CHAPITRE IX
Java.— Samarang. — Les sources de boue de Grobogan. — Visite aux principautés libres de Djogokarta et de Surukarta.—Le temple Boro-Budoo. — La tortue sacrée. — Audience chez le sultan. — Solo. — Funérailles d’un prince. —Audience chez le susuhunan. — Retour A Samarang. — Voyage à Surabaya.
Arrivée à Batavia, je ne voulus pas abuser de la bonté du résident, M. van Rees, et je descendis chez la famille de M. le colonel Steuerwald. |
Mais mon séjour ne fut pas long : encouragée par le bon accueil que j'avais trouvé à Java et à Sumatra, et par l’empressement qu’on avait mis partout à me faciliter le voyage, je désirais visiter encore l'intérieur de Java, Célè-
bes, les Moluques et autres endroits.
= Il y a à Batavia deux compagnies de bateaux à vapeur, dont les bâtiments touchent toutes les îles et les points les plus importants des possessions hollandaises aux Indes. J’allai trouver les directeurs des deux compagnies, M. Cores de Vries et M. Fraser, pour les prier de me faire une diminution sur le prix du passage. Qui peut se figurer ma surprise et ma joie, lorsque ces messieurs m'accordèrent la permission de me servir gratuitement de leurs bateaux pour toutes les directions qu'ils suivaient!?
Dès le 15 novembre, je quittai de nouveau Batavia sur la Reine des Pays-Bas, commandée par le capitaine Chevalier
1. Les permis de circulation qu’on me donna portaient : De onder geteekende verleent by deze vrye passage als passagier de eerste klasse, ann Mevrouw Ida Pfeiffer vor eene reis von Sourabaya
et en destination de Samarang, sur la côte orientale de Java (trajet de 210 milles). Nous eümes un temps magnifique, et nous fimes la traversée en trente-sept heures. Nous perdimes rarement de vue la côte de Batavia, qui s’étendait comme une immense plaine le long de la mer, ce ne fut qu'en approchant de Samarang que nous aperçümes de nouveau une partie des montagnes, et entre autres l’Ungarang, qui a 1500 mètres de haut.
A Samarang, je trouvai chez M. le docteur Schmitz l’accueil le plus cordial. Il était Allemand, ainsi que sa femme; ils m’avaient écrit à Batavia, quoique je leur fusse tout à fait étrangère, pour m'inviter à descendre dans leur maison, dans le cas où je passerais par Samarang. J'avais déjà beaucoup entendu parler de la dame, à Batavia, comme d’une cantatrice très-distinguée.
La ville de Samarang est située dans une plaine trèsfertile, et est entourée de magnifiques arbres de tamarin, qui atteignent à une hauteur très-grande et ont un feuillage excessivement touffu. Les Européens habitent ici, comme à Batavia, en dehors de la ville.
Une des maisons les plus remarquables est l’habitation du résident‘. Antérieurement, cette maison était le palais
over den Molluskschen Archipel met eene der Stoomschepe zyner onderneming.
Batavia, 9 November 1852.
The bearer of these lines madame Pfeiffer has free passage as cabin passenger on board of any of the boats of this company.
Batavia, 6 november 1852.
M W 6; ° Directors of the n° 1, Steamboat company.
The agents of the company at Samarang and Sourabaya are requested to offer madame Pfeiffer all the assistance in their power in the persecution of her travels.
1. Les habitations des gouverneurs et des résidents appartiennent
du gouverneur, lorsqu’il en résidait un sur la côte orientale de Java. Elle est entourée d’un grand et beau jardin.
Ensute il faut citer l'hôpital, qui est l’ancienne demeure du résident.
J'ai visité les hôpitaux dans presque tous les établissements hollandais, et je les ai trouvés partout, même dans les plus petits endroits, parfaitement organisés, et les malades extrêmement bien soignés. Il me faudrait répéter de
chacun de ces excellents établissements ce que j'ai dit des
premiers. Les Hollandais semblent l'emporter sous ce rapport sur toutes les autres nations.
