que celui que j'avais bu en Perse et en général dans l'Orient. A défaut de fruits délicats, le sorbet est extrait ici de sucs d’herbes; on le sucre, et il a le goût d’une médecine. Nous avions tous des couteaux et des fourchettes; mais quelques personnes . de la société s’en servaient d’une manière si maladroite que je pus à peine m'empècher de rire.

Le costume du prince et des ministres était simple. Un des ministres portait une veste de drap fin, avec des pare ments brodés d’or; mais elle devait déjà avoir fait un long service, car on voyait les coudes à travers. La richesse de ces gens consiste en diamants, mais qu’ils cachent avec le soin le plus extrême; ils cherchent surtout à les sousträre, et cela, je crois, non sans raison, à l’avidité de nous autres Européens. Ils ne portaïent que quelques anneaux montés de belles pierres. Nous nous flattions de l'espoir que le prince nous montrerait ses trésors, mais il n'en fit rien. On prétend qu’il possède le plus gros diamant trouvé jusqu’à ce jour, et qui, dit-6n, surpasse de beaucoup le Kohinore, ce superbe joyau de la reine

1. Le panam-baham est plus qu’un rajah et moins qu’un sultan,

d’Angleterre. Mais le diamant du prince ne se montre à personne; on ignore même où il le cache, tellement il a peur qu’on ne le lui ravisse, ou bien qu'on ne l’assassine pour s’en emparer. Voilà un trésor bien digne d'envie! |

La conversation, à table, roula sur mes voyages, -préférence, sur mon dernier voyage à Bornéo. étonna le plus le prince, ce fut le bonheur que j’avai de sortir sans accident .du pays des Dayaks sauvages ; il disait que je devais jouir d’une protection divine toute DRE, et être plus me une personne ordinaire *. u

de

voyage nous ; valut la promesse qu’on nous conduirait ndemain matin dans une des plus grandes mines de ants. Cette faveur n’est que rarement accordée à un en. Quänd on en demande la permission, on vous jours cette réponse : « En ce moment on ne fait pas de fouilles, etc. » Sans moi, M. Sanders aussi serait parti sans avoir vu les mines.

A dix heures du soir, le prince nous congédia. Son premier ministre mous accompagna; celui-ci ne nous conduisit pas chez nous, mais chez lui. Au moment où nous entrions dans sa demeure, arrivèrent les chaises et

1. On avait cette croyance presque partout, aussi bien chez les mahométans que chez les sauvages ; on me regardait comme une sorte de personne sacrée, et il est certain que ce fut pour moi une grande sauvegardes Beaucoup pensaient aussi j'étais à la recherche de l'esprit d’un de mes parents morts. Ê ’

la table, qu’il avait empruntées au prince. Naturellement fatiguée du voyage, je ne voulais que m'’arrêter peu de temps; mais il me nous laissa pas partir, et, age effroi, on étala pour la seconde fois sur la table lemême service qui quelques heures auparavant avait figuré dans le divan du prince. A ce qu'il semblait, le ministre voulait nous s ert, que son maître avait peut-être oublié ;

| San mets chauds, on nous offrit des fruits, de la pâtisserie.et du sorbet. u

18 février. — Nous allämes le matin par eau aux mines | de pas société du premier ministre.

Ei ‚di se montrent ici-dans des collines de terre

| re. Là se trouvent les ouvriers, munis de grands is de bois peu profonds. On met une partie de la terre lavée sur plats, on la secoue, «et on l’arrose d’eau jusqu’à ce que pierres se détachent de la terre. Les laveurs passent suite doucement la main dessus, ramassent les pierı examinent de près pour s'assurer qu'il n’y a pas elles des pierres précieuses, et les font tomber dans le bassin. Ils continuent ce travail jusqu’à ce qu’il ne reste plus que du sable fin et noir, qu'on jette également dans le bassin. On visite encore très-exactement les Be et le sable avant de les retirer du bassin.

Quandila plu, personne autre que les ouvriers n’a droit d'approcher des mines. Les ouvriers sont des Chinois.

En notre honneur, on lava « paniers remplis de terre, et on y trouva de nts de la grosseur de petites têtes d’epingles; 1’ donné à M. Sanders, l’autre à moi. Le ministre me dit-encore qu’il avait l’ordre

de me permettre de chercher moi-même des diamants et de garder ceux que je trouverais ; mais je lui répondis que je n’étais pas venue pour chercher des diamants, et que je voulais;seulement voir les mines. Je fis comme j'avais dit.

