‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 28 sur 67 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Macassar. — Banda. — Tremblement de terre. — Plantation de muscade. — Amboine. — Excursion à la Negeri-Emma. — Saparoua. — Ceram. —Voyage à pied dans l’intérieur de Ceram. -— Arrivée à ‘Wahai. — Les Alfores. — Retour à Amboine. — Ternate. — Visite faite au sultan.

Le 14 dent je m’embarquai sur le vapeur Banda pour Macassar (440 lieues marines), principal établissement des Hollandais à Célèbes.

Depuis Surabaya jusqu’à la côte de Célèbes, je vis peu de chose. Le vaisseau était très-petit, la mer extrêmement houleuse, et quoique j’eusse voyagé bien des années, fait des milliers de milles sur des voiliers et des vapeurs sans jamais payer de tribut à’ la mer, je n’en fus pas moins aussi malade qu’un novice peut l'être à son premier voyage.

Ce n’est que le 17 décembre que je montai de grand matin sur le pont pour saluer la côte de Célèbes, plaine monotone, bornée au fond par des montagnes peu élevées.

Macassar (Udjong-Pandang), siége du gouvernement hollandais à Célèbes, est une petite ville d'apparence presque européenne, avec un fort.

Les Européens habitent tous les uns près des autres dans de misérables bicoques en pierre, le long du beau pré nommé Hendrikspad. La maison du gouverneur est également petite et de peu d'importance.

Le ministre protestant Domine Mathes me donna l’hospitalité.

Je fus encore assez malheureuse pour arriver dans la saison des pluies, et je ne pus visiter que le bazar, où je

vis une assez grande foule de peuple. Je trouvai les indigènes, les Macassares et les Bouginèses, quoique issus de la race malaise, moins laids que les Javanais, grands et forts, avec une physionomie mieux formée et un teint plus clair.

Comme quelques jours plus tard le vapeur sis allait de Macassar à Banda, une des îles Moluques, et que pendant les pluies il ne fallait pas songer à faire des excursions dans l’intérieur de Célèbes, je résolus de profiter de cette occasion et de continuer mon voyage, esperant, comme à Sarabaya, jouir d’un temps plus favorable à mon retour.

Le 21 décembre, je me retrouvai à bord avec mon Fe capitaine, M. Bergner. Nous fimes la traversée de l'île Banda (690 milles) en trois jours et demi. En dehors de quelques îlots montueux, nous ne découvrîmes rien.

__ Le 24 décembre nous vimes apparaître le Gunong-Api, la plus haute montagne de Banda (550 mètres), et d’où s'élèvent constamment, du côté du nord-ouest, des colonnes de fumée. A neuf heures du soir, et par un beau clair de lune, nous enträmes dans la baie, bornée d'un côté par le volcan, et de l’autre par une riante chaîne de collines plantée entièrement de muscadiers. La petite ville de Banda, située sur le revers du Gunong-Api, est toujours exposée au plus grand danger, car une éruption l’engloutirait infailliblement; mais, chose étrange, la montagne fume toujours sans qu’il y ait jamais eu d'éruption. Seulement pourra-t-on toujours se fier à ce calme?

Nous étions arrivés si tard, que le capitaine débarqua -seul avec le paquet de la poste. Nous autres passagers, nous restämes sur le pont. Nous étions à causer de chose et d’autre, et nous parlions de la joie qui devait régner ce soir, la veille de Noël, dans les cercles de nos familles, et du bonheur des enfants occupés à jouer gaiement et à t6moigoer leur surprise des cadeaux qui leur arrivent de toute

. parts comme par enchantement, lorsqu’un Arabe monta soudain à bord du navire. Étonnée de cette wisite à une ‘ heure aussi avancée de la nuit, nous entourâmes l’Arabe pour savoir le motif qui l’amenait.

Bientôt la douce satisfaction que nous éprouvions un instant auparavant se changea en une douleur poignante. L’Arabe nous raconta que le 26 novembre, à huit heures du matin, un terrible tremblement de terre avait eu lieu dans l’île. Plusieurs maisons s'étaient écroulées, et toutes les autres avaient été tellement endommagées que personne ne pouvait plus les habiter, Heureusement la catastrophe était arrivée dans le jour. Au moins tout le monde avait pu fuir et personne n’avait péri; mais tous les objets fragiles, tels que glaces, lampes, verres, vaisselle et bouteilles pleines de vin, de liqueurs et autres boissons, avaient été brisés. On était encore sous" l’impression de cette affreuse scène lorsqu’& huit heures et demie il y eut une nouvelle secousse; l’eau, d’abord refoulée dans la baie, reflua ensuite avec fureur et avec une force irrésistible vers la côte, monta toujours et bientôt s’éleva à une telle hauteur, qu’elle la dépassa de plus de 7 mètres. Par deux fois le fond de la mer fut mis à nu, tous les petits bateaux et canots furent lancés contre la côte, qu’ils couvrirent de leurs débris. Plus de quatre-vingts personnes avaient été noyées. Un grand navire amarré dans la baie s’enfonga deux fois et ne fut sauvé que par la présence d’esprit du capitaine, ui aussitôt le câble de l’ancre; mais il ne pute pré r d’une voie d’eau considérable. On était encoreà le radouber dans la baie, Le second tremblement de terre avait détruit de nouveau beaucoup d’édifices et brisé des milliers de muscadiers couverts par l’eau de la mer.

