‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 24 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Continuation du voyage de Sumatra. — Course à pied. — Campement de nuit dans la forêt vierge. — Première rencontre avec les cannibales.— Haly-Bonar — Sacrifice d’un buffletin. — La vallée Silin-

dong. — Réception hostile. — Retour forcé. — Scènes sauvages répétées. — Retour aux possessions hollandaises. — Paija-Kombo. — — Ascension du Merapi. — Retour à Padang.

Le 5 août, j'entrepris mon dangereux voyage : j’allai jusqu’à Sipirok, à 20 paals. Ce n’étaient partout que forêts et alangs-alangs. Le chemin passait sur une petite chaîne de montagnes d'où je pus apercevoir une des plus grandes vallées de Sumatra, la vallée ondulée de Lawa.

J'avais déjà traversé une grande partie de Sumatra et je trouvais cette Île aussi attrayante, sinon plus attrayante que Java, pour les beautés de la nature. Quel magnifique pays l’on pourrait en faire! Jusqu’à présent, proportionnellement à son étendue, elle est presque déserte, et, sauf quelques plantations, elle n’est pas cultivée. Les animaux féroces, les éléphants, les rhinocéros, habitent les superbes forêts de l’intérieur ; les tigres sanguinaires parcourent les immenses étendues d’alang-alang. Il semble qu’une partie de Sumatra serait un pays favorable pour des émigrants européens. Sur les grands plateaux, qui sont fort nombreux, le climat est très-tempéré, malgré la proximité de l’équateur. Les forêts épaisses et luxuriantes, le haut alang-alang témoignent de la fertilité du sol. Certes, avec cette richesse de la nature il suffirait d’un peu de travail pour faire ici quelque chose d’admirable. Mais le gouvernement hollandais ne favorise

même pas l’&migration de ses propres sujets. Il prétend avec beaucoup de raison que les indigènes ne pourraient que se corrompre au contact des Européens. Un autre motif encore, à mon avis, c’est la crainte que les blancs, devenant avec le temps trop puissants pour leur petite patrie, ne s’allient aux indigènes et ne se déclarent libres.

Sipirok est situé dans une petite vallée Shell C’est là que se trouve, sous la surveillance d’un greffier indigène, le dernier magasin de café, J’arrivai juste au moment où l’on allait livrer une grande fourniture, ce qui me donna l’occasion de voir beaucoup de monde, et principalement des Battaks. Leur aspect n’était pas agréable. C’est le même type de physionomie que chez les Malais, mais plus laid encore : les femmes sont excessivement petites. Pour l’art de se limer-les dents, de les teindre en noir, et en un mot de se rendre aussi laids que possible, ils-ont à coup sûr toute supériorité. Ils étaient très-peu vétusset d'une façon très-misérable et très-sale. Ils avaient tous dans la bouche un gros paquet de siri, et crachaient à droite et À ‘gauche à côté du café étalé. Pour passer le temps ils cherchaient sur leur tête et sur leurs habits la vermine dont ils étaient dévorés, et les enfants, tout degouttants d’humeurs, se jetaient des fèves de café à la tête.

On examina le café, on remplit les dé on les porta au magasin, on payä les vendeurs, et.la- place se transforma en un bazar. On sortit de l'appartement du greffier toutes sortes de marchandises :-les merciers, qui atten- daient déjà depuis plusieurs heures qu’on eût emporté le café, étalèrent des étoffes de couleur, des perles de verre, des cercles de laiton, des comestibles et autres objets. Les riches regardaient tout l’étalage avec des regards avides; les pauvres ne savaient à quel objet s'arrêter : ils voyaient beaucoup trop de choses séduisantes devant eux, et n’a-

vaient pas assez d’argent. Au bout d’une heure, le marché fut terminé, autrement dit les DOS eurent dépensé leur argent.

A Sipirok, je cessai de voyager à A il me fallut renoncer pour quelque temps, comme à Bornéo, à toutes les commodités de la vie, et me remettre à voyager à pied.

6 août. Danau (12 paals). Je voyageai à travers des fo-

des collines et des montagnes escarpées, par des rs glissants et détestables.

“Arrivée à Danau, on m’assigna une hutte à moiti6 délabrée qui contenait deux pièces. Je me vis dès lors entourée chaque utta (c’est ainsi que les Battaks appel. + villages) par une foule Fine J'avais déjà remarqué à Muara-Sipongié ce désir de me voir, qui tenait à ce qu’ aucune Européenne n’avait encore pénétré j Jusquelà. Ici ce fut encore bien pis, et la hutte était si pleine de ‘au p remier instant je ne distinguai pas avec je la partageais. Elle était habitée par un ant. Le premier avait tué un de ses accès de jalousie, et devait être décapité urs {sur la place du bazar : il était couché re, attaché à un poteau, les pieds passés de + et se démenait comme un poseurait tour à tour et se jetait de es ses f "4 et. d’autre : cela faisait peine voir. LS mali, jeune homme de dix-huit ans, était également couché par terre, sans natte, säris couverture : il était affecté d’une maladie de poitrine etavait des quintes de toux terribles. Malheureusement je ne pouvais lui apporter aucun soulagement, n’ayant avec moi ni medicaments, nirien qui pt être utile à des malades.

Je remarquai à cette occasion qu’on avait beaucoup plus de compassion pour le meurtrier que pour le malade. Les femmes lui préparaient du siri, lui apportaïent pour son repas du riz et du poisson cuit, le faisaient manger comme

un petit‘enfant, parce qu’il avait les mains liées, chassaient les mouches qui le tourmentaient, lui rendaient mille petits services. Les hommes le conduisaient au fleuve voisin pour qu'il püt se baigner. Personne ne s’occupait du p vre malade. On le laissait tousser et gémir sans rien onner à manger ni à boire, et on semblait le regarder comme ne faisant plus partie des vivants. Je ne pouvais rien lui offrir que du riz et de l’eau, ca

c'était aussi tout ce qu'on me donnait à moi-même: A Sumatra, dans les pays ontagnes, les maladies de poi-

trine semblent être K: HS vue toussaient ent des quintes tr&s-fo . La

beaucoup et er chaleur est très- dant le jour, les nuits sont . presque froides ; il pl aucoup, et les Habitants sont vêtus aussi légèrement que dans les pays chauds : ils n’ont même pas une couverture pour la nuit.

Je ne voulais pas rester dans la même pièce que trier, et je fis prier le rajah de m’assigne u Il eut la complaisance de faire éloigner } malade. Mais l'on ne pouvait pas emp£e m’entourer, et depuis lors je ne fus jam mais s mème pendant la nuit. Jusqu'à minuit Je lumés et on causait; ensuite la plupa ils trouvaient de la place, tirai ronflaient à qui mieux mieux. m |

Le 7 août, il me fallut rester à DañsdiLe re rajah, soumis encore de nom au gouvernement hollandais, me prévint que je ne pouvais pas visiter le pays libre des Battaks sans son escorte. Il voulait m’accompagner et veiller luimême à ma réception chez les rajahs dont il était connu.

Par suite de cette résolution, il fit immoler en mon honneur un jeune buffle, pour invoquer les mauvais génies et les prier de ne traverser notre périlleux voyage d'aucun obstacle ou d'aucun malheur.

Le lendemain matin il vint me rendre visite avec une

douzaine de femmes et beaucoup de jeunes filles adultes, en partie ses parentes. Les jeunes filles et les femmes marchaient profondément inclinées, la tête à moitié cachée par leurs mains ; ce qui est le salut des inférieurs à leurs.supérieurs. Elles s’assirent à terre au fond de Ja hutte, et tirèrent de sacs de paille bien travaillés du siri'qu’elles me destinaient.