Dans l’hôpital dont je parle, les aliénés étaient particulièrement bien traités ; ils habitaient, au nombre de quatre ou six ensemble, dans des chambres hautes et spacieuses. | Lorsque j’arrivai.dans leur division, je ne pensais nullement me trouver au milieu d’aliénés. Autrefois on attachait les malheureux dans leurs violentes crises ; sous la direction.du docteur Schmitz, on a changé ce traitement : on agit maintenant avec les fous comme avec les enfants gâtés, et on leur diminue leur portion de nourriture pour un ou plusieurs jours, ce qui produit toujours le meilleur résultat.
La plus grande curiosité de la résidence de Samarang, ce sont les sources bouillantes de boue, qui se trouvent dans le voisinage du district de Grobogan. M. le résident Potter me donna des chevaux de poste pour faire ce trajet de 66° paals. Mme Schmitz eut la complaisance de m’accompagner, et nous quittämes Samarang, le 22 novembre, bien pourvues de toutes les choses nécessaires.
On peut arriver facilement en un jour à Grobogan;
mais à 36 paals sur la route, à Pennwangan, se trouvait .
une grande fabrique de tabac, dont Mme Schmitz connais-
toutes au gouvernement : le résident de Batavia seul est obligé de louer un logement.
sait le propriétaire, M. Klein. Nous n’allämes le premier jour que jusque-là. M. Klein nous fit voir tout l’établissement. Le tabac n’est pas tout & fait un monopole & Java; on n'est. pas tenu de le vendre au gouvernement à des prix fixes. On prend seulement de lui à ferme les terrains pour vingt années, et l’on reçoit en même temps le droit d'employer pour des prix fixes un nombre déterminé . d'ouvriers.
M. Klein a élevé, sur les terrains qu'il a affermés, huit grands séchoirs en bois, chacun de 225 mètres de long sur 30 de large et 12 de haut. Ici on ne recueille pas les feuilles de tabac, mais on coupe les plantes au pied, et on les suspend ainsi. Quand les feuilles sont sèches, on les retire, on les met en grand tas et on l&s laisse fermenter par leur propre chaleur. La confection, des cigares est excessivement simple, On enduit.les grandes feuilles avec une colle fine de riz; on roule dedans des feuilles plus petites, on coupe les cigares en häut/et en bas d’après. une mesure fixe, on les fait sécher une seconde fois et on les emballe.
Le 23 novembre, je continuai ma route à travers les districts de Damak et de Grobogan jusqu'aux sources. de boue. Le chemin passait, comme la veille, à travers des plaines immenses, dont l’uniformité m’ennuyait un peu. On apercevait dans le lointain, du côté de l’intérieur, l’Ungarang, le Merai, le Merbabu, et le long de la mer les promontoires peu élevés de Sumbing et Sindoro.
Ce pays est appelé, pour sa fertilité, le grenier de riz de Java, et cependant, en l’année 1849, il y eut une famine épouvantable. La récolte de riz avait été mauvaise, et des milliers d'hommes périrent. Des témoins oculaires m’ont raconté qu’on ne pouvait se faire aucune idée de la misère et des scènes épouvantables de cette époque, Dans toutes les huttes gisaient à terre des morts, des agonisants, des corps à moitié putréfiés, car les vivants
n’avaient souvent plus la force de faire enlever les morts. Partout on ne rencontrait que de véritables squelettes ; des enfants affamés, qui avaient perdu leurs parents et leurs
amis, erraient en poussant des gémissements et en demandant du pain à grands cris: Les hommes et les femmes tombaient d’inanition dans les rues, et y expiraient. On dépouillait les cocotiers de leurs couronnes pour en faire cuire les feuilles et pour les manger; ettelle était la croyance de ces malheureux à la fatalité que, quand ils tombaient à. côté des sacs pleins de riz qui se trouvaient à la porte ou à l’intérieur des magasins, ils s’écriaient en luttant contre la faim : « Dieu fait peser ce sort sur nous. » Aucun magasin ne fut pille.