On trouvé aussi beaucoup de diamants dans d’autres endroits. Ceux qui pèsent plus de 300 carats sont vendus au prince, qui les échange d'ordinaire contre des marchandises, et qui saittirer un bon bénéfice de ce trafic. Les - diamants ont rarement un prix très-élevé dans les endroits où on les recueille. Ä

Le soir nous étions encore invités chez le panam-baham, qui semblait beaucoup se plaire dans notre compagnie. On nous avait fait espérer que nous verrions le trésor du prince ; mais sa complaisance n’alla pas jusque-là.

19 février. Nous quittämes Landak pour retourner, par le fleuve de Landak, à Pontianak (parcours de 200 milles).

Nous naviguämes dans la grande barque jusqu’à l’embouchure du petit fleuve de Karanyan. Là, nous montämes dans une petite barque légère, pour aller visiter le petit établissement de Karanyan, où, peu d'années auparavant, quelques missionnaires américains étaient venus s'installer pour faire des prosélytes parmi les Dayaks. Il est probable qu'ils s’attendaient à plus de succès chez ce peuple qu’ils n’en avaient obtenu chez les mahométans, trop fortement attachés à leur croyance; mais ils ne furent pas plus heureux chez les Dayaks, et durent abandonner la place sans avoir conquis une seule âme.

La promenade sur le Karanyan est belle, mais pas des plus commodes. Le fleuve était étroit, très-bas, et tellement rempli de troncs d'arbres renversés, qu’on aurait pu le croire barré à dessein pour arrêter des invasions étrangères. Il y avait aussi beaucoup d'arbres pleins de vie et de séve, dont les branches étaient si basses qu'il nous fallait nous coucher à plat ventre dans le ba-

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teau pour passer sous ces portes naturelles. Quoique le trajet durât plus de quatre heures, le temps nous parut cependant bien court. On ne. saurait se faire une idée de cette agglomération variée et imposante d’arbres touffus, de palmiers, d’arbustes, de lianes et d’orchidées. Il y avait dans le nombre des troncs si énormes, que j'étais obligée de me rejeter en arrière dans le bateau, pour atteindre du regard jusqu’à leur sommet.

A Karanyan, nous trouvämes encore une des petites maisons des missionnaires; deux autres, avec une petite chapelle, avaient déjà disparu sans laisser la moindre trace. La maisonnette était entretenue par un Malais, à qui les missionnaires donnent comme dédommagement une petite rétribution. En partant, ces messieurs avaient promis de revenir bientôt; mais jusqu'ici ils n’ont pas reparu, quoiqu’il se soit écoulé deux ans depuis. Nous trouvâmes encore quelques-uns de leurs meubles et de leurs livres.

Poussant ensuite notre course à pied jusqu’à Tubong et Sareton, nous visitämes les Dayäks établis en ces lieux. A voir leur peu de parure et de provisions de riz, de volaillés et de porcs, etc., on reconnaissait bien vite qu'ils n'étaient pas indépendants, mais soumis au panam-baham ; aussi cherchait-on en vain dans leurs traits et dans leur allure le caractère ouvert, calme et riant, des tribus libres. Ils nous reçurent d’un air sombre et avec méfiance; leurs figures s’&panouirent seulement quänd M. Sanders leur eut fait présent d’un peu de sel et de tabac. A cette occasion, je pus admirer de nouveau la bonhomie et la discrétion de ces gens. Au lieu de nous molester par leurs importunités, de fondre sur nous avec impétuosité, et de s’arracher des mains tout ce dont on les avait gratifiés, comme le font souvent les Malais, ils reçurent avet calme | ce qu’on leur donnait, et attendirent patiemment que le yo plus ancien de tous eût fait le partage. Les femmes ont ici leur part tout comme les hommes. à

Comme nous demandions :si les missionnaires leur avaient fait de fréquentes visites, on nous répondit qu'ils étaient venus tous les trois ou quatre jours. Après avoir prêché et lusdans leurs livres, ils s'étaient entretenus un peu avec eux, et ensuite ils étaient repartis.