Les jeunes filles portaient de dix à quinze anneaux de métal au bas de l'oreille, dont la partie supérieure était percée aussi et ornée d’un bouton ou d’un petit collier de perles de verre. Au cou, aux ‘bras et aux pieds, elles ont des anneaux de laiton et des perles de verre. Elles abandonnent tous ces. ornements lorsqu’elles se marient. Les jeunesfilles ont la gorge couverte : les femmes vont

d'ordinaire nues jusqu’à la ceinture. Les femmes et les jeunes filles rassemblent leurs cheveux en un grand nœud et y mettent de la paille pour le rendre plus gros. Les hommes laissent aussi pousser leurs cheyeux et les attachent éga- lement en nœud, mais ils les couvrent d’un bonnet de

aille ou d’un mouchoir. Cette coiffure est le seul signe

ü puisse faire distinguer l’homme de la femme, car les

hommes n’ont pas de barbe, et. les deux sexes drapent le sarong de la même manière autour du corps.

Parmi les femmes il y en avait de très-corpulentes, comme je n’en avais pas encore yu chez les Malais. Plusieurs avaient passé la première jeunesse sans trouver de maris, ce qui provient sans doute de ce que les Battaks sont obligés d'acheter leurs femmes.

Le rajah était venu pour m’inviter à l’immolation solennelle du buffle. Je le suivis dans sa hutte. La cérémonie consista dans une danse que le fils du rajah, âgé de dixhuit ans, exécuta au son d’une musique bruyante. La hutte était pleine de monde, au point qu’on pouvait à peine y remuer. Chacun voulait voir danser le jeune homme, qui, comme on disait, était possédé du mauvais génie. Il dansa

véritablement comme-un possédé, jusqu’à ce qu’il tombät presque d'épuisement. Un autre danseur, qui n’était pas possédé, prit sa place jusqu'à ce qu'il fût reposé; ce qui ne tarda pas, Il recommenga pour la seconde fois la même folie. Onluitendit une coupe remplie de riz non cuit, qu’il éleva plusieurs fois au-dessus de sa tête comme pour en offrir le contenu aux mauvais génies, ou attirer leurs bénedictions, püis il prit dedans quelques poignées de riz, les dispersa dans l'air et s’élança précipitamment dehors. Il jeta également en l’air devant la hutte plusieurs poignées de riz, et répandit le reste sur le buffle, qui, attaché sur un échafaud, était tout prêt pour le sacrifice : enfin il rentra dans Ja hutte et continua à se démener comme un fou jusqu’à ce qu'il tombât enfin tout à fait épuisé dans les bras des assistants. On immola alors le buffle, on lecoupa en petits morceaux et on en distribua la plus grande partie au peuple. On me réserva le foie comme le morceau le plus délicat. On me le servit le soir; mais malheureusement il était détestable : on l'avait tellement fait rôtir qu’il était devenu aussisdur qu’une pierre, si bien que ce jour-]ä} quoiqu’on eût immolé le buffle en mon honneur il fallut . . me contenter de riz et de sel. f'. ‘er 8 août. Je quittai Danau avec une escorte de plus de’ vingt personnes; mais la plupart ne m'accompagnèrent qu’à 3 paals et s'en retournèrent une fois arrivés à la frontière. Ils me tendirent la main en me disant adieu et me soubhaïtèrent un heureux retour. Tous regardaient mon voyage comme une entreprise excessivement hasardeuse, et ils me firent comprendre par signes, en me montrant leur cou, qu’ils craignaient qu’on ne me coupât la tête et qu’ori ne me mangeät.

Quoique cette pantomime ne füt pas très-encourageante, il ne me vint pas du tout à l'esprit de renoncer à mon voyage. à Mon escorte ne se composait plus que du rajah, de cinq

de ses gens, de mon guide, d’un kulli pour moi, et d’un autre kulli pour mon guide. A

Nous traversämes ce qu'on appelle le désert, des forêts sombres et presque impénétrables, ou des plaines d’alangalang haut de près de 2 mètres. Nous ne vimes nulle part ni une hutte ni un être humain, mais, en revanche, de nombreuses traces d'animaux sauvages, et surtout de tigres. Nous arrivämes sur les bords d’un fleuve; il nous fallut, pour le passer, monter sur un arbre dont les branches avançaient en saillie au-dessus de Peau, et formaient, en se croisant avec celles d’un autre arbre placé sur le bord opposé, un pont suspendu à 6 mètres au moins au-dessus du fleuve.

De temps en temps nous trouvions des éclaircies de bois, d’où nous avions les vues les plus magnifiques sur de grandes et belles vallées découpées par les sinuosités innombrables du Padang-Toru. Un petit lac, de la gran-

deur d’un étang, brillait, sur un des plateaux, de tous les reflets du soleil. Nous approchämes souvent tout près du . Padang-Toru : c’est un beau et large fleuve ; mais il n’y ayait aucune barque sur ses eaux. Partout où le regard se

+ portait, l’on ne voyait que la solitude : on eût dit que nous

étions les seuls habitants de la terre,

A cette époque de l’année, il pleut à peu près régulièrement toutes les après-midis, et le malheur voulut que la pluie nous trouvât toujours en route; car, ici comme à Bornéo, il ne fallait pas songer à voyager le matin. Ce mauvais temps me contrariait d'autant plus, qu’il me faljait renoncer absolument à changer de robe ou de linge. D'un côté, mes compagnons ne me quittaient jamais ni le jour ni la nuit; d’un autre côté, je n'avais pas toujours mon petit paquet sous la main lorsque j'avais besoin de la chose la plus indispensable. Mon guide, qui, comme celui dé Sarawak, ne faisait que ce qui lui plaisait, commençait ‘ toüjoufs-par s'assurer d'un kulli dont il savait très-bien

se faire servir, et le premier hommè venu était toujours assez bon pour porter mon paquet; si l’on ne trouvait personne, il laissait mes effets, en recommandant de les envoyer. |

Aujourd’hui, la pluie fut insupportable au delà de toute mesure. Nous fümes, en outre, obligés d'établir notre gîte dans la forêt. L'on construisit, il est vrai, rapidement un petit-toit de feuillage, et l’on couvrit le sol de larges feuilles; mais j'étais déjà traversée de part en part lorsque j'arrivai, et couverte jusqu'aux genoux de limon et de boue : je fus obligée d’allem nettoyer mes pieds et mes vêtements dans le petit fleuve près duquel nous nous étions arrêtés, et je vins, toute dégouttante d’eau et toute tremblante de froid (les soirées et les nuits étaient très-fraîches), chercher un feu qui, par le manque de bois sec, Dr plus qu’il ne chauffait.

Mes compagnons rassemblörent du bois pour la nuit, prirent quelques petits poissons dans le fleuve, et apportèrent des bambous tout à fait verts, dont je ne comprenais pas encore l'utilité ou l'usage. Je vis bientôt qu'ils servaient de vases à cuire. Mes compagnons mirent du riz avec un peu d’eau’sur des feuilles de pisang, les roulèrent et les introduisirent dans les bambous. Ils firent de même pour les petits poissons. On plaça les tiges sur le feu, et on les y laissa jusqu’au moment où elles commencèrent à brûler, ce qui demanda un temps très-considérable, à cause de la grande humidité qu’elles contenaient. On fendit ensuite les bambous, et l’on en sortit ces mets délicats. On embrôcha quelques-uns des plus grands poissons avec de petits bâtons de bois qu’on planta en terre à cs du feu, et on les fit un peu rötir.

Le repas était mauvais et malpröpre, le riz non lavé} les poissons ni‘nettoyés ni salés; mis, n’ayant rien pris à de toute la TER et mon appétit se trouvant guise

ru Me

par une marche fatigante de 18 paals, je trouvai le manger excellent.