Plusieurs particuliers envoyèrent des rapports sur cette calamité inouie au gouvernement et même au gouverneur M. Deimar van Twist, qui à cette époque n'était pas encore aux Indes, où il n’alla qu'én l’année 1851. Le
*gouvernement sembla ne vouloir croire que ses propres membres et demanda des rapports officiels au résident de Samarang, M. B.... Croirait-on que cet homme eut la cruauté de déclarer que tout cela n’était qu’un mensonge ? ‘Il voulait même savoir les noms de ceux qui avaient écrit les rapports pour les punir’. Lorsque le gouvernement apprit la vérité, il était trop tard pour des milliers d’individus*. Beaucoup de ces malheureux étaient déjà si faibles, qu'ils ne pouvaient plus supporter la nourriture.
Les rues, les villages étaient pleins de cadavres, l’infection de l’air avait donné naissance à de cruelles épidémies, et 120 000 hommes avaient péri dans l’espace de
1. N'aurait-on pas pu facilement envoyer sur-le-champ un employé sûr, pour voir par lui-même le véritable état des choses ? Sans doute, si on ne l’a pas fait, c’est qu’il ne s'agissait que de la vie des hommes, et non des corvées ou du payement de l'impôt.
2. Je ne cite naturellement ici que le fond des dépositions des témoins sûrs, dont la parole ne permet aucun doute.
treize mois, de septembre 1849 à octobre 1850; de plus, 20 000 hommes avaient émigré. Et que fit-on au résident et au résident adjoint? On pensionna le premier en lui donnant un revenu annuel de 6000 récépissés, et on envoya le second comme résident dans une autre province.
Encore aujourd’hui le district de Grobogan, qui eutle plus à souffrir, a quelque chose de triste et de sombre. Quoique la nature infatigable ait couvert de son tapis de verdure les champs des morts, elle n’a pu ni redonner l’animation aux cabanes et les préserver de la ruine, ni rendre aux arbres leurs couronnes. L’alang-alang et les broussailles couvraient une grande étendue de terrain qui servait à de nombreux sangliers à prendre leurs ébats. Dans peu d’années tout sera redevenu plus riche que dans le principe; les fugitifs rentreront dans leurs cabanes délabrées ; la terre, reposée, produira deux fois plus, et le voyageur traversera la plaine sans se douter le moins du monde des scènes d’horreur qui s’y sont passées. M. B.... pourra-t-il aussi effacer ces scènes de sa mémoire?
On aperçoit le bouillonnement des sources de boue à une distance de quelques paals : on dirait les flots de la mer qui se brisent. La boue monte aussi haut qu'une vague, et la vapeur qui s’en échappe peut se comparer à la pluie fine qui tombe d’une lame écumante. Nous approchämes à un demi-paal de la source. Des chaises à porteurs, envoyées d’avance par M: le résident adjoint qui nous accompagnait, nous servirent à nous approcher davantage.
Nous pûmes, au moyen de planches, arriver jusqu'au bord de la source principale. Son bassin peut avoir 30 mètres de diamètre : il est entièrement rempli de boue, mais une petite partie seulement bouillonne comme des lames, le reste est presque solide. La source de boue dans ce bassin a un diamètre de 4»,50; elle montait tout au plus à 1,20; par un temps de pluie continue, on dit qu’elle s’élève plus haut. Il y a des bouillonnements de
boue peu considérables dans plusieurs endroits du bassin : des bulles de gaz ou d’air sortent presque partout. Non loin du grand bassin s’en trouve un autre petit, de 1”,80 à %mètres de diamètre, dont on peut s'approcher excessivement près : la boue, qui s’élève à peine à 30 centimètres, est tiède. Nous jetämes dans le bassin un bâton de bambou assez grand, qui fut bientôt. soulevé par la force souterraineet rejeté par-dessus le bord. La grandesourceest beaucoup plus chaude que la petite. La boue a un goût trèssale. Beaucoup d’habitants des environs en emportent chez eux et recueillent le sel en faisant écouler l’eau. Ces sources méritent certainement d'être vues ; elles ne me surprirent pas néanmoins beaucoup, car j'avais déjà vu, en Islande, des choses beaucoup plus extraordinaires en ce genre.
