devint, l’année suivante, gouverneur à Célèbes
Ce campon est véritablement le plus joli et le plus riche de tous ceux que j'ai vus non-seulement à Sumatra, mais encore À Java et dans les autres possessions hollandaises. Ge qui m’étonna le plus, ce fut la construction des maisons : elles sont beaucoup plus longues que larges, et ont des ailes excessivement étroites qui s'élèvent au-dessus du corps dé logis, et le font ressembler plutöt& un vaisseau qu'à-une maison. Les toits ont deux ou trois &chancrures, munies chacune de deux pointes, qui leur donnent assez l'air de selles turques : les maisons sont en bois etpeintes de couleurs très-vives ; la façade et les parois latérales sont souvent couvertes tout entières d’arabesques artistement cicelées ; les maisons sont construites sur pilotis, mais on ne le remarque pas, car le pilotis est toujours couvert de bambous ou de planches. On ne peut rien se figurer de plus gracieux et de plus original.
L'intérieur se compose d’une grande pièce qui occupe toute la longueur et au moins les trois quarts de la largeur de la maison. A l'extrémité de cette pièce il y a,comme attachée à la maison, une sorte de petite estradé, couverte de coussins, de nattes et de tapis, qui sert de place d’honneur à la femme principale. La partie de derrière de la maison est divisée en petites chambres étroites qui ser= vent de chambres à feu et de chambres à coucher, et qui sont tout à fait obscures, parce que les parois de derrière n’ont pas de fenêtres. Devant chaque maison se trouve une petite hutte construite et peinte de la même manière, qui sert à conserver le riz. D
Les maisons ne sont pas habitées, comme chez les Dayaks, par tous les parents, mais par une seule famille. |
Comme le rajah des campons ' avait été averti denotre arrivée, nous trouvämes sa famille revêtue de ses plus beaux habits, sa maison décorée de tapis, de nattes, de ‘
1. Chaque campon, dans les possessions hollandaises de Sumatra, a
coussins, toutes ses richesses, toutes ses choses précieuses étalées dans la maison. Les sarongs des femmes étaient de soie pesante, et brodés d'or avec beaucoup de goût et de magnificence. On nous montra des sarongs qui coûtaient jusqu'à cinq cents voupies. Les padjus étaient en velours. de soie bleu, rouge ou vert, et bördes de bandes d'or les mouchoirs de tête étaient en soie, et si chargés d’or qu’on ne les attachait pas autour de la tête, mais qu’on ne faisait que les poser dessus. Il yen avait qui valaient jusqu’à soixante roupiès. Les femmes font ellesmêmes les sarongs et les mouchoirs de tête, et achètent le velours. Elles portent aux poignets des bracelets d’or très-artistement travaillés , et-ont des anneaux au petit doigt de larmain gauche. Quelques-unes avaient le petit doigt orné aussi d’un clou d'or de deux pouces de long, qui s'attache comme un anneau et qui-est le signe distinctif de la richesse et de la liberté.
Le grand prêtre malais vint nous faire sa cour dans son grand costume. Je’n’avais pas encore vu d’habillement aussi ridicule. Il portait une grande soutane de couleur rose, et par-dessus une aube de gaze blanche garnie de trois larges bandes de‘dentelle. Les manches, garnies pareillement de dentelle, descendaient jusqu'au poignet; et, ce qui faisait le contraste le plus comique avec cet habillement qu'une dame européenne aurait pu mettre pour aller au bal, il portait encore une jaquette blanche, une ceinture de prix où étaient passées des armes magnifiques, et un turban blanc avec un grand voile de dentelle qui lui descendait jusqu’au milieu du corps. Quand ce personnage nous aborda et rejeta son voile en arrière, nous apergümes une figure de jeune homme imberbe. Si nous n'avions pas eu la certitude que-c'était le grand
* ‚> conservé son rajah. Le gouvernement lui donne un petit traitement en échange duquel il prend soin de faire observer et exécuter dans sa
commune les loïset les ordres du gouvernement.