Avant de nous livrer au repos, je MEN aux bens du rajah d'entretenir pendant la nuit un feu ardent, pour éloigner les tigres; mais ils tombèrent bientôt dans un profond sommeil dont mes cris ne les puren tirer. Il me fut impossible d’entretenir le feu, parcex le bois était trop mouillé, et bientôt nous fümes ent

par des Toutes les fois que je voyais un

sant daf rd je croyais voir l'œil ardém d'un tigre, toutes le fois que j'entendais remuer dans le feuillage, je per nsais à un serpent. Ce fut une nuit affreuse! ANS EN

9 août. Sub (17 paals). Peu fortifiée par le repas de la veille, épuisée par l’insommie, je me mis en - route sans rien prendre, et j’affrontai des fatigues inouïes. Les chemins les plus mauvais que j’eusse jamais vus traversaient des forêts impénétrables, remplies de broussailles épaisses, de l’alang-alang excessivement élevé, ou des fleuves et des marais qu’il fallait souvent passer à gué. Les arbres et les buissons dégouttaient encore de la pluie de la nuit; des montagnes à pic barraient le passage et étaient dangereuses à escalader, car la terre était partout si humide et si glissante, qu’on n'avait le pied ferme nulle part.’ A tous ces inconvénients se joignait encore la présence d’un jonc très-élevé, le saccherum kenigri, dont les tiges s’elangaient à une hauteur de 1 mètre à 1 mètre et demi, et qu’on était obligé de courber pour passer. A ces endroits il n’y avait plus pour séntier qu’un passage étroit plein de trous et de fondrières ; on avait à peine assez de piace pour mettre un pied devant l’autre. Si l’on tombait dans un trou ou dans une fosse, et qu’on voulüt se rattraper à un

jonc ou à des broussailles, on s’en trouvait encore plus mal : le jonc cassait, et dans les broussailles il y avait toujours de grandes épines après lesquelles on se mettait les mains en sang. Nous fümes assaillis par une telle quantité de moustiques qui nous suçaient le sang, que je saignais beaucoup de tout le corps, et particuent des pieds. Pendant la plus grande partie de ce et surtout en traversant le désert, je fus obligée cher nu-pieds; car, dans ces chemins bourbeux et en partie sous l’eau, il était impossible de chaussure sans être gèné pour la marc} pieds furent-ils tout déchirés par les fer |

de chaque journée, j'étais obli mes épines par un des indigèr 5 Hit trèsbien, mais d’une manière tr&s-doule se pour moi : ils se servaient, en guise d'instruments, de grands parangs peu pointus. Souvent mes pieds étaient si écorchés que je ne croyais pas pouvoir continuer à märcher le lendemain, et cependant l’on s’avangait chaque jour plus loin. Lorsque nous fûmes arrivés près de la sortie de la forêt, nous entendimes des cris violents poussés par plusieurs hommes; cela nous effraya beaucoup. Nous nous tinmes quelque temps immobiles et sans respirer; enfin, nous nous glissâmes comme des voleurs, avec beaucoup de précaution, hors de la forêt. En sortant du bois, nous nous trouvämes sur le bord du fleuve Puli, et nous aperçûmes les ciedié, au nombre de quarante à cinquante, prenne on 'état de nature, qui se tenaient dans

t issons. Le rajah m’engagea à

h = son pays, Après bien des demandes et is, le chef m'accorda la permission. Nous

fimes halte sur l’autre bord, sous un arbre magnifique de la famille des dilléniacées, qu’on appelle colbertia. Cet arbre a des bourgeons à fleur plus gros que le poing, et qui ont l’air de fruits. J’en ouvris un, et je trouvai dedans une fleur admirablement belle. Lorsque la capsule est arrivée à sa maturité, elle s'ouvre d'elle-même.

Excepté cette belle espèce d’arbres, je n’en vis que peu dans les forèts de Sumatra qui fussent d’une grosseur ou d’une grandeur extraordinaires. J’ai- bien vu des arbres de 30 et peut-être même de 35 mètres, mais certainement jamais de 60 mètres, comme le prétendent certains voyageurs? Ilme fallut aussi chercher les fleurs sauvages : elles sont loin ici de transformer, comme au Brésil, les forêts en jardins naturels.

Pour la route, la plus mauvaise partie en était faite heureusement; maintenant commençait la lutte beaucoup plus dangereuse avec les hommes.

Nous repartimes aussitöt. Le pays était toujours accidenté, mais plus dégagé, plus ouvert, et nous eûmes de bons sentiers pour arriver à notre station de nuit. Nous trouvämes le sol déchiré de crevasses effrayantes; le regard se perdait avec effroi dans leur profondeur.

Lorsque nous arrivämes à Sossor-Doluk, on fit quelques difficultés pour me recevoir ; on. finit néanmoins par m’assigner une hutte en ruine, qui était tellement.de travers et tellement penchée que je m'attendais à chaque instant à la voir s’ecrouler. Le toit ressemblait à un-crible; je pouvais, pendant la nuit, compter les étoiles au-dessus de ma tête : mais c'était un gîte magnifique, sion le compare à ceux de la forêt humide et sombre. "

Le soir, le rajah du village vint me voir avec le rajah d’un village voisin, de Sigumpolang, qui était venu par hasard en visite. Tous deux firent beaucoup de difficultés avant de m’accorder la permission d'entrer dans le pays. A la fin mon sexe me fit obtenir ce que je demandais. Si

j'avais été homme, ils m’auraient sans doute pris pour un espion, et m’auraient repoussé ou tué.

Près de Sossor-Doluk il y a une source d’eau chaude, qui n’a pas la moindre odeur de soufre. Les habitants s'y baignent fréquemment et la regardent comme salutaire pour toutes les maladies.

10 août. Sigumpolang, Petit-Toba (5 paals). Le rajah de cet utta, Hali-Bonar, vieillard de six pieds, plein de vigueur, nous accompagna. Nous traversämes le Padang- Toru sur un pont suspendu, form& d’une seule tige de bambou, d’au moins 20 mètres de long et de 15 centimètres à peine de diamètre ; de petites baguettes minces formaient un garde-fou sur les côtés. Comme à Bornéo, elles ne servaient pas pour s'appuyer, mais seulement pour se maintenir en équilibre. Je ne pouvais assez admirer la simplicité de construction et la solidité de ce pont. Le bambou.se balançait librement en l’air : seulement, les bouts reposaient sur des troncs d’arbre. Plus on approchait du milieu, plus le pont tremblait.... je remerciai Dieu lorsque j'eus atteint heureusement le bord opposé. Cette seule tige portait en même temps à peu près douze personnes. Le paysage était charmant, la vallée grande et verte, avec des pleines couvertes de riches plantations de riz.