Le récit de l’Arabe était affreux. Malheureusement le capitaine à son retour le confirma de point. Es point Cette nouvelle fit une si forte impression sur quelque ues passagers, que le lendemain ils assurèrent ne pas avoir fermé l'œil

la nuit, dans la crainte, disaient-ils, de voir-un nouveau : tremblement de terre ou de mer. ;

Quand il commença à faire jour, nous mîmes pied à terre et nous pûmes nous convaincre par nous-mêmes des terribles devastations qui avaient eu lieu. Plusieurs maisons ne présentaient plus que des ruines, toutes étaient plus ou moins endommagées, les provisions en partie detruites, en partie entassées en plein air devant les maisons; les habitants dormaient à côté dans de petites cabanes de bambou, élevées à la hâte. Il n’y avait que les casernes et les habitations des officiers, construites en bois et éloignées de quelques centaines de pas de la ville, qui n’avaient presque pas souffert. Il est assez singulier que dans cette île, où les tremblements de terre sont assez fréquents, les maisons soient toutes construites en pierre '.

Le resident ne put me recevoir, sa maison étant trop endommagée. M. Krause, un Allemand, chirurgien-major, me donna un asile dans sa maison de boïs.

Je fis encore le même jour une promenade autour du volcan Gunong-Api. Je voulus même en faire l’ascension ; mais le docteur Krause, qui y était déjà monté plusieurs fois pour botaniser, m'en dissuada en m’assurant que je n’y verrais rien, que la montagne se terminait en un cône fermé, et ne présentait que quelques fentes d’où sortaient par tourbillons de fortes vapeurs de soufre.

Le lendemain je visitai la grande plantation de mus= cades de M. Meyer, qui compte 15000 muscadiers. Om appelle les plantations de muscades perkes, et les plan= teurs perkeniens.

Une plantation de muscade ressemble-tout à fait A une forêt. Les arbres ont de 12 à 15 mètres de haut, une large circonférence, et ne sont pas alignés en rangées droites.

1. Quand je revins plus tard à Java, je lus dans les journaux que par suite de ce tremblement de terre la moitié des Moluques avait été détruite. Quelle exagération !

$-! défendent les muscadiers, qui des racines, contre les vents qui

a est |. ie patrie du muscadier. Cet de ici aucun soin et devient bien plus fort po e. Il commence à porter des innée RO à l’âge de qua avan Dee r, il porte bien plus ns 1 eille dep. Chaque arbre =“ par a 3800 noix, Il y en a quelquesuns qui en produisent jusqu'à 4000. La récolte dure toute l’année, On va tous les matins dans les perkes cueillir les noix mûres, on détache la fleur dont elles sont enveloppées, et ,on fait sécher au so noix qui tombent d’elles-m celles que l’on cueille. Env font une livre; cinq livres de t 2 Le perkenien reçoit du gouvernement un florin de cuivre pour une livre fleur et pour quatre livres de noix.

La culture de la noix de musçade est un monopole à anda et dans les petites Îles environnantes qui en font artie..Le propriétaire peut affermer ou vendre les perkes, is il ne peut pas abattre un seul arbre sans l’assentide l’inspecteur du gouvernement. Cet inspecteur inte les perkes tous les ans, désigne les arbres qu’ on

1. L'arbre nanarin est de la famille des arbres canaries; il produit

une amande très-grasse dont on tire de l’huile qui est bien plus fine

que huile de coco, et qu’on emplois aussi, dans la cuisine, pour assaisonner les mets,

La

Le 27 décembré, le vapeur devait repartir. Comme il n’y avait pas grand’chose à voir dans cette petite île, et que si je ne profitais pas du bateau en partance, il m’en aurait fallu attendre un autre pendant un mois, je n’hésitai pas longtemps et je retournai à bord. |

Nous quittämes Banda dans l'après-midi pour nous rendre à la petite île d’Amboine, éloignée de 144 milles. Le temps était magnifique ; si bien que le 28 décembre, au matin, nous étions à l’ancre devant Amboine.