Dans le voisinage des sources de boue se trouvent aussi
des sources de sel, ou pour mieux dire, des puits de sel, puisqu'on y va par des ouvertures carrées de 1”,20 de large et de 12 mètres de profondeur. Ils ont dans les temps “secs une chaleur de 45 degrés Reaumur; dans les temps de pluie, une chaleur de 35 degrés. Les ouvertures sont garnies de poutres pour empêcher l'éboulement de laterre. On: puise l’eau et on la conduit dans de grands bassins où “onla laisse jusqu’à ce que le peu de boue qu'elle contient soit déposée. Puis on fait courir l’eau dans les conduits bien secs reposant sur des échafaudages d'un mètre de haut, et on la laisse s’évaporer au soleil. Le dépôt est le sel, qui forme de petits cristaux blancs et qu’on recueille avec des coquilles.
Il y a beaucoup de ces puits de sel dans le pays. Le produit net de l’année est de 10 000 picouls de sel. On ne put pas me dire combien cette eau produit de sel pur.
Nous retournâmes des sources de sel à Grobogan avec M. le résident adjoint, et nous acceptämes avec plaisir son aimable invitation de passer la nuit chez lui.
Le 24 novembre nous revinmes à Samarang, pour faire
aussitôt les préparatifs d’un voyage plus considérable dans l’intérieur du pays.
M. le résident Potter m’accorda des chevaux de poste pour tout son district, et m’assura que les autres résidents feraient certainement la même chose. Il m'engagea à’ visiter surtout les beaux temples hindous et les principautés. libres de Djogokorta et de Surakarta.
M. et Mme Schmitz m’accompagn?rent dans ce voyage.
Nous quittämes Samarang le 26 novembre, et-nous fimes 48 paals pour aller à Magelang, dans la résidence de Kadou. Nous mîmes neuf heures à faire ces 48 paals, car l’on passe toujours par des montagnes de 600 mètres de haut, et mème de plus de 1300 mètres entre Salatiga et Magelang. On-ajouta souvent à notre attelage de six chevaux un renfort de buffles.
Ce long trajet nous fut très-agréable à*tous, car les paysages étaient excessivement riches et variés. La mer apparaissait dans le lointain au-dessous de nous comme un miroir sans bornes ; une seconde mer de montagnes, de collines et de vallées, nous entourait. A l’ouests’élevait majestueusement le Sumbing (3275 mètres); à l’est, le Merapi (2470 mètres), le Merbabu; au nord, l’Onelong, le Telo-Mayo et le Jambou-Mayo; au sud, la montagne Minore. La plus belle vallée était celle d’Ambarawa : elle est couverte d'un magnifique gazon et de bosquets charmants. Malheureusement cette beauté n’est en partie qu'un masque, La plus grande partie de cette vallée cache un marais trompeur qui, dans plusieurs endroits, n’a pas de fond.
Quelques paals avant,- nous avions passé au petit fort : Ungarang, qui, à cause de sa haute position, est si sain qu’on y envoie beaucoup de militaires malades. On y a établi aussi un spacieux hôte] pour les particuliers.
Dans la vallée d'Ambarawa se trouve le fort Guillaume I"; il forme un carré régulier et est le plus grand de Java.