Hali-Bonar me conduisit à un demi-paal de son utta, à une grande place dégagée, sur laquelle se tenait le bazar, pour me présenter au peuple et à plusieurs rajahs', afin que si, dans le cours de mon voyage, je passais par l’un des uttas de ces gens, ils me reçussent amicalement. Les rajahs qui se trouvaient au bazar s’assirent sur le sol près de moi, et les gens armés, qui suivaient chaque

1. Chez les Battaks, chaque utta a aussi, son rajah. Leur grand nombre rend le voyage très-ennuyeux, parce qu il faut à chaque instant solliciter la protection d’un nouveau rajah.

rajah au nombre de six, formèrent un cercle autour de nous, précaution d’une grande opportunité, car le peu- * ple s’avangait de tous côtés en poussant des cris terribles. Les marchands abandonnèrent leurs marchandises ; les acheteurs laissèrent leurs emplettes; tout le monde voulait me voir ; les hommes et les enfants qui ne purent pas approcher montèrent sur les arbres : c'était une vraie fourmilière, un bourdonnement , un bruit dont on ne peut se faire une idée. Je ne comprenais pas un mot de ce qu'ils me disaient, et je me trouvais presque isolée au milieu de ces sauvages : le rajah de Danau était resté avec ses gens et mon guide dans l’utta. Dans la foule je vis beaucoup d'hommes forts et de six pieds de haut; les femmes aussi étaient plus fortes que toutes celles que j'avais vues jusqu’alors à Sumatra. Mais c'était toujours un type de physionomie laid comme partout ailleurs, les mächoires larges et horriblement saillantes, Îe teint pas très-foncé: Les deux sexes étaient vêtus de sarongs. Les femmes avaient les oreilles percées et y portaient de grandes plaques de laiton ou de petits morceaux de bois ronds; elles se plaçaient aussi sur la tête de grands mouchoirs pliés. Les hommes n’avaient qu’une seule oreille percée, mais le trou était aussi grand qu'aux oreilles des femmes; les rajahs y suspendaient des cercles d’or; les autres y passaient des cigares de paille. Une autre distinction du rajah consistait en une grande pipe de laiton, attachée à un tube pesant du même métal.

Je remärquai chez les Battaks les mêmes bracelets de coquillages blancs, les mêmes paniers, les mêmes sortes de tambours, les mêmes étoffes d’&corce que chez les Dayaks.

Après que j’eus passé plus + heure dans cette foule, Hali-Bonar me conduisit à son utta.

= Les maisons des Battaks sont bâties sur pilotis, comme’celles des Malais, mais beaucoup plus grandes,

plus belles et plus solides. Elles ont des toits très-élevés, qui dépassent la maison de 1 mètre et demi. Les deux extrémités des toits se terminent en pointes allongées. Je pourrais évaluer la hauteur des maisons et leur largeur à 12 ou 15 mètres. Elles sont faites de cloisons en planches; les toits sont couverts de fibres du palmier aranga. |

La façade de beaucoup de ces maisons était peinte et ornée de jolies ciselures, comme dans le campon de Kotto- Godong, près de Fort-de-Kock. On ne voit ni fenêtres ni portes : seulement, dans le haut, on a pratiqué à l’extérieur une petite galerie de bois, couverte par la saillie du toit, à laquelle correspond dans l’intérieur une porte à laquelle il faut monter par des échelles. L'entrée de la maison est aussi abritée par le toit et peut se fermer par unetrappe; l’intérieur se compose d’une seule pièce, dans laquelle habitent généralement trois ou quatre familles, chacune dans son coin. Dans ces maisons il fait naturellement trèssombre :on n’apergoit au premier abord que quelques ouvertures, placées dans le haut, et qui donnent une issue à la fumée, dont la chambre est, toujours pleine; quoique les habitants aient peu de chose à cuires il y a presque toujours du-feu dans chaque coin de la chambre. |

Dans l’espace au-dessous de la maison on élève des porcs, de la volaille, des vaches qui sont toutes noires, des buffles, des chiens, et par-ci par-là aussi un cheval.: Les porcs sont d’une espèce toute particulière : ils ont le groin très-pointu, le dos un peu courbé, les pieds courts, peu de soies, mais en revanche une crinière épaisse et courte comme celle des chevaux.

Je trouvai les provisions de bétail et de riz très-considérables et très-abondantes en comparaison de celles des Javanais ou des Malais de Sumatra. Les ustensiles de la maison consistaient en marmites de fer, en pots de terre,

en assiettes, en écuelles, en une quantité de nattes et de paniers, en rouets, en bahuts de bois, et autres objets semblables.

Devant presque toutes les maisons il y a un soppo, c'est-à-dire une hutte ouverte avec un double toit, formant un grenier où l’on conserve le riz dans des sacs et des corbeilles. Ce soppo est la véritable habitation pendant le jour. Les femmes y tressent des sarongs, les hommes‘s’y réunissent pour tuer le temps à bavarder et à ne rien faire; car chez les Battaks aussi la femme doit faire presque tout le travail. Le soir, c’est dans le soppo qu’ont lieu les réunions de jeunes filles et de jeunes gens. On assigne également les soppos aux étrangers comme gîtes pour la nuit : aussi fut-ce là que je pris mon logement.

Hali-Bonar me proposa de m’accompagner jusqu’à Silindong (Grand-Toba), offre qui me causa d’autant plus de joie que le rajah de Danau et sa suite m’avaient quittée.

Il me fallut rester un jour, comme à Danau; car Hali- Bonar aussi immola le lendemain un jeune buffle, en partie pour me faire honneur, en partie pour prier les mauvais esprits de ne traverser notre voyage d’aucun obstacle. Il vint me chercher lui-même pour cette cérémonie, et me conduisit dans un soppo propre et garni de tapis, qui se trouvait en face de sa maison. La cérémonie eut lieu en plein air. Il y avait un grand nombre de musiciens, dont les instruments étaient le tambour et le gong; quelquesuns soufflaient aussi dans une sorte de cornemuse et dans delongs chalumeaux. Le buffletin fut immolé au son de la musique; les entrailles, qui passent pour la partie la plus friande, furent portées dans la maison durajah, et le reste fut distribué au peuple. Le rajah de Danau en eut nécessairement sa part, ainsi que ses gens.

Un homme, vêtu simplement à la vérité, mais d’une manière originale, s’avanga alors sur le tréteau. Il portait

un beau sarong qui lui descendait des hanches aux pieds, avait un mouchoir blanc roulé sur la tête en forme de couronne, et le corps entouré d’une espèce de châle noir dont les bords étaient ornés de perles de verre. Les châles ont 1°,50 de long et 75 centimètres de large, et ne sont portés que par les hommes, et seulement les jours de fête ou quand les guerriers paftent pour le combat. L'homme tenait dans une main une corne de buffle remplie d’eau, dans l’autre une feuille de bétel. Après un long discours, qui ressemblait à une prière, il commença une danse assez jolie : il éleva plusieurs fois en l’air la coupe et la feuille, et leva aussi les yeux äu ciel. Il répandit ensuite un peu d’eau devant les musiciens et devant moi, et versa le reste sur la feuille de bétel. Il remplit une seconde fois la corne avec de l’eau et recommença la même cérémonie; après quoi il prit une assiette pleine de riz, et, après un nouveau discours, il le répandit comme il avait répandu l’eau. Le rajah s’avança À son tour sur l’estrade, suivi d’un homme qui se tenait toujours à une petite distance derrière lui et avait l'air d’être un domestique. Il imita en tout le premier danseur, si ce n’est que la seconde fois, au lieu de la corne, il prit une assiette de gäteaux de riz qu’il vint placer devant moi après la danse. A la fin, lerajah et le danseur se mirent à exécuter ensemble une danse nouvelle, pendant laquelle ils levèrent plusieurs fois leurs mains au ciel comme s’ils priaient, en accompa- . gnant cette pantomime de regards respectueux. Pendant ce temps-là, le domestique suivait toujoursyle rajah comme son ombre. Celui qui n’aurait pas su que cette in- | vocation s’adressait au chef des mauvais esprits, ou, comme nous disons, à Lucifer, aurait regardé tout celà comme un culte très-beau de la divinité. Jamais, chez aucun peuple, je ne vis une cérémonie d’une apparence aussi solennelle.

Une fois que les deux danseurs furent partis, il en vint

d’autres qui exécutèrent des danses peu variées et ennuyeuses, semblables à celles des Malais.

