‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 15 sur 67 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Batavia. — Curiosités. — Spectacle chinois. — Buitenzorg. — Repré-

sentation chez le gouverneur général Typanas. — Ascension du

‘ Pangerang. — Bandong. — Plantation du, thé. —Le moulin à café. —

La solfatare. — Retour à Batavia. — Excursion à Tangerang. — Divertissements populaires.

Le 29 mai, après une traversée de sept jours, j’arrivai heureusement à Batavia (400 milles de Pontianak).

De la rade, on voit peu de chose de la ville et rien des habitations des Européens. On ne découvre qu’une plaine “immense et très-fertile, entourée de belles montagnes.

Le trajet de la rade à la ville, qui est de trois milles, se fait dans des bateaux appartenant au gouvernement, et $e paye trois roupies. Un capitaine de vaisseau peut bien

.se servir de son bateau à lui, mais il n’en paye pas moins la même taxe. Les marchandises ne peuvent pas non plus être transportées par d’autres bateaux que ceux «du gouvernement.

Pour une voiture, depuis l’endroit du débarquement jusqu’à la ville, on est également tenu de payer trois roupies ; pour chaque colis de son bagage, une demi-roupie; en tout, y compris les pourboires, neuf ou dix roupies, somme pour laquelle on peut aller à terre quaire fois à Calcutta, où tout est excessivement cher.

Je descendis à l’hôtel Neederland, chez M. Hovesand. Mais, dès le lendemain, le résident, M. van Rees, à qui j'avais adressé une lettre de recommandation de Sambas, me fit une visite et m’engagea de la manière la plus pressante et la plus cordiale à venir demeurer chez lui, et, le

même jour, il m’envoya chercher pour m’installer dans sa ° maison. Sa femme, personne très-distinguée et très-aimable, me reçut avec non moins d’affabilité que son mari; et ainsi, je fis mon entrée à Batavia de la manière la plus fäcile et la plus’agr£able.

M. Hovesand n’accepta absolument rien de moi, quoique je me fusse servie et de sa voiture et de ses porteurs. Il me pria de ne pas gâter, par un dédommagement pécuniaire, le plaisir qu’il éprouvait d’avoir reçu dans son hôtel une voyageuse aussi célèbre que moi.

Batavia compte environ cent mille habitants, parmi lesquels il y a deux mille Européens et plus de vingt mille Chinois *. La ville n’est pasjolie, les maisons sont petites, peu remärquables et, surtout dans la partie habitée par les Chinois, très-serrées les unes contre les autres. Les Européens n’ont dans la ville que leurs comptoirs; ils vivent au dehors dans des maisons dé campagne. Les plus proches et les plus remarquables des endroits où résident les Européens sont: Koningsplein, Waterlooplein, Gramat et Ryswick. Dans les deux premiörs, il y a de grandes et belles prairies entourées d’allées d’arbres, où l’on se promène le soir à pied et à cheval. Le pré de Waterloo est orné d'une colonne appelée colonne de Walerloo. Waterlooplein est habité par les officiers. Il s'y trouve aussi un grand édifice appartenant au gouvernement, avec une salle. d’assemblee et des Chancelleries. Non loin de là sont les écoles publiques et le théâtre. Parmi les autres édifices publics, on distingue encore l’église catholique et l’église protestante, la police, le musée; l'harmonie, l'hôpital militaire et l'hôpital chinois. Une maison de poste était alors ‘ en construction. Le palais du een general n Pure rien de particulier.

1. Java, y compris la petite île de Madura, qui en dépend, a 2444 mil- Me; avec une population de neuf millions et demi d'habitants.

La véritable résidence du gouverneur. est à Buitenzorg (à 36 milles de la ville). Lui-même ne vient passer à Batavia que quelques jours, pour présider aux sessions et donner des dîners et des bals.

