‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 19 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Sumatra. — Arrivée à Padang. — Voyage dans l’intérieur. — Fort-de- Kock. — Kotto-Godong.— Lois singulières. — Muara-Sipongie. — On veut me dissuader de faire le voyage. — Les Battaks; leurs coutumes et leur lois. — Adieu fait aux derniers Européens.

Il y avait déjà quelque temps que je désirais faire le voyage de Sumatra (trajet de 560 milles); mais le prix du vapeur (500 roupies pour aller et retour) était trop élevé, M. van Rees me faisait espérer cependant un passage peu coûteux. Quelques heures après notre retour de Tangerang, il alla à la ville et m'enwoya en effet un petit billet avec une carte d’aller et retour pour Sumatra. On peut facilement se figurer la joie que je ressentis. -

M. van Rees avait parlé à ce sujet à des marchands allemands établis à Batavia, qui s’empressèrent aussitôt de me procurer une carte; je suis tr&s-reconnaissante à ces messieurs, etje puis les assurer que ce voyage fut le plus intéressant de tous ceux que j'ai faits.

Le vapeur Macassar, de la force de 120 chevaux, commandé par le capitaine Bergner, devait mettre à la voile dès le lendemain.

Je me hâtai de faire mes préparatifs, et, le 8 juillet 1852, je me rendis à bord dès six heures du matin, accompagnée de mon complaisant et infatigable ami M. van Rees. Le même jour nous aperçûmes les côtes de Sumatra sans perdre de vue celles de Java. Les deux îles sont très-montueuses, mais les montagnes de Java sont plus élevées et offrent plus de variété dans leur forme.

10 juillet. Nous ne perdimes devueles côtes de Java

que ce matin. L’on voyait apparaître à Sumatra deux ou trois chaines de montagnes : une vaste et belle plaine les rejoignait à la mer et était couverte, comme la montagne, d’une épaisse forêt.

11 juillet. Nous devions aborder à Benkula, chef-lieu de la résidence du même nom : mais on ne peut y mettre à l'ancre les bateaux à vapeur eux-mêmes que par un temps calme; et comme le temps ne nous était pas favorable, nous fümes obligés d’entrer dans la baie de Pulu, à 12 paals de là. Le capitaine débarqua à Benkula et ne revint que dans l’après-midi du lendemain. L'on se mit en route vers le:soir.

13 juillet. Nous arrivämes le matin à Padang, chef-lieu des possessions hollandaises à Sumatra. La situation de la ville est charmante.

A l’ouest se trouvent de jolies is et des montagnes peu élevées : la plus hâute est le Gunang Batu, de 315 mètres; mais la plus surprenante est l’Affenberg, qui s’eleve à pic à 105 mètres. Il avance dans la mer et ne tient à l'ile que par une langue de terre étroite.

Au nord, s'élève, à une distance de 4 à 5 paals, une belle chaîne de montagnes : entre elle et la ville s'étend une plaine très-fertile. Padang est la ville la plus importante de Sumatra : ellea une population de 27 000 âmes; c'est la résidence du gouverneur, qui habite à 4 paals de Padang, près de la montagne, une belle maison nommée Wellkom. La ville n’est pas. jolie; les plus beaux édifices sont les magasins et les comptoirs des marchands européens, Les habitations des Européens construites près de la ville sont. entourées de petits jardins et de cocotiers qui donnent beaucoup d'ombre et qu’on trouve en abondance dans le pays.

Je descendis à Padang, chez M. le major Kreling; mais & peine le gouverneur, M. van Switen, eut-il appris mon

arrivée, qu’il vint m’inviter à loger dans sa maison, où je me rendis le même jour.

Mon intention était de ne rester que peu de temps à Padang mème : je voulais visiter le pays appelé l’Oberland, Benjol, Mandelling, Ankolla, le Grand-Toba, etc., et allerjusqu’au milieu des cannibales, chez le peuple sauvage et libre des Battaks.