prêtre qui se tenait devant nous, nous l’aurions pris aussi bien pour une jeune fille que pour un homme. Outre la maison du rajah, nous visitämes quelques autres huttes däns lesquelles nous trouvâmes les femmes et les jeunes filles occupées à faire de charmants tissus d’or. Nous enträmes aussi chez un orfèvre qui fabriquait de véritables chefs-d’œuvre, et cela, à notre grand étonnement, avec une petite enclume, quelques marteaux, des clous et autres: petits instruments. Tous ces outifs entraient dans.un petit coffre qu’il aurait pu prendre sous son bras, pour établir,
en cas de besoin, son atelier dans n’importe quel endroit;
Le costume ordinaire des Malais de Sumatra se Compose également d'un sarong avec kabai ou un padju : la seule différence est qu'ici ils teignent leurs étoffes en bleu foncé, presque noir, tandis qu’à Java on porte les mêmes étoffes avec des couleurs plus variées.
Pour la beauté, ou plutôt pour la laideur, ils le disputent à leurs frères de Java et de Bornéo. Ce sont les mêmes visages larges, les mêmes mächoires saillantes, les mêmes dents limées et teintes en noir. Beaucoup de jeunes gens ont déjà les dents ébréchées; les riches se font faire des dents en.or, mais moins pour remplacer les dents perdues que pour se parer : ils ne les mettent que dans les grandes circonstances. Les femmes n'ont qu’un trou dans . les oreilles; mais, en revanche, elles emploient tous les moyens pour le rendre aussi grand que possible. Pour atteindre leur but, elles passent dans ce trou des feuilles roulées ou de petits morceaux de bois de plus en plus gros, jusqu’à ce que l’ouverture ait un pouce d’etendue. Ces trous sont, à leurs yeux, un si bel ornement, qu’elles ne croient pas nécessaire de les embellir par des pendants d'oreilles; un petit nombre seulement y suspend des plaques d’or, d'argent ou de laiton, ou y passe un morceau de bois taillé en rondelle.
Une particularité du district d’Agam, c’est que les
femmes y exercent beaucoup de droits réservés ailleurs aux hommes, qui leur sont soumis dans certaines circonstances. Dans tous les pays du monde, c’est une chose excessivement singulière, mais bien plus surprenante encore chez des mahométans, qui veulent nous refuser une âme, à nous autres pauvres créatures. Si par exemple une jeune fille est en âge de se marier, la mère lui cherche un fiancé, s'entend avec la mère du jeune homme, et les deux femmes concluent l'affaire sans prendre l’ayis de leurs maris. Le jour de la noce, la mère de la jeune fille va chercher le fiancé : celui-ci suit sa femme dans la maison de ses parents et entre tout à fait dans sa famille. Cela ne l'empêche pas néanmoins de conclure plusieurs mariages, seulement pas dans le même campon; si bien qu’un homme qui a plusieurs fémmes n’a pas de résidence.fixe, et habite tantôt dans un campon, tantôt dans un autre. Un homme ne refuse jamais la fiancée qu'on lui offre : si elle lui déplaît, il peut Ja quitter le lendemain des noces. La fiancée n’a pas le même droit : elle peut seulément, si elle vient à se repentir de son choix, congédier son fiancé avant la noce; elle doit en cé cas se racheter avec une partie de ses biens meubles, comme bêtes à cornes, volailles, ustensiles de ménage, parfois aussi avec de l'argent.
Le mari peut aussi dans la suite abandonner sa femme . Sans aucun motif : la femme ne peut prendre l'initiative, à moins qu’elle ne fournisse la preuve de sévices. Si les époux regrettent, dans l’espace de quarante jours, d’avoir divorcé, ils peuvent revenir l’un à l’autre sans la moindre cérémonie. Mais si les quarante jours sont passés, ils doivent se faire unir de nouveau par le grand prêtre. La femme séparée peut, au bout de trois mois et dix jours, s’unir à un autre homme '.
1. Ces lois sur la séparation, la réunion nouvelle des époux et la conclusion des mariages, sont les mêmes chez tous les Malais.