A trois heures de l’après-midi nous arrivâmes à Mage-
lang, situé à une hauteur de 350 mètres. M. le résident Gaillard eut la bonté de me donner l'hospitalité. Le docteur Schmitz descendit avec sa femme chez un ami. La maison qu’habite le résident est des plus belles, sa situation des plus ravissantes. Le jardin attenant mériterait le nom de parc : il est arrangé avec beaucoup de goût et orné de beaucoup d’antiquités tirées des temples hindous du voisinage, et parmi desquels se trouve le taureau sacré.
Tout près de Magelang, il y a une montagne isolée que les habitants prétendent située juste au centre de Java, et qu’ils appellent à cause de cela le Nombril de Java.
A Magelang, j’eus un grand plaisir à faire connaissance de mon cher compatriote, M. Wilson, dont j'avais déjà vu et admiré les travaux à Batavia. |
M. Wilson avait été chargé par le gouvernement hollandais de dessiner les monuments hindoùs et particulièrement le temple Boro-Budoo, à l'intérieur et à l’exterieur, avec la plus grande exactitude. Il venait de finir cette tâche colossale, et il allait repartir pour Batavia.
Nous restämes un jour à Magelang. Le lendemain matin, M. Wilson nous accompagna au temple de Boro-Budoo et eut la complaisance de nous servir de guide et de cicerone.
Le temple, comme construction, n’a rien de beau ni de remarquable. Il consiste en murs de 3 ou 4 mètres, adossés à une colline qu’ils coupent entièrement comme de terrasses, et forment un carré régulier de 108 mètres de diamètre. Il y a ainsi cinq galeries superposées qui s’élèvent jusqu’à un petit plateau au-dessus duquel il y a trois nouvelles terrasses. Au faîte de l'édifice se trouve le sanctuarium, grande cloche, malheureusement écroulée en grande partie, sous laquelle est assis un bouddha qui est resté exprès inachevé, car les Hindous disent que le Très-Saint ne peut pas être achevé par la main des hommes".
1. Au sommet du temple, je priai M. Wilson d'écrire son nom sur mon album.
: La hauteur des cinq premières terrasses est de 27 mètres; celle de tout le temple, avec les trois dernières terrasses et la cloche supérieure, de 36 mètres. Sur la terrasse la plus élevée sont placées 24 cloches à jour, sur la seconde 28, sur la troisième 32, chacune avec un bouddha assis. En tout, le temple contient 505 grandes statues de Bouddha et 4000 bas-reliefs sculptés à l’intérieur et à l'extérieur des galeries. Il n’y a pas la plus petite place vide sur les murs; tout est couvert de figures humaines, Mae: : 1a et de sculptures.
M. Wilson n’a mis que quatre années pour dessiner cette innombrable quantité de statues, de bas-reliefs, de figures et d’arabesques. Le temple avec tous ses ornements est dessiné à la plume sur 400 grandes feuilles de papier vélin, et sera conservé ainsi à la postérité, même löngtemps après qu’il ne sera plus lui-même que décombres.
Les bas-reliefs représentent la première histoire des Indiens, la création de l’homme, la sainteté toujours croissante de Bouddha, etc. Cette histoire de la création a beaucoup de ressemblance avec la nôtre.
Les figures et les groupes des bas-reliefs me parurent faits et disposés avec beaucoup plus d’exactitude, de goût et d'art que ceux des temples d’Elora, d’Adjunta, et autres que j'avais vus dans l’Inde anglaise; mais je trouvai les arabesques beaucoup moins élégantes, les cloches et les figures beaucoup plus petites. Pour la construction du temple, on ne peut naturellement pas établir de comparaison avec les temples grandioses de l’Indoustan, puisque, comme nous l'avons déjà dit, il ne se compose que de murs parallèles, On y retrouve, comme dans l’Indoustan, la construction sans mortier et-les cintres formés par l'avancement des pierres superposées.