La baie d’Amboine a 16 milles de long sur 6 de large à l'entrée, mais un mille seulement à Amboine, située vers le milieu. Toute la baie est entourée de chaînes de collines et de montagnes, dont les cimes les plus élevées, le Sytham et le Sirymoh®, ont, dit-on; de 9 à 1200 mètres. Les chaînes de &gllines se distinguent par une riche végétation; les forêts alternent avec les prés et les plantations d’aromes ; le beau palmier panaché de sagou domine partout; le palmier d’areka à la tige élancée et le cocotier dépassent les arbres à larges feuilles.

J'avais entendu soutenir que l’entrée de Banda, et surtout celle d’Amboine, pouvaient rivaliser pour la beauté avec celle de Rio de Janeiro. L’entrée de Banda est ravissante, celle d’Amboine l'est encore plus; mais ni l’une ni l’autre ne sauraient être comparées avec l'entrée magnifique de Rio de Janeiro, qui n'a pas de pareille. On pourrait plutôt faire un rapprochement avec celle de Suntos, qui est à 400 milles de Rio de Janeiro. :

Amboine, siége du gouverneur des Moluques, ne compte que 1500 habitants, et a plutôt l'air d’un village que d’une ville. Elle est protégée par le fort Victoria. La résidence du gouverneur, éloignée d’un paal de la ville, et située à Batugadja, se compose d’une petite maison de bambou tout à fait insignifiante. Le gouverneur, M. Vischer, ne put pas me recevoir chez lui, la seule petite chambre d’ami qu’il avait étant déjà occupée. Je trouvai un asile

chez M. Roskolt, le directeur du séminaire pour les instituteurs primaires.

“ M. Roskolt avait été envoyé, en 1835, par le gouvernement hollandais à Amboine, pour y fonder ce séminaire destiné à recevoir douze jeunes gens du pays, à qui l’on donnait, avec l'instruction, la nourriture, l'habillement et tout ce dont ils avaient besoin. La somme affectée à ce but fut versée entre les mains de M. Roskolt, sans que le gouvernement lui demandât compte des dépenses. Dès la première année, M. Roskolt, ayant reconnu que la somme pouvait suffire à dix-huit pensionnaires, demanda l'autorisation d'admettre six élèvés de plus. Indépendamment de ces élèves réguliers, M. Roskolt permet encore à dix ou doué jeunes gens de suivre les cours, et c’est parmi ceuxci qu’il choisit ensuite les plus capables pour les faire entrer comme internes au*Séminaire. L'instructiongeomprend la connaissance exacte de la langue malaise, tant parlée qu’ecrite, des notions de religion, Far de géographie, et le chaht des psaumes.

Les naturels d’Amboine et des petites Îles voisines sont chrétiens. Du temps des Portugais, ils étaient catholiques; ajourd'hui, ils sont protestants.

Dans tout grand village, qu’on appelle ici negeri, il y a un maître d'école qui remplit en même temps les fonctions de prêtre, et qui récite les prières et les chants. Il ya quelques villages si grands, qu'il s’y trouve jusqu’à deux cent cinquante enfants confiés aux soins d’un seul maître d'école. Je visitai, dans mes excursions à Amboine, à Saparoua et à Ceram, plusieurs écoles de village, dont les maîtres avaient été les élèves de M. Roskolt. Les enfants écrivaient assez proprement, calculaient bien et ne chantaient pas trop mal les psaumes. Involontairement, je sentis naître en moi le désir de voir tous les enfants des villages en Europe aussi bien instruits que l'était cette jeunesse malaise. Les efforts de M. Roskolt ne sont pas

restés stériles ; ses travaux ont déjà été couronnés d’assez beaux succès.

De même que Banda est la patrie du muscadier, de même Amboine est celle du giroflier. Aussi le gouvernement attache-t-il une grande importance à cette plantation et en a-t-il fait un monopole. Chaque chef de famille est obligé, selon la qualité du terrain, de planter de trente à quatrevingts arbres, et d’en entretenir toujours le même nombre.

Autrefois , on plantait le muscadier exclusivement à Banda et dans les petites îles voisines; le giroflier, au contraire, n’était cultivéqu’à Amboine et à Saparoua. Ces deux espèces d’arbres furent détruites dans les autres îles Moluqués: Mais aujourd’hui on peut les planter dans toutes les îles, et elles ne constituent un monopole que dans celles dont nous avons parlé plus haut.