Les femmes n’assistaient pas à cette fête : elles reçurent néanmoins leurs parts dans la distribution de la viande. Après la fète, on prépara et on servit le banquet dans le soppo où j'habitais. On fit cuire de la farine de riz dans le sang de buffle, et on rôtitla viande et les entrailles avec de petites broches de bois. L’on me donna ma part des mets, et principalement un grand morceau du foie, Ce que j'en laissai me fut toujours représenté jusqu’à ce que je l’eusse fini; on ne me donna rien autre chose. Plusieurs des convives burent après le diner une liqueur très-chaude et presque bouillante, qui, dit-on, sert à faciliter la digestion comme notre café noir.

Après le repas, je priai Hali-Bonar de faire exécuter quelques danses nationales. La danse des glaives ressemblait en tous points, à mon grand étonnement, à celle que j'avais vu exécuter ‘par les Dayaks. La danse des couteaux ressemblait tout à fait à la danse des glaives; la seule différence était que les couteaux n'étaient pas placés à terre, mais passés dans des gaînes que les danseurs portaient à la ceinture, et dont ils les retiraient en dansant. Un pugilat, qui eut lieu après, excita beaucoup l’hilarité des spectateurs. Les deux lutteurs ou les döux danseurs se frappaient et se poussaient avec beaucoup de précaution, en faisant des pieds et des mains les contorsions les plus grotesques. La danse du diable était très-animée et très-sauvage. Ces quatre danses avaient été exécutées par deux hommes seulement. On passa ensuite à une danse à laquelle prirent part qua re hommes et une femme. La

femme ne faisait, il est vrai, que quelques mouvements, et se tenait accroupie re; les hommes dansaient autour d’elle. Toute x. s danses étaient animées, et offraient s poses très-jolies. Les danseurs y tenaient

J'avais vu alors toutes les danses, à l’exception de celle

qu'on exécute au supplice d’un homme destiné à être :

mangé. L'on ne voulait pas me la faire voir, mais on finit par céder à mes prières. On attacha à cet effet un gros morceau de bois à un pieu pour tenir lieu de victime, et on lui mit un chapeau de paille, Avant de commencer la danse, les indigènes se jetèrent un peu de terre sur la tête. La danse était elle-même très-animée et accompagnée de beaucoup de grimaces; les danseurs levaient la jambe aussi haut qu’ils pouvaient, et brandissaient leurs couteaux au-dessus de la victime. Enfin l’un d’eux lui donna le premier coup; les autres suivirent son exemple, et recueillirent soigneusement le sang. Ils séparèrent la tête (le chapeau de paille) du tronc, la placèrent sur une natte étalée, dansèrent autour en poussant des cris joyeux et sauvages. Quelques-uns soulevaient la tête et la portaient à leur bouche comme pour en lécher le sang; d’autres se couchaient par terre, comme pour recevoir le sang qui dégouttait de la tête, ou y plongeaient leurs doigts et les portaient à leur bouche. Ils firent tout cela avec une apparence de gaieté plutôt que de férocité : il doit en être tout autrement lorsqu'on tue véritablement un homme.

Néanmoins ce jeu épouvantable ne laissa pas de me faire :

une grande impression. Je regardai involontairement les figures féroces au pouvoir desquelles je me trouvais; des images effroyables se pressaient dans mon esprit, et, lorsque je fus retournée dans mon soppo, je ne tombai que tard dans un sommeil agité, troublé de rêves épouvantables, qui me rappelaient, la scène dont j ’avais été témoin. m 2

12 août. Si-Pjarajah (10 paals). Les erires clartés du soleil dissipèrent les visions. de la nuit, et je me remis en route avec un ouvert courage. Il nous fallut traverser le torrent profond et rapide du Pa-

dang-Toru, ce.qui ne fut pas une petite affaire pour moi, qui ne savais pas nager. Deux indigènes me tendirent chacun une main; je maintins ma tête au-dessus de l'eau, et ils me tirèrent ainsi derrière eux. Nous eûmes de bons chemins; nous traversämes quelques chaînes de collines assez basses, et de belles vallées accidentées. Les chaînes de montagnes, que nous ne perdions presque jamais de vue, devenaient de plus’en Pr basses. Les plus hauts pics pouvaient avoir de 350 à 450 mètres. Nous vimes peu d’uttas; ils étaient entourés de remparts de terre ou de palissades. Nous fûmes toujours obligés de deà la porte la permission d’entrer. J’eus beaucoup x ‚de la température; la plus grande partie de était exposée au soleil ou passait à travers des alangs-alangs d’une chaleur brûlante. Le thermomètre marquait 40 degrés Réaumur.

A Si-Pjarajah, je passai encore la nuit dans un soppo. Je ne savais jamais quelle demeure je devais choisir, du soppo ou de l'habitation du rajah. Dans le soppo, j'étais continuellement comme en montre dans une boutique ouverte. Les indigènes ne.se contentaient pas de s’arrêter devant la porte; ils pénétraient dans l’intérieur. Le soir, on allumait les feux et l’on causait jusqu’à une heure trèsavancée de la nuit. Chaque nouvel arrivant voulait savoir de la bouche même de mon guide ce que je venais faire, d’où je venais, et autres choses semblables, Personne ne se fiait aux renseignements de son voisin#La venue d'une Européenne était une chose trop extraordinaire pour eux; ils ne pouvaient pas se l'expliquer. Ces barbares aussi me firent l'honneur de me prendre pour un être extraordinaire. Beaucoup de curieux qui étaient venus d’autres uttas se couchaient aussitôt qu'ils avaient trouvé une place pour s'asseoir, et passaient le reste de la nuit à dormir.

J'eus un jour non moins de désagréments dans la maison d’un rajah. Les femmes qui, en présence de leurs

maris, étaient timides et réservées et fuyaient à mon approche avec leurs enfants, devenaient, aussitôt que j'étais seule au milieu d'elles, non-seulement confiantes, mais importunes au point de me demander tout mon petit avoir, sans en excepter les vêtements que j'avais sur moi. Je ne savais comment me défendre d'elles; car, si j'avais commencé à leur donner quelque chose, elles m’auraient tout pris : je mis mon petit sac derrière moi, et je fus plusieurs fois obligée de les repousser. Elles se retiraient ordinairement alors avec des menaces et des paroles de violence.

J’evitais le plus possible deme trouver avec elles. J'étais beaucoup plus en sùreté avec les hommes : ils me regardaient pendant des heures entières bouche béante, parlaient continuellement de moi, mais se conduisaient d’ailleurs d’une manière très-convenable.

Un autre désagrément dans les maisons était l'obscurité pendant le jour, et la fumée le soir, pendant que les feux étaient allumés. Je pouvais à peine ouvrir les yeux,

Il y avait ici tant de saleté et de malpropreté, que je ne prenais les mets que l'on m’offrait qu'avec le plus grand dégoût. On jetait le riz dans le pot sans le laver : on ne nettoyait même pas le pot, pensant que, tant qu'il restait un peu de riz dedans, cela n'était pas nécessaire. Le matin, on faisait cuire du lait dans lequel on jetait des herbes et des feuilles pour en faire du fromage. On pressait ensuite le fromage avec des mains sales; on jetait le lait caillé sur le riz, et l’on mélangeait encore cela avec les mains. Si l’on tuait un poulet pour moi et mon guide, on le déchirait en quatre parties qu’on mettait dans le feu et qu’on laissait ordinairement se réduire en charbons; les indigènes lavaient un peu les entrailles et les préparaient pour eux. Ils mangeaient tout ce qui vit, jusqu'aux vers de terre, et toute espèce de gros insectes. Je pouvais d'autant moins m'expliquer cette voracité dégoûtante, que je voyais dans

tous les uttas une grande quantité de bétail, des volailles, des cochons, du riz et d’autres provisions.