Ici, comme à Sarawak, on chercha à me faire abandonner mon projet : on me dit que depuis l'année 1835; où deux missionnaires, MM. Layman et Mansor, avaient été tués et mangés par les Battaks, aucun Européen ne se hasardait plus chez eux sans une escorte de soldats. On me conseilla de me-borner aux possessions hollandaises et de ne pas m’exposer au danger presque inévitable de perdre la vie d’une manière aussi horrible. Mais un grand désir d'aller chez les Battaks etde visiter ces peuples, si peu connus des Européens, mewpoussait à faire le voyage ; et, d’un autre côté, je pensais que la faiblesse de mon sexe pourrait me servir de sauvegarde. Je ne donnai aucune attention aux avertissements, et je partis à cheval le 19 juillet, par un ciel sombre et nuageux. Ici, comme à Sarawak, un obstacle vint s'opposer à mon voyage dès le premier jour et me força derevenir sur mes pas. S Lorsque j’arrivai dans les environs du fleuve Udjong- “Karang, je trouvai le pays inondé sur une tres-grande étendue, par suite de pluies de plusieurs jours : l’eau montait jusqu’au-dessus du poitrail-des chevaux. Le pont qui servait à passer le fleuve avait été emporté pendant la nuit, etle passage sur un radeau n’était pas encore organisé. Il me fallut retourner à Padang. P de fs

“20 juillet. Je partis avec une lueur de soleil qt çait de l’eau, et bientôt j'eus une pluie qui ne dis pas. J’allai jusqu’à Lubulong, qui est à une distance de 20 paals ou de deux étapes. A Sumatra,. on mesure les

distances par étapes, c’est-à-dire par stations militaires ou marches dé 8 à 13 paals. A chaque étape on trouve soit la demeure d’un employé, soit un petit fort, soit encore une maison appartenant au gouverneur, où l’on peut passer la nuit. Dans quelques-unes on trouve aussi des secrétaires ou des inspecteurs qui reçoivent les étrangers pour de l’argent.

A 6 ou 8 paals de Padang, le pays commence à présenter un aspect. un peu sauvage ; on y voit peu de rizières, mais en revanche beaucoup de bois, de broussailles et d’alang-alang. La population me parut considérable par rapport au peu de cultire du pays : je passai souvent auprès de campons. Comme la population de Sumatra se compose en grande partie de Malais, les huttes y sont la plupart du temps bâties sur pilotis. N

A Sumatra comme à Java, les hommes portent tous les fardeaux, excepté le cafe, et les mettent sur leur tête. L’on transporte le café avec des chevaux ou des buffles. Le long de la route se trouvaient beaucoup de cabanes, appelées pasangruhan, dans lesquelles sont établis des échafaudages de cinq pieds de haut, sur lesquels le kulli peut faire glisser les fardeaux de dessus sa tête. Ces cabanes leur servent aussi de tavernes : ils y trouvent du thé, du café, qui n'est qu’une décoction des feuilles du ‘caféier, du riz cuit et du qué-qué, espèce de gâteau ou de pâtisserie. Ils peuvent aussi y passer la nuit.

On payeici les kullis, comme à Java, deux deniers et demi par paal, et on leur confie tout sans exception. On ne me cita qu’une seule circonstance dans laquelle, sans rien voler toutefois, ils causèrent un grand dommage au propriétaire. Un minéralogiste envoyait à Padang plusieurs caisses de minéraux. Les caisses n'étaient pas fermées, et, lorsque les kullis virent qu’elles ne contenaient que des pierres, ils convinrent de les jeter et de les remplacer par d’autres une fois qu'ils seraient arrivés à Padang,

AUTOUR. DU MONDE. | 159 pensant que des pierres n'étaient après tout que des pierres. Lé propriétaire resta malheureusement longtemps en voyage, et lorsqu'il revint il apprit la perte de ses trésors ; il était trop tard pour les retrouver.

Dans les plus grandes bourgades, je vis des portiques ouverts, construits en bois, recouverts d’un plafond artistement cicelé, et peints. de couleurs brillantes. C’est dans ces portiques que les rajahs tiennent leurs délibérations : on y présenté toutes les plaintes, et les jours de bazar on y décide les grandes affaires de comméree. On y trouve dressé une espèce de tambour nommé tabou, qu'on bat toutes les fois que la commume-a besoin d’être réunie: Ces tambours ont de huit à quinze pieds de long, et dans le bas se trouve une ouverture beaucoup moins large que celle du haut, qui atteint souvent trois pieds de diamètre : l'ouverture supérieure est couverte d’une peau.