Leigiroflier-commence à porter des fruits de la douzième à la quinzième année, et ne meurt qu’à l’âge de cent ans. Il produit d'une à vingt livres. La récolte n’a lieu qu’une fois par an, depuis le mois de novembre jusqu’au mois de janvier. Les clous de girofle sont séchés à l’ombre. On

donné au planteur, depuis peu, 30 deniers par livre, tan=

dis qu’autrefois il était obligé de se contenter de 24. On doit cette élévation de prix au gouverneur général actuel, M. Deimar van Twist '';

Les naturels du pays savent faire avec les clous de girofle de fort jolis objets, tels que vases, bateaux, paniers, etc. IL faut qu’ils achètent pour cela les clous de girofle du gouvernement à un prix excessivement élevé. En Hol-

1. A cette occasion, je dois encore remarquer que l’on a aboli, sous ce gouverneur général, tous les impôts que les marchands détaillants avaient à payer dans toutes les possessions de l’Inde hollandaise, pour toutes les provisions qu’ils apportaient au marché. Ces impôts étaient d'autant plus vexatoires, que le fermage du bazar était en grande partie dans les mains des Chinois, hommes excessivement durs et avides, qui se livraient à toutes sortes d’exactions envers le ‘peuple, et le trompaient et le rançonnaient au delà de toute idée.

lande, la livre de cette épice coûte une demi-roupie; ici, les indigènes la payent 2 roupies. En outre le droit d’exportation de ces jouets se paye très-cher.

Le muscadier est aussi planté assez fréquemment à Amboine; le cacaotier y réussit particulièrement bien, et le picoul de fèves se paye 60 roupies. Cependant l'arbre le plus important pour les naturels du pays, non-seulement à,Amboine, maïs dans toutes les îles Moluques, est le sagou. La moelle, forme la principale nourriture des indigènes; elle est pour eux ce que le riz est pour les Chinoiswet-des Indiens, et le blé pour d’autres peuples. . re

Ce palmier ne mûrit d'ordinaire que-dans aguinziäme année; on l’abat alors, on fend l’arbre, et on retire' amoelle au moyen d’une simple houe de bambou. Tout le troncest formé de moelle à peine entourée d’une &core® de 2ou 3centimètres d'épaisseur. La moelleest mise par fnorceaux dans üne espèce d’auge, faite avec le tronc du sagou creusé, et dont les bouts sont bouchés avec des morceaux d’etoupe battue. En lavant et en pétrissant la moelle, les parties farineuses se détachent des parties filandreuses. L’eau ; imprébnée de farine, passe, à travers l’étoupe qui tient lieu de crible, dans une autre auge, où l’on continue de laver jusqu’à ce que toutes les parties farineuses se soient détachées des filaments. Dès que la farine a déposé, on fait cou ler l’eau, ét la besogne se trouve faite. La farine, mouillée, est emballée par 25 à 30 livres dans des paniers qu’on fait sur les lieux mêmes, avec les feuilles vertes du sagou. Ce qu’il y a de particulier dans cette moelle ou farine, c’est qu’il ne faut jamais la laisser sécher et qu’il faut mettre de temps en temps dans l’eau les paniers remplis de farine.

On fait avec cette farine du pain et de la papeta, Pour la préparation du pain, on se sert de vaisseaux de fer ou de terre, divisés en petits compartiments qu’on chauffe d’abord au rouge, ‘et qu’on mouille en dedans avec, un peu d’eau. On les remplit ensuite tout à fait de farine,

on recouvre de-feuilles, puis d’une planchette sur laquelle on pose une pierre, et on laisse agir le mélange jusqu’à -ce qu’il s’en détache une vapeur, ce qui indique que les pains sont cuits.

La préparation de la papeta est encore plus simple. On verse d’abord. un peu d’eau froide sur la farine, on tourne jusqu’à ce qu’elle forme une pâte épaisse; puis on ajoute la même quantité d’eau chaude pour la rendre très-liquide, et ensuite on la laisse refroidir.

La papeta ressemble -à de la saumure ou à une colle de farine. épaisse. Le pain et la papeta, mangés sans mr À piquänts, ont un goût excessivement fade et

Auecsune semblable nourriture, le peuple n’a pas grand’chose àfairé pour vivre et pour s’entretenir. Des familles, qui n'ont que’fort peu de pieds de sagou, ou même qui n’en ont pas du tout, peuvent facilement gagner, avec peu de-travail, plusieurs centaines de livres de farine. Car il est d'usage que, toutes les fois qu’un homme va trouver le propriétaire d’un sagou en maturité, et qu’il lui dit‘: « Un de vos arbres est mûr, je vous l’abattrai, » le propriétaire ne refuse jamais son consentement. L'homme vient alors avec quelques compagnons, abat l’arbre, prépare et emballe la farine, travail qui exige trois ou quatre jours; en échange, il reçoit la moitié de la farine et il est nourri tant que dure son travail.