Revenus lessoir à Karanyan, nous D: pour la nuit, possession de la maisonnette de sionnaires. Le lendemain, nous redescendimes le pe! ve enus à notre

bon bateau, si commode, nous poursuivim notre navigation sur le Landak jusqu’à Pont sans encombre le 22 février.

"x ’ Pe ER N 44 1 + L - .,. de nd \ PER “à CHAPITRE V. 1%

Pontianak. — de | ment. — Fermage d’opium. — Les E fumeurs d’opiun = Voyage à Sambas, — Le pangerong- | rato. — Prévenanc { 's hollandais. — Retour à Pontianak.

— Le boa. — Quelques! ür les peuples de Bornéo. EL > Ce fut seulement alors que je pris le temps de visiter un à peu Pontianak. La position de la ville n’offre rien de bien = particulier. Elle est située à 20 milles de la mer, dans

une plaine couverte, à part quelques rizières, d’epaisses forêts, et dont la monotonie est seulement coupée par le

ou six employés, à et médecin. On évalüe le nombre des Habits nts à

à inst des rois de l'Inde chez Lo 4 d’un poupe smile ıples, ais q A estsous la surve ar 2% | ai |

de son | territoire, ni, en un mot, ge pre moin de sa propre autorité. La seule différence qui exist les rois de l’Indoustan et les princes de Bornéo, c'e ceux-ci réclament: de leur propre mouvement le secc des Hollandais que ceux-là sont malgré eux {

ces d’admettre le partage de leur pouvoir. Les princes de Bornéo sont, d’une part, trop faibles pour résister aux attaques des Malais, des Chinoiset des Dayaks, et, d'autre part, nullement en état de tenir tête aux intrigues et aux conspirations de leurs propres familles. Ils se soumettent donc de plein gré au gouvernement hollandais, qui leur laisse la plus grande partie des terres, les impôts de leurs sujets, le lavage de l’or et les mines de diamants, et ne se réserve que le fermage de l’opium, le monopole du sel, et autres revenus d’une moindre importance. Plusieurs de ces sultans et de ces princes reçoivent même une pension annuelle comme dédommagement des droits dont ils ont fait l'abandon. De ce nombre est le sultan de Pontianak, à qui l’on paye tous les ans 48 000 roupies'.

A Bornéo, il y a, comme je l’ai dit plus haut, des esclaves composés en partie des prisonniers de guerre, en partie des débiteurs qui, au terme fixé ‚ne peuvent s’acquitter,

intel} jusqu if; meurt auparavant, sa femme on n fils, sa fille ou bien son plus proche pare ee a place. Celui qui pe at. trois ans ne paye pas d'im pôts « vient l’esclave

Le résident Willer > q abus, emploie tout Re li Bo Ke ee > PER

autre mal, infinim

a parce q - Os Qualequ es pen

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lu £a 3 Dans = possessions hollandais A récépissés) , du cuivre (des deniers) , de ] pissé vaut une roupie, et contignt 120 ers.

une livre npte aussi par forihs:

u’une monnaie fictive, A st

Zu 0 LE RSR. : a VA u TE ne 4 3 ét nu a af ie N

. sage de l’opium. Mais c’est un mal qu'on ne cherche pas à deraciner; le gouvernement, au contraire, use de toute son influence pour ‚le propager.

Il est vraiment étrange que les gouvernements européens fondent des colonies, subjuguent des pays, pour répandre, à ce qu'ils disent, la civilisation et le christia-

nisme, et qu’en même tempsilsentretiennent leurs nouveaux

sujets dans des vices diamétralement opposés aux principes de la religion chrétienne et aux progrès de la civilisation.

Pourquoi ne sévissent-ils pas contre l’usage de l’opium, que des milliers, que dis-je, des millions d'hommes fument à en tomber malades et en devenir fous? Pourquoi ? parce que la culture de l’öpium dans l'Inde constitue la plus grande richesse des Anglais, parce que le droit prélevé sur la vente de l’opium fournit aux autres gouverne— ments les revenus les plus considérables.

Comment qualifier la dernière guerre que les Anglais déclarèrent à l'empereur de Chine, parce qu’il voulait prémunir ses sujets Contre ce poison et interdire Pimportation de l’opium dans ses Etats? “7

Comment demander aux petiples barbares qu'ils fespectent notre religion, notre civilisation, quand ils voient que ni l’une ni l'autre ne mettent um frein à notre cupidité, ne nousempêchent de nous livrer aux trafics les plus honteux ?