On suppose que le temple de Boro-Budoo, comme les autres temples hindous de Java, a été construit au vıme siècle
de notre ère. Combien cette époque doit-elle avoir produit d'artistes, pour faire tant d'œuvres gigantesques !
Quoique le culte hindou ait été détruit et remplacé par J'islamisme au xv* siècle, et que tout Java ait embrassé le culte mahométan depuis cette époque, les Javanais viennent encore aux temples, à certaines époques, pour faire leurs prières. Les bouddhas du temple de Boro-Budoo sont particulièrement adorés par les femmes. Beaucoup de mères y viennent en pèlerinage avant leurs couches pour y prier la divinité, et après pour la remercier. Les fiancés y expriment leurs désirs secrets. Une partie de l’ancien culte est ainsi passée dans le nouveau et s’est confondue avec lui.
Le temple de Boro-Budoo est malheureusement déjà presque en ruine; arrive un tremblement de terre... et’ ce ne sera plus que décombres. Beaucoup de murs.et de pierres sont si mal superposés ou unis, qu’on ne peut rester ou passer dessous qu'avec anxiété : il semble qu’un coup de vent suffirait pour tout renverser. L'artiste enthousiasmé pouvait seul oublier le danger, et rester là pendant des années entières. Souvent des pierres détachées tombaient à côté de lui; il y avait peu de temps encore, à la suite d’une faible secousse, il était tombé une niche entière. M. Wilson eut aussi beaucoup à souffrir de la chaleur ardente qui se formait dans l’étroit espace entre les murs, et qui n’était tempérée par aucun souffle d’air.
- A une distance d’un paal seulement, se trouve l’élégant petit temple Mendut. Il peut avoir 6 mètres de diamètre et 15-de hauteur, et se termine en coupole; les pierres se tiennent par leur propre poids, comme dans les cloches de Boro-Budoo. Les amateurs prisent surtout ce petit temple; ils admirent beaucoup la voûte et l'élégance des arabesques, les trois figures assises qui, si elles étaient debout, auraient près de 5 mètres de haut; la rondeur des formes, la symétrie parfaite des membres, la noblesse de la
physionomie, font de ces statues le chef-d'œuvre de la statuaire hindoue. La figure du milieu représente un bouddha; les deux autres représentent des rois.
Près de-ce bijou de l’art, nous primes congé de M. Wilson, et nous fimes encore 18 paals pour aller à Djogokarta, capitale de la principauté libre du même nom.
Les deux principautés libres de Djogokarta et de Surakarta formaient, il y a un peu plus de cent ans, un puissant royaume sous le nom de Mataran. :
Deux-frères s’en disputèrent à cette époque la possession par une guerre de quinze années. En 1752, ils conclurent la paix et se partagèrent le royaume. Tous deux étaient déjà sous la protection de la Compagnie hollandaise; mais ils jouissaient d’infiniment plus de liberté et d'indépendance qu'aujourd'hui. Enfin, en 1825, le prince Diepo-Negoro, en partie par ambition, en partie pour se venger du mépris des employés hollandais, souleva et entraina les deux royaumes dans une guerre contre les Hollandais qui dura cinq années, et qui coûta 6000 hommes et plusieurs millions de roupies. Il en résulta pour les princes indigènes que les Hollandais leur prirent une grande partie de leur pays, et les mirent tout à fait sous leur dépendance. Ils portent encore le titre de princes indépendants, mais ils ont à côté d’eux un résident hollandais qui les surveille et les garde, comme les Anglais font des princes libres de l’Indoustan. Ils ne peuvent, sans la permission du résident, recevoir aucune visite ni aucune lettre; ils ne peuvent même jamais quitter leur palais: En revanche, ils reçoivent du gouvernement hollandais un traitement annuel ou une indemnité; le sultan de Djogokarta a 480 000 roupies, le susuhunan‘ de Surakarta a 648 000 roupies.
A Djogokarta, à la suite d’une aimable invitation du ré-