Le sagou, le pisang; espèce de bananier, viennent sans aucune espèce de cultüre. On conçoit donc facilement que le peuple soit plus indolent aux îles Moluques qu'ailleurs. Ainsi, lorsqu'on arrive par la vapeur, le lieu du débarquement est rempli de curieux et d’oisifs; mais pas un ne porterait à la ville vos bagages, quand même vous lui offririez un prix exorbitant. Il faut d’abord aller au bureau du bateau et se mettre ensuite à la recherche de porteurs. Souvent j'allais l’après-midi dans plus de douze ou quinze ca-

banes pour acheter quelque objet fait de clous de girofle, et partout je trouvais tout le monde ou qui jouait aux cartes, ou bien qui dormait.

1* janvier 1853. Nous fätämes le jour de l’an en faisant une promenade à la cascade voisine, Batou Gontung. Cette cascade n’a rien de remarquable, pas plus qu’une grotte qui se trouve tout près de là; mais un bain froid dans le petit fleuve et une promenade dans les superbes bois me dédomimagèrent amplement.

Pour faire un peu connaissance avec l’île d’Amboine, je la parcourus du nord au sud, et je poussai jusqu’au village d'Envna, éloigné à peu près de 8 paals. Pour les excursions dans Amboine, on sè sert d’une espèce de chaise à porteurs ou palanquin, les chemins n’étant praticables aux cavaliers et aux voitures qu’à quelques paals seulement autour de la ville.

Je ne voulais pas prendre de palanquin, car rien ne me semble plus désagréable que d’être porté par des hommes; mäis on m’assura que les montagnes étaient trop roides et trop escarpées pour que les Européens pussent.les gravir.

Je pris donc avec moi, par précaution, une chaiseä porteurs; mais je courus à côté d’elle. En effet, les montagnes

et les-collines sont excessivement roides et escarpées, et pour les franchir il ne faut pas être sujet au vertige; mais j'avais passé par bien d’autres difficultés à Bornéo et à Sumatra.

En trois heures, je fus à Emma.

Tout le pays, entre la ville d’Amboine et Emma, se compose de gorges et.d’anfractuosités en forme d’entonnoir ; il fallait toujours grimper, monter, descendre, ou bien avancer par des arêtes de montagne extrêmement étroites. Tout était couvert de superbes bois et d’une riche végétation. On voyait beaucoup de dusons, avec des girofliers ;

1. Toute plantation, tout jardin, porte, à Amboine, lenom de duson.

dans les forêts, il y avait beaucoup de sagous. Des hauteurs, on apercevait la mer des deux côtés de l’île. Les montagnes sont formées en grande partie de sable qui se détache et s’enlève très-facilement. |

Les negeris sont placées aux bords des gorges ou sur les crêtes des montagnes. Souvent les habitants n’ont pas dans le village un pouce de terrain uni. Pour grimper dans la montagne, les petits enfants d’ici feraient honte à plus d'une grande personne des plaines; ils grimpent et sautent comme des chamois.

Je restai quatre jours à Emma pour chercher des insectes. La chaleur était, il est vrai, étouffante, mais je la supportai aussi bien que si j'avais passé toute ma vie sous l'équateur.

‚De retour à Amboine, j’entrepris une excursion un peu plus longue à Saparoua et à l’île Ceram, une des plus grandes des Moluques : je tenais beaucoup à visiter cette dernière à cause de ses habitants, les Alfores sauvages.

Le 11 janvier, j’allai de nuit, par mer, au petit village de Pasco, situé à l’est d’Amboine, près de l’isthme à peine large de quelques centaines de pieds qui divise cette île en deux parties. J’arrivai à deux heures de la nuit; on fit passer les prauhs par l’isthme pendant la marée, et on continua le lendemain matin le voyage, pour aller à Thamahou (35 paals), negeri de Saparoua. De là je me rendis, à pied, jusqu’à la negeri Saparoua (7 paals), où se trouve un petit port et le siége d’un résident adjoint. .

Il ne doit guère y avoir beaucoup de promenades plus agréables que celle d’Ihamahou à Saparoua; toute la petite île ressemblait à un riant jardin. Le chemin est excellent; il traverse de petits bois d'arbres fruitiers et des negeris considérables, où les maisons sont rangées sur une même ligne, mais séparées entre elles par des arbres et par de vertes pelouses, et entourées de haies vives. Les vues su-

perbes dont on jouit des petites hauteurs dépassent toute idée. On voit Amboine, Ceram, Harakou, et beaucoup d’autres iles; on voit la mer, formant ici une anse, là une baie, ailleurs un canal, et s'étendant au delà de Saparoua en une plaine infinie. Ce spectacle offrait beaucoup de ressemblance avec les Cyclades, en Grèce; seulement, les groupes d’iles sont ici bien plus beaux, grâce à la richesse de la végétation.