Un soir, je visitai dans le campon chinois les six petites salles publiques où l’on fume de l'opium. Les fumeurs ches, sur des nattes, et avaient À Jeure npes p allumer la pipe dans laquelle

B OU] A Fa le chose

C’est ur 600 sohn jeuse € | N . J ilet& avez fumeu » déjà À mo jé priv sens, sait

la feuille à aquelle l'opium est attaché le brin

On conçoit s ans peine que dans ces lieux d'empoisonne ment public on a. devant soi le spectacle le plus hideux! Ici, un malheureux se lève tout étourdi et en balbutiant,

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et cherche à se traîner chez lui, mais trahi par ses forces il tombe devant le seuil de la porte; là, un autre est étendu sans vie sur une natte, il n’est plus même en état de penser à sa maison; ailleurs on voit un infortuné aux “joues pâles et creuses, les yeux fixes, le corps tremblant.....et, hélas! qui manque d'argent pour fumer jusqu’à perdre connaissance. Chez quelques fumeurs, l’opium produit une gaieté extraordinaire : ils parlent et rient jusqu’à ce qu'épuisés ils retombent sur leur couche et. jouissent, à les entendre, de rêves célestes. Gé qu’il y a de plus triste dans “ tout cela, c’est que celui qui a goûté une fois de ce poison ne peut plus s’en passer. Il a le corps brisé, énervé, il ne peut ni travailler ni penser, il est incapable de tout effort, tant qu'il n’a pas puisé dans l’opium un nouveau stimulant, une nouvelle vie.

A ma grande surprise, je rencontrai, dans ces maisons consacrées à l’opium, jusqu'à des femmes qui fumaient aussi passionnément que les hommes.

On me dit que le picoul d’opium coûtait à Singapore douze cents écus d’ Espagne’; mais le gouvernement afferme le droit de vente à un prix si élevé qu’il en retire un n bénéfice de six à huit cents pour cent.

La majeure partie des revenus du gouvernement hollandais, à Bornéo, provient jusqu’à ce jour du fermage de l’opium, et ce fut avec une vive satisfaction qu’on me raconta qu’ilrapportait tous les ans davantage. A Pontianak, le revenu a été, en 1851, d'environ 116 000 roupies, et à Sambas, de 130°000. A Java, il atteint parfois le chiffre énorme de 10 millions, et produit à lui seul plus que toutes les iaxes et tous les autres impôts réunis.

-Sans me laisser rebuter par la chaleur et les marécages, je profitai de mon séjour à Pontianak pôur faire des promenades et-pour me livrer à la chasse des insectes et des

. L’écu d'Espagné es est unè pièce d’or qui vaut un peu plus de 10fr. c. de France,

AUTOUR DU MONDE. 1li

reptiles. J’&prouvais, je l’avoue, un plaisir presque puéril à passer tous les jours à pied l'équateur, à peine éloigné d’un mille de Pontianak.

Un matin, nous eümes à Pontianak un grand sujet de terreur. Nous étions tranquillement à déjeuner lorsque, devant la maison, nous entendimes un vacarme épouvantable, accompagné d’un bruit de pas d'hommes qui allaient et venaient en tous sens. En entrant dans la galerie, nous vimes des sergents, le sabfe.nu à la main, traverser la rue, et le peuple pousser en fuyant le terrible cri : Amok ! Amok! Nous enträmes en toute hâte dans la maison, et on ferma et barricada aussitôt toutes les portes et toutes les fenêtres.

Amok est le nom d’une espèce de folie furieuse dont on trouve des exemples non-seulement à Bornéo, maïs dans tout l'archipel indien. Elle se saisit soudain de l’homme et excite en lui le désir le plus violent et le plus irrésistible de verser le sang humain. Celui qui est pris de cette monomanie se précipite comme un furieux sur tout ce qu’il trouve sur son chemin, et tue tout le monde, sans excepter sa femme ni ses enfants. On est forcé d’abattre un tel homme comme un chien enragé. Cette folie provient le plus souvent de la jalousie, et ne se rencontre que chez. les fumeurs d’opium. Cette fois-ci, nous en fümes quittes pour la terreur. On reconnut qu’au lieu de l’amok redouté, c'était trois criminels échappés de la prison voisine. On les reprit immédiatement et on les réintégra dans la prison.