Les femmes sont ici plus encore, s’il se peut, qu’à Mandelling et à Ankola, considérées comme des bêtes de somme. Les hommes se contentent de construire les maisons et de planter le riz : ce sont les femmes qui font tout le reste. J’&tais surtout étonnée de voir combien de'temps . les femmes allaitaient leurs enfants et les portaient sur leurs épaules.

Des enfants de trois ans se pendaient encore au sein de leur mère et le disputaient aux enfants plus jeunes. Je vis beaucoup d’enfants de deux ans, gros et forts, quitter le jeu dès qu'ils apercevaient leur mère et grimper sur ses épaules. La mère attachait son enfant avec un vieux mouchoir ou un sarong, et faisait son travail avec ce fardeau. Le matin, la mère réveillait un enfant, souvent assez grand, l’attachait elle-même sur ses épaules et commençait le travail de la journée. |

13 août. Silindong, Grand-Toba (12 paals). La première partie de laroutetraversait, comme celle d’hier, des vallées accidentées et peu peuplées; nous gravimes ensuite une chaîne de montagnes peu élevée, et nous vimes la vallée de Silindong, qui se déroulait à nos pieds dans toute sa longueur. Je n’avais pas encore vu dans ce voyage de plaine qui eût plus de quelques paals de long, à l'exception toutefois de la vallée de Lava; j'avais maintenant devant les yeux une plaine qui devait certainement avoir plus de 20 paals de long et plus de 8 de large.

Elle était arrosée par le courssinueux du Padang-Toru,

+ etcouverte de riz d’un vert luxuriant. Une quantité innom-

brable de petits bosquets étaient dispersés sur le grand tapis de verdure. Chaque bosquet cachait, comme je le vis plus tard, un utta.

Au moment où nous allions descendre dans la vallée, “Hali-Bonar me conseilla de ne pas m’ccarter et de me tenir

toujours derrière lui. Ses six gardes armés de lances ouvraient la marche. Il venait après eux, moi après lui, et après moi mon guide et quelques gens d’un utta quelconque. Au premier utta on fit déjà quelques difficultés pour nous laisser passer : on savait partout Que j'étais dans le pays et que je voulais aller au lac d’Eier-Tau. A tous les uttas qui se rencontraient sur notre route, nous trouvâmés des hommes assemblés, armés de lance et de parangs, qui voulaient m'empêcher d'aller plus loin. Mais Hali-Bonar finissait toujours par leur persuader de me laisser passer.

Dans un endroit pourtant, cela sembla devenir plus sérieux. Plus de quatre-vingts hommes armés se tenaient sur la route et nous attendaient. Lorsque nous voulümes passer devant eux, ils nous barrèrent le chemin et ils eurent en un instant formé un cercle autour de moi. Ces sauvages avaient l’air barbare et farouche au delà de toute expression. Ilstétaient grands et forts : beaucoup avaient six pieds de ha x le in était rs par la

a bouchs d'un homme.

Ils criaient d'une façon si assourdissante, que, si je n’ava ais : é déj; tuée à de pareilles scènes, j'aurais été extr&

J'avai oute était trop épouvantable; mais je n is e d'esprit, et je m’assis, calme et sans cr parente, sur une pierre qui se tr s emin, Plusieurs rajahs s’avancörent vers moi en me menaçan roles et par gestes, si

je ne m'en retournais pas, de me tuer et de me manger.

Je ne co renais pas leurs paroles, mais leurs signes ne

$ désignaient ma gorge

ec leurs dents, et ils fai

saient alle ires comme s’ils avaient déjà la ” 12

bouche pleine de ma chair. Je m'étais préparée depuis mon entrée dans le pays à de pareilles scènes, et j'avais appris à cet effet quelques petites phrases dans leur langue. Je pensais que si je pouvais dire quelque chose qui leur plüt et qui les fit rire, j'aurais un grand avantage sur eux; car les sauvages sont comme les enfants, la moindre bagatelle suffit souvent pour en faire des amis. Je me levai donc et je frappai amicalement sur l'épaule du rajah qui s'était le plus approché de moi, en lui disant d’un air gai et souriant, moitié en malais, moitié en battak : « Vous n’allez pas tuer et manger une femme, surtout une vieille femme comme moi, dont la chair est déjà dure et coriace. » Puis, je leur fis comprendre par gestes et par paroles que je n’avais pas du tout peur d’eux, et que j'étais toute prête à renvoyer mon guide et à aller seule avec eux, s’ils voulaient seulement me conduire à Eier-Tau.

Par bonheur, ils trouvèrent mon baragouin et ma pantomime risibles. Mon calme et mon audace leur plurent.... j'avais réussi. Ils me tendirent les mains : les rangs des hommes armés s’ouvrirent, et, gaie et contente, avec le sentiment d’être échappée au péril, je me remis en route avec. mon escorte. Nous arrivämes sans être importunés à Tugula, où le rajah Ompu-Soubun me reçut dans sa maison.

Le 14 août, nous.ne fimes qu’un trajet de 6 paals. Des scènes sauvages interrompirent notre marche à plusieurs reprises. Ce fut avec la plus grande peine que j’arrivai jusque chez le rajah Ompu-Nimar-Longus, dans l’utta duquel je fus obligée de rester ce jour-là et la moitié du jour

suivant. |

On avait fait à mon occasion de grands préparatifs. A chaque instant il arrivait un nouveau rajah avec une petite escorte de gens armés : bientôt l’utta fut plein d'hommes et de guerriers. Le conseil d’en haut avait décidé que je n’irais

pas plus loin. Être arrivée si près du but, avoir échappé heureusement à tant de dangers et à tant de fatigues, et être.obligée dé retourner... c'était cependant bien dur! Au dire des indigènes, je n'étais plus guère qu’à 10 ou 12. paals du lac Eier-Tau; je n'aurais eu qu’à franchir une petite chaîne de collines, et je me serais trouvée sur ses bords. Ils me disaient que la Grande-Eau, comme ils appelaient le lac, avait une vaste étendue, que les pays environnants étaient très-fertiles et habités par des peuples puissants, qui obéissaient à une reine. En vain je renouvelai ma proposition de renvoyer mon guide et d'aller seule avec un-des leurs; en vain j’essayai de les décider à me laisser gravir seulement la montagne, pour que je pusse au moins jeter un coup d’eil sur le lac. Ils me répondirent qu'il existait entre eux et les Battaks d’Eier- . Tau une mésintelligence continuelle, et que personne d'entre eux ne voudrait se hasarder à me conduire dans leur pays. Ils m'assurèrent qu'aucun Hollandais (tous les Européens- sont pour eux des Hollandais) n’avait encore pénétré aussi loin que moi sans être traité en ennemi, c'est-à-dire sans être tué et mangé.

Plus tard, l’on me dit que la reine d’Eier-Tau avait fait avec les Silindongs un traité de paix portant qu’ils ne laisseraient pénétrer aucun étranger jusqu’à la frontière, de leur pays. Ce que la chose avait de vrai ou de faux, je ne pus: le savoir.

Le lendemain, l’affluence fut encore plus grande : on

ous les habitants de la vallée en état de porter mes étaient réunis. On ne voyait que des lances et ings, dont beaucoup étaient tirés du fourreau, et quelques armes très-longues. Tout cela avait un cachet ‚vraiment militaire, et j'aurais contemplé cette scène avec ‘beaucoup d'intérêt, si ma position avait été moins critique. Je vis aux mines et aux gestes des sauvages que tout ce qui se passait avait rapport à moi, et je ne pus rester un

instant sans craindre qu'il vint à l’un ou à l’autre l’idée de m'assassiner ; car, s’il suffit d’une bagatelle pour vous concilier l’amitié des sauvages, il suffit aussi d’un rien pour en faire des ennemis impitoyables. Ce qui m'était le plus pénible, c'était la pensée que je me trouvais au milieu des cannibales. Souvent je ne comprenais pas moimême où j'avais pris le courage de me hasarder parmi ce peuple.