A'Saparoua, je rencontrai le gouverneur, M. Vischer, qui était venu d’Amboine sur un vaisseau de guerre, parce qu'on craignait une révolte des naturels du pays. Ceux des colonies éloignées sont souvent exposés aux oppressions et’ aux vexations de fonctionnaires durs et intéressés. C’est ce qui semblait aussi avoir lieu ici, et le gouverneur voulait examiner l’état des choses par lui-même. J'ai déjà fait remarquer, en parlant de la famine dans le pays de Samarang, que les fonctionnaires qui se rendent coupables d'infraction à la loi, ou d’excès dé pouvoirs sont peu punis, ou quelquefois ne le sont pas du tout. Dans les contestations avec les indigènes, c'est presque toujours au fonctionnaire, et presque jamais à l’indigène qu’on donne raison: A la plus petite négligence, les malheureux sont souvent réprimandés et punis, comme s'ils avaient commis lé plus grand crime. Moi-même je vis un: jour, attaché à une planche, un indigène À qui l’on allait donner cinquante coups de jonc sur le dos nu. Quand je demandai quel était le délit du patient, on éluda la réponse, ce qui prouvait que la punition n'était pas ‘en harmonie avec la faute. Dés hommes dignes de foi m’ässurèrent que l’on distribuait souvent jusqu’à cent coups de canne, quoique le gouvernement ne permit d’en don-. ner, au maximum, que trente. Quand ces pauvres gens ‘sont appelés devant des fonctiontaireS,ou des officiers, ils tremblent quelquefois à tel” poinik que les paroles expirent sur leurs lèvres. Dans l’Inde anglaise, j'eus aussi

souvent l’occasion de remarquer la même chose. Les employés et ‘les officiers: postés loin du centre du gouvernement, et qui échappent si facilement à tout contröle, ne devraient-ils pas. être punis, quand ils outrepassent leurs droits, bien plus sévèrement que le naturel du pays, à qui les lois ont été imposées par la force des armés? Mais voilà ce qui arrive presque dans tout l’univers. Un pauvre malheureux commet-il une faute même légère, le plus souvent par ignorance et parce qu’il ne connaît pas les.lois, il en est puni rigoureusement; tandis que l’homme distingué par sa naissance et par son instruction trouve des juges indulgents et cléments. Celuici ne inériterait-il pas, au contraire, une double punition, précisément , parce: qu’il est éclairé.et qu’il a hé conscience de son délit?

Une chose très-désagréable pour le voyageur, et qui me appelait Naples. ainsi que ma chère patrie, l’Autriche, “est l'exhibition perpétuelle du passe-port dans les possessions hollandaises. A Batavia, je fis viser mon passeport pour aller aux Moluques. A Samarang , à Sarabaya, à Amboine, il me fallut en faire autant, et ainsi dans presque tous les endroits où résidait quelque fonctionnaire. À Saparoua, la fureur des passe-ports est, dit-on, poussée si loin, qu’un pêcheur ne peut pas: partir pour la pêche sans être muni d’un passe-port. C’est là, certes, une vexation inouie!

Déjà, à Amboine, j'avais prié le gouverneur de me pröter son appui pour le voyage de Wahay, sur la côte septentrionale de Ceram: Je voulais traverser par terre l'intérieur de cette île, habitée par les: Alfores, peuple ; sauvage, encore bien plus avide de têtes que ne le sont les Dayaks. Jusqu'ici, il n’y avait eu que deux Européens qui eussent osé entreprendre un voyage aussi dangereux, et Jun d'eux s'était mème fait accompagner d'une escorte de ‘cent cinquante hommes, Sans l'assistance du gouverne-

ment, il est impossible de trouver des hommes de bonne volonté; car une tribu a peur de l’autre. Cependant, malgré tout, ‘j'étais disposée à me contenter de quatre hommes; mais le gouverneur m'assura qu’il m’en fallait au moins vingt, parce que, au-dessous de ce nombre, personne ne me suivrait. Il ajouta que, toutes les fois qu’il y avait une nouvelle pressée à transmettre à Wahay, par terre (car d'ordinaire ces messages se font par eau), on envoyait toujours vingt hommes.

Munie de lettres pour quelques régents, qui à Ceram sont àpeu près autant que nos maires de village, et accompagnée-des vœux les plus sincères pour l’heureuse issue-de mon entreprise hasardeuse, je commengai mon voyage & pied le 17 janvier dans l'après-midi. Le premier jour je ne fis que 7 paals et je m’arrötai à la negeri Noloth, dans l’île de Saparoua. .