Les maisons des Européens sont la plupart «un aspect très-modeste. Il n’y en’a qu’un petit nombre qui aient un premier étage. Le plus bel ornement des maisons dans les régions tropicales, la toiture en forme de terrasse, leur manque; elles ont, au contraire, des toits massifs avec de grands auvents au-dessus des croisées et des portes. En compensation, l’intérieur renferme de vastes et hautes salles. Les planchers sont recouverts de nattes. Ce qu’il y a de plus riant dans ces maisons, c’est qu’elles sont presque toutes situées | au milieu de pelouses et de jolis parterres de fleurs qni he. sont pas entourés, comme à Calcutta ou

ay, de murailles épaisses, mais de haies vives ou : issades. Cela donne à la promenade un charme croit dans un grand et beau parc arrangé avec got MATE

J'avais MN entendu parler du luxe extraordinaire de Batavia. J'aurais peut-être partagé l'opinion générale, . -si je n'avais pas été dans l'Inde anglaise. Celui qui a une “ fois vu le luxe des maisons, des équipages et des domestiques de Calcutta, ne trouve plus rien en ce genre qui le surprenne.

Ce que je trouvai ridicule à Batavia, c’est le costume des domestiques. Les Hollandais semblent prendre l’ha- . billement européen pour le type idéal du beau. Aussi en affublent-ils leurs serviteurs, tous Malais. Dans une des premières maisons de la ville, je vis les domestiques en livrées richement galonnées, en culottes élégantes; mais, avec cela, ils allaient pieds nus, et avaient autour de la tête le mouchoir national.

‚On a de la peine à se figurer quel aspect étrange et comique présentaient ces orangs-outangs déguisés, surtout

quand ils posaient un élégant chapeau européen sur leurs têtes d’un brun foncé et enveloppées d’un mouchoir.

La vie des Européens est ici à peü près la même que celle de l'Inde anglaise. On trouve partout un essaim de domestiques, dont l’un aide l’autre à ne rien faire. Les femmes portent pendant le jour ke sarong et le cabay des indigènes. Le soir, tout le monde est paré à l'européenne. Dans toutes les maisons on fait, l'après-midi, quelques heures de sieste.

Le climat de Batavia, à ce qu’on dit, était autrefois trèsmalsain ; il l’est moins aujourd'hui, depuis qu'on a desséché beaucoup des marais qui l'entourent.

Les Hollandais, surtout les hommes, supportent le climat de l'Inde bien mieux que les Anglais. J'ai vu beaucoup de messieurs qui étaient restés quinze ou vingt ans à Java sans jamais en sortir, et qui jouissaient d'une santé aussi florissante que s’ils n’avaient jamais quitté l'Europe. Les femmes se font moins bien au climat; ce qui provient Sans doute aussi des mariages contractes avant l'Âge nubile : aussi le gouvernement s’est-il vu forcé de publier une ordonnance pour que les jeunes filles européennes ne puissent pas se marier avant l’âge de quinze ans.

A Batavia, on n’envoie pas autant d'enfants en Europe qu'en le fait dans l’Inde anglaise. Les jeunes filles sont souvent élevées tout à fait dans le pays; pour les garçons, il faut bien les envoyer en Europe lorsqu'on veut en faire des employés ou des officiers, parce qu’un jeune homme élevé dans l’Inde n'arrive pas aux fonctions supérieures, ni dans le militaire ni dans le civil, quand même il aurait au plus haut degré les connaissances nécessaires. |

Le climat de Java est-il plus sain que celui de l’Inde anglaise, ou bien est-ce l’usage d'une nourriture moins substantielle et de boissons moins fortes qui donne aux Hollandais une meilleure santé? je n’ose le décider; mais je serais presque de cette dernière opinion.

La vie à Batavia est au moins d’un cinquième, sinon d’un quart, plus chère qu’à Calcutta.

Malheureusement l’esclayage règne encore à Java, mais il n’est pas bien dur. Le propriétaire ne peut infliger aucun châtiment à son esclave qui, aussi bien que son maître, a le droit de porter plainte. L’esclave, entièrement nourri, reçoit deux florins de cuivre * par mois pour son siri. Il est défendu d'introduire des esclaves dans l’île, mais ceux qui sont issus d'esclaves restent toute leur vie dans l’esclavage. Cette loi provoque des fraudes et des falsifications continuelles, dans lesquelles les Chinois sont surtout trèsraffinés ; car un enfant d’esclave vient-il à mourir, ils savent trouver quelque orphelin libre qu'ils mettent à sa place pour se dédommager de leur perte. Un esclave sain et robuste, qui n’a pour lui que sa force, coûte quatre cents roupies; mais un cuisinier, une cuisinière, en valent de six à huit cents.