Pendant la nuit, il était mort une femme dans la maison attenante à celle du rajah où j’habitais : j’y allai le matin pour voir ce qu'on faisait du corps. Il était étendu sur une natte et enveloppé de deux sarongs, de manière à ne laisser paraître que la tête. Trois femmes, qu’on me dit être les filles de la morte, se mouvaient lentement autour du corps, frappaient la terre en cadence avec leurs pieds, murmuraient en même temps quelques paroles, et s’enfongaient les ongles dans leur poitrine nue, au point d’en faire jaillir le sang en plusieurs endroits. A chaque instant ellés se penchaient sur le corps et le touchaient. Les parents de la morte étaient placés au chevet du lit et poussaient de moment en moment des gémissements affreux. Le mari se tenait à côté et avait une mine désolée. Le cercueil placé devant la maison était fait d’un tronc d’arbre creusé, mais si étroit qu'il fallut presser sur le corps pour l'y faire entrer. L’on enterre ordinairement les morts sur la lisière des forêts, dans un utta seulement je vis un tombeau près d’une maison.

Un. contraste choquant avec les cérémonies dont les sauvages entourent les morts est leur indifférence pour les malades. Je vis dans plusieurs uttas des créatures à moitié mourantes se traîner à grand’peine par l'échelle de la maison pour se mettre au soleil, sans que personne s’occupät d’elles ou leur prêtât assistance.

15 août. Vers midi, je quittai l’utta avec mes compagnons. On me reconduisit, mais par un autre chemin

que celui qu’on m’avaitfait suivre pour venir; on me trainait en zigzag d’un utta à un autre : on eût dit que les Battaks voulaient m’accorder avec plus de peine encore la permission de quitter leur pays que celle d'y entrer.

Les uttas de cette vallée sont entourés de remparts de 2 mètres et demi de haut et de plantations de bambous si élevées et si serrées qu’elles ne laissent voir ni le rempart ni les maisons. Plusieurs sont encore entourés d’une mare. Chaque utta a une seule entrée fort étroite qu’on ferme la nuit. ,

Quoique j’eusse renoncé à aller plus loin, et que je fusse déjà en train de retourner, ma vie n’était pas encore en sürete, comme le montra la journée d'aujourd'hui. Un homme de haute taille et d’une physionomie féroce nous reçut, entouré de gens armés, à la porte d’un utta, L'on forma, comme la. veille, un cercle autour de moi. Le sauvage parla avec une grande véhémence et permit à peine à mes compagnons de placer un mot; je vis une fois la figure jaune de mon guide devenir plus pâle et la parole s’eteindre sur ses lèvres. Le sauvage me poussa moi-même plusieurs fois, me fit signe impérieusement de le suivre dans sa maison, et me prit même par le bras; mais Hali- Bonar me fit signe des yeux de ne pas m’£loigner de lui et de ne pas suivre cet homme. Ce ne fut qu'après de longues explications et un débat animé, qu’Hali-Bonar obtint qu'on me laissät continuer ma route. Ma vie, dans cette circonstance, ne tint qu’à un fil.

Lorsque nous eûmes quitté l’utta, mon fidèle protecteur me dit de me tenir tout près devant lui : il devait craindre sans doute que ce chef sanguinaire ne courût après nous et ne me frappât de son couteau par derrière. Il nous recommanda également d’aller aussi vite que possible. Nous marchämes pendant cinq heures, sans nous arrêter, à travers des forêts et de l’alang-alang, jusqu’à un utta où les habitants se montrèrent plus bienveillants et disposés à

nous offrir l'hospitalité pour la nuit. Mais Hali-Bonar trouva que la distance n’était pas encore assez grande, et Hous nous remimes en route en courant toujours par de mauvais chemins de traverse. Ce ne fut que tard dans la soirée que nous arrivämes à un utta dont j'ai oublié le nom; nous traversämes tant d’uttas en revenant, que je ne pouvais pas me rappeler tous leurs noms ; d’un autre côté, je n’osais pas non plus les écrire, de peur de passer pour un espion.

16 août. Ce matin, je vis une jeune fille se précipiter hors d’une maison, et se rouler par terre en pleurant et en hurlant comme s’il lui était arrivé le plus grand malheur. Elle arrachait en même temps une à une les parures de son cou, de ses bras, de ses oreilles, et les enveloppait soigneusement toutes dans un mouchoir. Puis elle se releva, courut vers une maison voisine, se roula de nouveau en poussant des cris et des hurlements, se releva une seconde fois encore et rentra dans la maison d’où elle était sortie. Je regardais cette pauvre créature comme folle, mais mon guide me dit- qu’elle se mariait le soir et qu’elle devait, par conséquent, dépouiller tous ses ornements, perles de verre, colliers de laiton et autres. Elle donnait à sa parure des larmes bien amères , tandis que son œil restait peutêtre sec en disant adieu à la maison de ses Der.

Nous avangämes encore peu aujourd’hui. Nous allions d’un utta à l’autre : quelquefois nous faisions de grands détours pour éviter un utta dont Hali-Bonar savait les habitants mal disposés à notre égard. Je ne pus jamais m'expliquer pourquoi nous ne suivimes pas, en retournant, le chemin que nous avions pris pour aller.

Dans les uttas où nous passämes la nuit, nous fümes toujours reçus avec hospitalité : on nous donnait souvent avec le riz de l’ubi (des pommes de terre douces), ou bien même un poulet; le matin on nous donnait du tadi (du lait caillé). Le poulet, l’ubi et le tadi étaient fournis par le

„le, riz par la commune. Mais dans les uttas où l’on us fi pas bon accueil, ce fut à peine si nous pûmes obtenir une gorgée d’eau.

17 aoit.. Comme la veille et l’avant-veille, nous allämes Anka à l’autre, et nous y trouvämes partout une réception plus ou moins amicale.

18 août. Nous avions enfin traversé heureusement la belle vallée de Silindong, dont la vue m'avait fait tant de plaisir et dont le passage avait été marqué par des circonstances si dangereuses et si terribles. Tout danger n’etait cependant pas évité; mais du moins la partie la plus mauvaise de la route était parcourue !.

Je comptai, dans mon voyage tout autour de la vallée de Silindong, plus de cinquante uttas. Autant, sinon plus, peuvent être situés plus loin dans la vallée. Beaucoup d’uttas se composent de vingt à quarante maisons; les plus petits en ont de une à six. Dans les grandes maisons, je comptai, dans les quatre coins de la pièce, de vingt à vingtcinq personnes, y compris les enfants; mais la grandeur des maisons n’est pas toujours aussi considérable, puisque beaucoup ne contiennent qu’une seule famille. Si l’on prend, tout bien compté, une moyenne de cent cinquante habitants par utta, on trouve, pour toute la vallée, une population de quinze cents âmes, ce qui, certainement, n'est pas un calcul exagéré. Dans aucune île de l’archipel indien, sans Deer Java, je ne vis une contrée aussi

ttrès-forts, ctisrinalosent les ras on considère surtout la taille et

s tard, deux missionnaires français se rens Battaks libres. J'avais pénétré jusqu’au Petit ax n'allèrent que jusqu’à Tapanola. Ils furent tués par les eaanibiles: et dévorés au milieu de grandes réjouissances.