Le combat de coqs est permis à Sumatra, et semble devenir de plus en plus en vogue à mesure que l’on approche de l’intérieur. Je rencontrai dès à présent beaucoup d'hommes et de jeunes gens qui portaient toujours leurs coqs de combat sous le bras-

21 juillet. Aujourd'hui je n’allai pas loin : je me rendis seulement à 10 paals, à Kuju-Tanam. La matinée était belle et agréable : le soleil avait une clarté si douce que j'oubliai tout à fait le voisinage de l'équateur. On entendait chanter quelques oiseaux, non plus sans doute avec la perfection des oiseaux d’Europe, mais avec assez de charme néanmoins pour le tropique. Les singes criaient,

remualent, sautaient de branche en branche. Le pays en même temps devenait plus beau, les montagnes plus grandioses et plus variées dans leurs formes. Les plus élevées, le Singallang et le Merapi, ont de 2500 à-3000 mètres de haut. 1m er

Je n’avais pas acheté de chevaux pour ce voyage, parce qu'on m'avait dit à Padang que les personnes chez qui je-

descendrais chaque jour me fourniraient toujours des chevaux et un guide; et il en fut réellement ainsi. Seulement il me fallait souvent changer deux fois par jour de cheval et de guide. A peine étais-je familiarisée avec les caprices d'un cheval, il fallait en étudier un autre. L'on me donna souvent des bêtes si vives, qu’elles ruaient de tous côtés et ne voulaient pas se laisser monter. On était obligé de leur lever un pied de devant et de les tenir par le naseau. A peine étais-je dessus, qu’ils se précipitaient ventre à terre, contre les pierres et les rochers. Je leur lächais toujours volontiers Ja bride, sachant bien qu’apr&s le premier paal leur feu s’éteignait de lui-même.

Je disposai mon voyage de la manière suivante. Je partais le matin de bonne heure, et parcourais sans m’arrêter ma station, qu’elle fût longue ou courte, et j'étais. ordinairement de retour entre dix heures et midi. Après un repos d’une demi-heure, je partais pour la chasse aux insectes et aux papillons.

A Kuju-Tanam, je trouvai dans le contröleur M. Barthélemy, qui me reçut d’une façon très-aimable, un ornithologiste ardent. Il m’accompagna dans ma chasse, et me promit de chercher des insectes et des reptiles, et de les tenir prêts pour mon retour.

22 juillet. 20 paals pour aller à Fort-de-Kock, nommé aussi Buckiet-Tingi.

La première partie du chemin est er une belle route tourne dans une gorge entourée de collines et de montagnes boisées; un torrent se précipite écumant et impétueux par-dessus des rochers et des amas de pierres, pendant qu'un autre, tout près de la route, tombe du flanc d’un rocher d’unehauteur de 18 à 21 mètres. A l'extrémité de la gorge, la route monte en spirale à une hauteur de plus de 900 mètres, et continue sur un plateau élevé.

Je rencontrai de longs et nombreux convois de chevaux et de buffles (les derniers attelés à des charrettes), qui

transportaient du café sur le bord de la mer, à Priaman, d’où on l’expédie à Padang. Les chevaux sont un peu plus grands qu’à Java ; les buffles sont très-grands et tr&s-gros: Les uns et les autres ont cependant peu de force et de vigueur. Où n’attelle pas ici les chevaux aux voitures, et on ne leur fait porter qu'un picoul. Une couple de bœufs portent tout aù plus huit picouls, et cela seulement quand la route est bonne. Les chevaux et les buffles ne font pas plus de 6 paals par jour et se reposent tous les cinq jours. Malgré ce travail peu fatigant, ces animaux ne vivent pas longtemps. On les nourrit avec de l’herbe et de la moelle de sagou. Un cheval ordinaire coûte de quinze à vingt roupies, un buffle jusqu'à trente. Les chevaux qui viennent du pays-des Battaks sont un peu plus grands et beaucoup plus forts ; ils se payent jusqu’à deux et trois cents roupies. Fort-de-Kock est situé sur un beau plateau de près de 1000 mètres de haut, et a une vue agréable sur de grands vallées et sur de hauteset majestueuses montagnes. Le climat y est tempéré, et les soirées et les nuits y sont très-fraîches. La vigne réussit bien sur ce plateau.

A Fort-de-Kock, je descendis chez le résident du territoire d’Agam, M. le colonel van der Hardt, officier trèsdistingué qui a pris part à toutes les guerres de Sumatra, de l’année 1830 à l’année 1849 , et a pénétré le premier avec ses troupes dans le pays des Battaks jusqu’à l’entrée de la vallée Silidong (Grand-Toba). J'avais déjà fait connaissance de M. van der Hardt‘! à Batavia, où il était venu en congé, et j'avais fait en sa compagnie le voyage de Batavia à Padang. Il me combla d'honnètetés et de politesses, et organisa sur-le-champ une partie pour me faire voir, la curiosité la plus interessante detous les en- * virons, le beau et riche campon de Kotto=Godon

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