Le lendemain, 13 janvier, je traversai la mer dans un prauh pour aller à 32 paals de là, à Makariki, dans l’île de Ceram. J'y arrivai si tard qu'il me fallut passer la nuit dans le prauh. :

Le 19 janvier, je me vis obligée de rester à Makariki. Le chef indigène. avait à rassembler les gens qui devaient m’accompagner. Le reste de la journée, ces gens, qui étaient pour la plupart des Alfores et des Malais, l’employèrent à se munir de provisions pour le voyage. Nous n’emportämes que des pains de sagou, des pisangs et de petits poissons séchés.

Le 20 janvier, de grand matin, commença le pénible et dangereux voyage. Les gens de Makariki me firent une | horrible description des routes : ils disaient qu’il me faudrait traverser constamment des éboulements de rochers, des flaques d'eau, gravir des montagnes très-escarpées, et demeurer la nuit à la belle étoile au milieu des bois; enfin ils me predirent que je ne tarderais pas À revenir sur mes pas. AE s

A peine eûmes-nous marché pendant une heure que nous nous trouvâmes en face d'un obstacle qui ne laissait pas que d’être, du moins pour moi, fort désagréable. IL fallait passer à la nage le fleuve Ruata, aussi large que profond et passablement rapide. De même qu'à Sigumpulang à Sumatra, je passai heureusement à l’aide de deux indigènes qui me donnèrent la main et me traînèrent après eux, Ce premier jour nous ne quittämes pas la plaine; pourtant le chemin n’en fut pas moins mauvais : il suivait constamment le large lit d’un fleuve qui n'était oceupe à present, car c’était la belle saison, que. par un petit ruisseau étroit et peu profond. Il nous fallait presque toujours passer sur de grosses pierres éboulées, et nous eûmes bien des fois, non-seulement à traverser le ruisseau en tous sens, mais à y marcher pendant de longues traites. Certainement le tiers de cette journée de 18 paals, nous le fimes dans l’eau. Joignez à cela que je souffrais beaucoup de la cha- * leur : car, quoique nous fussions entourés de bois, le lit du fleuve au milieu duquel nous avançions forcément était trop large pour que la fraîcheur de l'ombre pût parvenir jusqu’à nous. Cette journée ne nous offrit pas beaucoup de belles vues, car nous cheminâmes toujours entre des bois et des gorges. ‘

L’apr&s-midi à quatre heures nous fimes halte‘. Notre campement de nuit fut établi dans le lit du fleuve. Les Alfores dressèrent rapidement trois toits de feuillage sous lesquels nous nous abritämes, et bientôt s’élevèrent des feux où il n’y avait malheureusement rien à faire euire. Il y avait quelque chosé de sinistre dans l'aspect de ces sombres bois; la lune, qui commençait à se montrer à l’horizon, faisait encore ressortir leurs ombres noires. Mais on ne rencontre pas de bêtes fauves dans cette île, et je n'avais

1. Dans les terres situées tout près de l’&quateur, il faut faire halte de bonne heure, parce que le soleil se couche à six heures, et que l'obscurité arrive soudain, sans être précédée du crépuscule.

pas peur d’être attaquée par une tribu d’Alfores. Je m'étendis tranquillement sur ma dure couche de pierre, et bientôt le murmure du fleuve me berça dans de Dreux rêves.

21 janvier (19 paals). Nous franchimes la première chaîne de, montagnes, Rothlong-Batai; la hauteur du col pouvait être de 250 à 280 mètres. Quoiqu'il n'y eût pas de sentier dans les bois, le chemin n’était cependant pas des plus mauvais. Les buissons n'étaient pas épais, on trouvait facilement à se frayer un passage : enfin les montagnes n'étaient ni si roides ni si escarpées que celles d’Amboine. J'admirais beaucoup la connaissance qu& mes guides avaient de la topographie : ils trouvaient leur chemin dans le labyrinthe des arbres avec autant d'assurance que s'ils avaient suivi une route frayée.

Sur les hauteurs on apercevait çà et là de petits groupes de chaumières d’Alfores délabrées, formées de toits de feuillage sous. lesquels étaient dressés des lits d’un pied de haut. Les habitants avaient sans doute mangé tout le sagou que fournissaient ces endroits, et avaient transporté leurs habitations dans d'autres contrées plus fertiles.

Après avoir franchi la chaîne de montagnes, nous marchâmes continuellement par des ravins étroits, dans des lits de fleuves, pleins d’eau et de pierres, et si souvent même dans l’eau, comme la veille, que nos pieds ne séchaient jamais. Vers midi nous nous arr&tämes une demiheure pour faire notre maigre repas. Il fallut laisser le pain de sagou tremper quelques minutes dans l’eau pour le rendre mängeable; ajoutez à cette pitance quelques pisangs (bananes), et ce fut tout notre repas, à midi comme le matin et aussi le soir. Mais l'extrême fatigue me donnait toujours un tel appétit, que je ne sentais pas du tout la privation de mets plus délicats.