la force. Le teint des Battaks est brun clair ou brun jaundä- * tre, Les hommes portent les cheveux ou longs et flottants, ou à moitié coupés et formant brosse sur leur tête, comme des soies de porc. Hommes et femmes sont vêtus de sarongs de couleur noire, bordés quelquefois de perles de M + sarong garni de perles de verre coûte jusqu’à trente-cinq ou ‘quarante roupies. Les hommes portent constamment ice > et un parang, et quittent rarement leur maison

s armes, Mächer du siri, fumer du tabac, est leur pale “occupation : leur bouche ne se repose pas un instar On peut dire la même chose des femmes, qui Dent aussi, et même des petits enfants de cinq ou six ans à peine. Je crois que les enfants quittent le sein de la mère le’cigare et le tabac. Je vis des petits enfants ng ans qui avaient déjà sur leurs épaules leur petit

Ille rempli de tous les ingrédients nécessaires pour le cigare. Les Battaks sont, comme je Yai déjà

exp ession. Is ne lavent et ne raccommodent j jamais leurs sarongs, etne les changent que quand ils tombent en lambeaux de dessus leur corps. Ils se baignent, c’est-à-dire qu’ils se jettent de l’eau sur le corps sans se laver et sans “ sécher, comme font les Malais, et tout est dit. etnt ni leurs maisons, ni leurs nattes, ni er Is prennent dans les plats avec leurs mai fants mangent à même le plat et se co sus, bien que souvent une partie de la nourrit Y e de leur bouche dans le plat. Quelquefoi: chier vient aussi, en se glissant à la dérobée, prendr ive sa re repas. Je ne raconterai qu'une seule scène dc dé temoin. Mes lecteurs s’étonneront peut-être q n puisse écrire quelque chose de semblable ; mais le trait est trop caractéris- .

x à tique pour être. Me sous sil __ J'étais assise dans un soppo d’une femme qui était occupée à tisser, et qui un enfant d’une di-

zaine de mois attaché sum les épaules. L’enfant se mit à pleurer, et la mère, poux l'apaiser, lui donna le sein; mais mul doute que l'enfant se fût bourré peu de temps auparävant d’une forte portion de riz, car le lait fut de

Pr. Il se déchargea par haut et par bas sur les genoux de sa möre. Celle-ci resta tranquillement assise, appela un chien, ouvrit son sarong, le fit lécher à l'animal, puis lui présenta l’enfant pour qu’il le nettoyät, rattacha tranquillement le marmot sur ses épaules et continua son travail. Je restai quelques semaines chez un pareil, peuple, et il me fallut manger à la même gamelle quecesgens-

là! On me croira facilement, si je dis que ce fut là le plus

grand sacrifice que j'aie fait à mon désir de voyager que toutes les fatigues, tous les embarras; tous les dangers même m’ont été moins pénibles que cette ee preis degoütante et sans nom.

19 août. Bolahanito. Je pris congé ici de mon eu ami Hali-Bonar, à l’énergique protection duquel j'avais vraiment dû plusieurs fois la vie. Il s'agissait maintenant de traverser de nouveau la forêt, le désert qui sépare comme une frontière naturelle le pays des Battaks libres des pössessions hollandaises. Comme dernier service, Hali-Bonar me donna encore quatre de ses gens pour m’accompagüer jusqu’à Danau. M

20 et 21 août. Tout habituée que j'étais à supporter les fatigues , les privations de tout genre, la pluie, la chaleur et les marchgs les plus pénibles , j’eus comme un frisson de fièvre en arrivant à la forêt et en pensant à ses chemins ‚impraticables et aux dangers que j’avais courus la premiere foisque je l’avais traversée. Nous arrivämes néanmoins heureusement le second jour à Danau, où l’on me

reçut avec beaucoup de joie et de cordialité, Die s’empressait autour de moi "me serrer la main. On:n’avait qu’une voix pour me dire qu'on n’avait pas espéré merevoir.

Dans ce | voyage chez les"Battaks, je m'étais toujours

informée du camphrier, qu’on m'avait dit atteindre, dans le nord de Sumatra, jusqu’à 35 mètres de hauteur. On mwen montra quelques-uns, mais-qui pouvaient avoir à peine 20 mètres. Le camphre se trouve entre l'écorce et le liber. On ôte l'écorce et l’on fait tomber le camphre avec un grand balai : il faut s’y prendre avec beaucoup de précaution; car, si l’on fait entrer le balai trop avant, l’arbre périt. Quelquefois l’on abat l’arbre pour avoir tout de suite plus de camphre. De la première maniere, l’arbre le plus fort donne à peine une livre de camphre : par le second procédé, il en donne le double. Le picoul de ce camphre coûte de six à dix mille roupies. Il ne figure pas du tout dans le commerce comme médicament. Les Chinois l'accaparent et le vendent aux Japonais, qui le mêlent à leur camphre et l'emploient pour la confection de leur vernis, renommé pour sa finesse extraordinaire. Le camphre de Sumatra n’est pas meilleur, dit-on, comme médicament que celui du Japon ou de la Chine.

Je vis bien peu de palmiers de sagou dans les forêts de Sumatra : ils ont, dit-on, beaucoup moins de moelle que . ceux des Moluques, leur véritable patrie.

- 22 aoüt..A Danau, je renvoyai mon guide, qui m'était en-

core plus insupportable, s’il est possible, que celui de Sarawak. Je demandai seulement un kulli pour porter mon petit paquet : on me donna un enfant de dix ans. Je refusai de prendre l'enfant, et je ne quittai pas la place que mon guide ne m’eût procuré un porteur plus vigoureux. Mais à peine avions-nous fait un paal dans la forêt, que l'enfant nous rejoignit en courant, et que le porteur posa mon paquet à terre et s’en alla. C'était affaire convenue, à ce que me dit l'enfant, entre le porteur et le guide. Je ne mentionne ce petit incident que pour montrer comme l’on est souvent trompé par les guides, et comme l'on est à la merci de leur bon plaisir et de leur méchanceté. Je me plaignis bien

à M. Hammers, lorsque je revins, du mauvais service de cet homme. Je le soupgonnais fort aussi d’être cause de ce qu'on ne m'avait pas laissée aller jusqu'à Eier-Tau, et. je suppose. qu'il avait essayé de persuader aux Battaks de m'empêcher de continuer. ma route pour pouvoir revenir plus tôt chez lui. Mais que pouvaient mes plaintes? Mon homme se garda bien de se montrer pendant mon séjour. Ce ne fut que longtemps apr&s'mon départ qu'il se laissa voir, et il prétendit qu’il avait été retenu longtemps dans

son lit à Danau par une maladie qu’il avait faite à la suite

des fatigues du voyage.

J’allai ce jour-là jusqu’à Sipirok, où finirent mes courses à pied. J'avais fait en tout 150 paals, ce quim'aurait pas été très-étonnant sur de bons chemins, mais ce qui, sur des routes aussi mauvaises, pouvait se comparer à un des travaux d’Hercule.

23 août. Padang-Sidimpuang. A quatre Lors de l’aprèsmidi, j'arrivai heureusement chez M. Hammers, exténuée de faim ; j je n’avais pas pris la moindre nourriture depuis la weïlle à trois heures. Ma première parole fut pour demander une tasse de café avec du bon lait de buffle, et:un solide morceau de pain. On ne peut pas se faire une idée du sentiment agréable que je ressentis en me retrouvant en pleine sécurité, en m'asseyant à une table propre et bien servie, et en me reposant dans un lit moelleux. Il faut avoir essuyé des fatigues et des dangers pour estimer et apprécier autant le; confortable.

Je restai quelques jours chez M. Hammèrs, et sur la route de Fort-de-Kock je m’arrêtai la valeur d’un jour en divers endroits pour mesreposer. Le 9 seplembre peHlerents j'a j'arrivai, tr&s-souffrante, à Fort-de-Kock, où jef Ir fièvre Yiülepie. Mais, grâce aux excellentsisoin

femme du résident, grâce aux secou ars de la ne € wigoureuse - constitution, me Les fièvres de Sumatra (fièvres intermittentes)

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