De Pontianak, je désirais me rendre, en traversant le pays, jusqu’à la côte méridionale, à Benjermassing, autre colonie hollandaise. C’eüt été un voyage de deux à trois mois, et il m'était impossible de: l’entreprendre sans la connaissance de la langue dayaque. Je me mis donc à la recherche d’un domestique ou d'un guide sûr; mais il ne se trouva personne qui voulüt hasarder ce voyage réellement

très-périlleux. Il me fallut .y renoncer, et il ne me restait qu'à aller malgré moi à Batavia, et à chercher une occasion pour me rendre de là en Australie. Je dis malgré moi, parce que je savais combien le séjour de Batavia est coûteux, ainsi que les excursions à Java, et qu'il m'aurait fallu quitter ce beau pays au plus vite. Ajoutez à cela que les Hollandais eux-mêmes ne me faisaient pas la description la plus favorable de leurs compatriotes établis à Batavia, et qu’ils ne m’ofirirent même pas de lettres pour leurs parents ou leurs amis intimes; ce qui me surprit d’autant plus que les Anglais, sans que je leur en fisse la moindre. demande, me procurèrent tous les moyens de rendre mon voyage aussi agréable que possible. Mais il ne merestait pas d’autre choix, et, étant restée à Pontianak plus longtemps que je ne voulais, je louai une place sur une misérable barque qui allait à Bornéo.

Je devais partir dans quelques jours; c'est à ce moment que j'eus le plaisir de faire la connaissance de M. le résident Willer, de retour de Batavia.

Je m'intéressais beaucoup à M. Willer, non-seulement parce qu’il avait écrit un ouvrage très-important sur les Battaks, de Sumatra et les Alfores de Ceram, mais aussi parce que, plus que personne, il a pris à cœur l'abolition du droit de nantissement.

M. Willer me donna immédiatement une preuve de sa bonté : connaissant le capitaine de la barque pour un méchant homme, il ne voulut pas me laisser partir avec lui. De la manière la plus aimable, il me pressa de prolonger mon séjour dans sa maison, et s'engagea à me fournir les moyens de continuer mon voyage. Le hasard voulut que bientôt après il arrivât un vaisseau hollandais, sur lequel il obtint mon passage jusqu’à Batavia. J’eus ainsi l’occasion de voir davantage Bornéo, le vaisseau devant sur la route toucher à Sambas.

Le 6’ avril au matin, je quittai Pontianak sur un bateau

du gouvernement, et à midi je me trouvai à bord du Christian-Huigens, de 300 tonnes, commandé par le capitaine Ihlower.

La vie était très-animée sur le navire; l'équipage se composait d’un transport de troupes de cent vingt soldats, de quarante-six femmes et d’une douzaine d’enfants. Parmi les soldats, il n’y avait que trente Européens; les autres, ainsi que les femmes, étaient de Java. Je suis fâchée d’être obligée de dire que la conduite des Europeens &tait.bien moins morale que celle des indigènes. Parmi les Dayaks, sauvages à moitié nus, j'aurais amené une jeune fille sans le moindre ‘scrupule; ici, je rendais grâce au ciel de n’avoir pas une jeune personne avec moi, car il m’eüt fallu enfermer la pauvre enfant dans la cabine pour tout le temps de la traversée. Faut-il donc que je trouve partout le chrétien, catholique, protestant ou de toute autre secte, plus méchant et plus immoral que le pauvre païen ou mahométan tant méprisé? Les of- . ficiers eux-mêmes m'avouèrent qu'ils preferaient les soldats indigènes aux Européens. Ils disaient que les’ indigènes étaient bien plus paisibles et moins querelleurs, qu’ils faisaient leur service exactement, et qu’ils ne s’enivraient jamais. Les deux tiers au moins des troupes hollandaises, dans l’archipel indien, secomposent d’indigènes, parmi lesquels surtout les Madurèses' se distinguent par leur bravoure.

Le 8 avril, nous nous trouvâmes en rade à l'embouchure du fleuve de Sambas (à 80 milles). Dans cette courte traversée, nous n’avions jamais perdu de vue la terre : ou nous voyions Bornéo même, ou bien des îles et des ilots, en grand nombre de tous côtés. Tout était montueux et couvert de forêts épaisses.

A l'embouchure du Sambas, on a élevé, sur une colline

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