Il faut dire, à la louange des Hollandais, qu’ils donnent souvent la liberté à leurs esclaves, non-seulement quand ils quittent l’Inde pour toujours, mais souvent par pure humanité. Ainsi, M. et Mme van Rees avaient affranchi tous leurs esclaves le 1* janvier de cette année; mais aucun ne quitta leur maison, ils prièrent tous qu’on les gardât. Mme Overhand, veuve du résident de ce nom, ayant fait la même belle action, ses esclaves la Fe de les garder à son service.

La plupart des édifices et établissements publics me fu- ‘rent montrés par M. van Rees.

Nous commengämes par l'hôpital chinois, construit en 1799 aux frais des Chinois. Le gouvernement hollandais leur avait imposé à cet effet une petite taxe annuelle dont le produit forma avec le temps une si grosse somme, qu’on put en élever ce bel édifice. Il est pourvu de méde-

1. Le florin de cuivre, monnaie fictive, représente 100 deniers, et par conséquent vaut près de 2 francs. \

cins européens, de surveillants et de gardes indigènes, et contient, indépendamment des grandes salles pour les malades, des piècés consacrées aux aliénés. Quand je visitai l'établissement, il y avait cent quarante-sept malades et soixante-huit aliénés. Nous entrâmes dans chaque salle de malades, et à cette occasion jé pus apprécier et admirer la bonté et l'humanité du résident. Il s’approchait des lits des malades, même de ceux des lépreux, dont-la vue inspirait un dégoût invincible, et dont le souffle et la transpiration étaient empestes; il leur demandait comment ils allaient, les encourageait et les consolait. Aux enfants couverts d’eruptions et d’ulcères, il donnait de petites tapes amicales sur la joue, et riait et plaisantait avec eux absolument comme un bon père de famille. Je dois avouer à ma honte que je me tins toujours à quelques pas de distance, et qu’il m’en eût coûté beaucoup d’imiter son noble exemple. L'hôpital général est le plus beau que j’aie jamais vu. Un malade ne saurait être mieux traité dans la maison particulière la mieux organisée. Les salles sont aérées, élevées, et tenues avec une extrême propreté ; les malades ainsi que les convalescents, jusqu’à leur sortie de l'établissement, sont vêtus de linge d’une blancheur éblouissante. Aussitôt qu'un malade entre à l'hôpital, on serre son linge et ses vêtements jusqu’au moment où il en sort. On-n’est pas affligé du triste spectacle d'un convalescent se promenant avec ses habits sales et souvent déchirés. On donne à chaque officier malade une belle chambre particulière dans un corps de logis spécial. Arrivés de bonne heure le matin, nous pümes assister à la distribution du déjeuner. Les malades européens reçoivent d’excellent café avec du sucré, du lait et de petits pains blancs. Les indigènes, qui préfèrent leur nourriture à celle des Européens, reçoivent du riz, des légumes, du poisson, de la viande, etc. On nous conduisit aussi dans l'établissement des bains et dans les offices. Dans ces dérniers, on voyait une quantité prodi-

gieuse de linge de corps et de draps de lit; on y trouvait aussi des provisions abondantes de vivres et dé boissons, toutes d'excellente qualité, des bandages, des médicaments et des instruments de chirurgie. Dans une salle particulière, on garde dans de l’esprit-de-vin des parties de corps humain qui avaient été affectées de maladies extraordi- ‘ naires.

Dans une boîte à glace on voyait le squelette entier d'un matelot tombé du haut d'un mât. Indépendamment de dix fractures d’os plus ou moins dangereuses, il s'était brisé la colonne vertébrale, et, grâce au talent et aux soins du docteur Enthoffer (dont j’avais fait la connaissance à Sambas), on avait prolongé ses jours de six semaines.

On instruit aussi dans cet hôpital quelques jeunes gens. indigènes, ainsi que des jeunes filles et des femmes, dans certaines branches de la science médicale. De cette manière, on prépare les jeunes gens à devenir dans la suite les aides des médecins. On leur apprend l’anatomie et la structure du corps humain; on leur montre à faire des saignées et d’autres opérations, à traiter les fractures des bras et des jambes, etc. Plus. tard on les envoie dans l'intérieur du pays, et on les place dans des endroits éloignés de tout secours de médecin. Quant aux femmes et

‚ aux jeunes filles intelligentes, on leur apprend l’état de sage-femme.