‚Cette île doit abonder en chevreuils et en sangliers; car nous vimes plusieurs chevreuils, et en plusieurs en-

LA Wr

SE... 3 Sa

droits nous remarquämes des traces de sangliers. Quelques-uns de mes gens avaient apporté des armes, mais aucune ne fit feu. Je vis en cette occasion comment les naturels du pays savent intimider ou effaroucher les chevreuils les plus agiles au milieu de la course la plus rapide, au point que ces animaux restent une demi-minute comme fascinés, les yeux fixés sur le chasseur sans pouvoir les détourner. Nos hommes agitaient ensuite un mouchoir d’un rouge éclatant et le déployaient subitément. Malgré le point de mire assuré que présente alors le gibier, il fallut cependant renoncer au plaisir de manger une cuisse de chevreuil rôti, parce que les malheureux fusils rataient toujours. En revanche, mes braves Alfores prirent un jeune sanglier et un coussou (chat sauvage des bois). Le premier, ils lui donnèrent la chasse et le poursuivirent avec une telle agilité, qu’ils finirent par l’atteindre et le saisir. L'autre, ils allèrent le chercher sur un arbre qui avait certainement plus de 30 mètres de haut. C'était un spectacle émouvant et en même temps admirable,.de voir avec quelle facilité ils grimpaient jusqu’à la cime: de l'arbre. l’animal lui-même ne fut pas difficile à tuer, car il n’y voit pas le jour et se tient tout à fait immobile. Ils lui assenèrent un coup sur la tête et le jetèrent à terre, où on l’acheva.

Aujourd’hui, comme hier, nous ne renconträmes pas une âme; notre campement de nuit fut de nouveau établi dans le lit d’un fleuve. Mais les feux allumés ne brülerent pas cette nuit inutilement. Pour le moment on fit grâce au jeune sanglier, car ce rôti devait servir à célébrer notre arrivée à Wahay ; maison sacrifia le coussou. Mes hommes lui ouvrirent le ventre, retirèrent les entrailles et les boyaux, le lavèrent entièrement et le mirent au-dessus du feu pour lui brûler la peau le mieux possible. Ils remirent ensuite les entrailles avec les boyaux lavés dans le ventre

. de l'animal, le fixèrent à un morceau de bois comme à un

ud

tournebroche, et le firent rôtir. Le rôti fut mangé sans sel,

‘car nous n’en avions pas apporté avec nous. Les bonnes gens me servirent toute une cuisse; j'en pris un petit morceau pour ne pas dédaigner leur don, et pour goûter de cette chair qui sentait fort, mais dont le goût ne me parut pas désagréable. Les Malais ne mangent pas le chat sauvage, dont l’odeur leur semble trop forte.

22 janvier (18 paals). Nous eûmes à passer deux chaînes de montagnes. La hauteur de la première, Gorolehowway, pouvait être de 450 mètres; celle de la deuxième, Hourali, de 150, Les forêts de Ceram sont remplies de grands et beaux arbres, Je restais souvent en admiration devant ces géants, qui de leurs cimes touchaient presque aux nues, Plusieurs troncs étaient couverts de lianes et d’orchidées. Mais quant à des fleurs, je n’en vis aucune. En échange je découvris un champignon comme je n’en avais pas encore vu. Il m'était pas grand, avait la forme d’un dé et couronnait une tige haute de 7 ou 8 centimètres. Son bord inférieur était ceint d’un réseau large de deux doigts, d'une blancheur éblouissante et découpé à jour comme la plus fine toile d’araignée. Jamais je ne rencontrai un second échantillon de cette espèce.

Du haut du Gorolehouway, le regard plongeait dans le cœur du pays. La plus grande partie était montueuse, les vallées longues mais étroites; partout de sombres-fo-® rêts, pas la moindre trace d’une cabane ou d’un champ.

Le passage le plus escarpé et le plus dangereux fut celui de l’Hourali. Cette montagne, la dernière que nous eûmes à franchir, offrait des arêtes qui, à plusieurs endroits, descendaient tellement à pic dans la mer, qu’on ne trouvait pas de place pour y poser le pied. Si j'avais été sujette au vertige, jy aurais certainement trouvé ma tombe. Sur le Hourali j'aperçus le premier village d’Alfores : il passe pour être le plus grand de tout Ceram et renfermait jusqu’à trente huttes. Mais il semblait comme désert ; on n’y

Page 1