On eut la complaisance d'adresser aux jeunes gens, en ma présence, quelques questions auxquelles ils répondirent bien et sans hésitation. Sur le squelette humain, placé dans la salle de leurs cours, ils surent nommer et expliquer toutes les parties. Je trouvai les jeunes filles non moins instruites et expérimentées, ce qui m’stonna d’autant plus que dans ces pays les femmes ne sont nullement habituées à apprendre et à aller à l'école. Pendant le temps de leur apprentissage, qui est de deux ans, les femmes et les jeunes filles sont. à moitié prisonnières,

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elles ne sortent jamais de leurs salles de cours et'de leur demeure, et ne peuvent recevoir que des visites de femmes. Quant aux jeunes gens, on leur permet de sortir pendant quelques heures du jour. Il arrive rarement qu’un élève . quitte l’école avant la fin de ses.études. [ls apprennent avec ardeur et comprennent facilement. -

A part quelques minéraux et beaucoup d’idoles de Bali, le musée ne renferme rien de remarquable. Avec le climat du pays, les quadrupèdes, les insectes, les reptiles se corrompent trop vite; aussi les énvoie-t-on en Hollande.

L'édifice où siége le gouvernement sur la place de Waterloo, a une grande salle pour les sessions ; elle est ı des portraits de tous les gouverneurs généraux. J'allai visiter cet édifice, pour voir une collection de dessins et de plans des anciens et superbes temples indiens de l’intérieur de Java, qu’un de mes compatriotes, M. Wilson, un Viennois, a faits et levés par ordre du gouvernement. La vue des dessins excita en moi le plus vif désir de voir ces chefs-d’euvre dans la réalité; mais je ne me flattais pas de l’espoir d'exécuter ce projet, car les frais d’un voyage de Java dépassaient mes moyens. ‘ :

Je visitai encore les prisons, et je trouvai les malheureux détenus bien mieux traités que chez nous en Europe. Ils sont renfermés dans de petites pièces aérées et propres, et jouissent de la vue du soleil dans de petits jardins faisant partie des prisons. Deux fois par jour on leur donne de grandes portions de riz avec du poisson ou des légumes, et deux fois par semaine de la viande.-Ils ne sont ni enchaînés ni même privés de leur siri favori. Je ne crois pas qu’il y ait aucun Etat qui traite ses criminels avec tant d'humanité.

Je n’allai pas au théâtre, car ma garde-robe de voyage ne me permettait guère de paraître dans les réunions pu- bliques où l’Européen se montre en grande toilette ; d’ailleurs j'aurais eu peu de plaisir à revoir et à entendre en-

core sous un ciel étranger une pièce ou un opéra que j’avais vu ou entendu plusieurs fois en Europe. Mais ce qui eut pour moi un bien plus grand charme, ce fut un spectacle chinois, nommé Zaping, autant que je puis me rappeler, que le major chinois donna en mon honneur, pour complaire au résident, qui ne laissait échapper aucune occasion de m'être agréable.

Le major, à l'instar de ses compatriotes aisés à Batavia et en Chine, avait à son service des danseuses qui sont en même temps actrices, et qui jouent les rôles des deux sexes. Le théâtre, petite boutique en bois exhaussée, avait été dressé dans la rue, en face de la maison du major, de sorte que tous les passants pouvaient prendre part au divertissement public. Les invités et moi, nous jouîmes du spectacle du haut du balcon et des croisées de la maison.

La pièce, représentée, par six actrices, semblait être un drame militaire; il y avait toujours en scène quelques soldats, quelques officiers ou bien quelqués généraux. A côté de ces héros figuraient aussi deux dames qui pleuraient et se lamentaient la plupart du temps. Ce qu’il y avait de plus beau dans la représentation, c’étaient les combats de deux guerriers armés d’arcs et de petits bâtons, ainsi que les évolutions faites par quatre guerriers armés de lances. Quant au texte, ils le récitaient sans âme et d’une voix 'horriblement criarde. I n’y avait pas la moindre grâce dans leurs mouvements’; loin de là, ils levaient les pieds en marchant aussi haut que possible ; ils les posaient ensuite à terre avec un geste qui devait exprimer la force, ce qui ne laissait pas d’être très-désagréable et même indécent, quand on songeait que ces rôles étaient représentés par de jeünes filles. Leurs costumes étaient extrêmement riches : c’&taient des étoffes de soie épaisse avec des bordures brodées d’or et de soie de couleur. Mais la forme des

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