‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 29 sur 67 · R MON SECOND VOYAGE · texte numérisé non relu

R MON SECOND VOYAGE

voyaitet on n’y.entendait pas un être vivant. Je commençais déjà à croire qu'il était tout à fait abandonné, quand mes compagnons me détrompèrent en me disant que levillage étaithabité et que les habitants étaient chez eux: « Mais ils sont, ajoutèrent-ils, si timides et si craintifs, qu’au moindre bruit de voix ou de pas d’hommes ils se réfugient dans leurs cabanes et s’y renferment. » Surpris par une forte ondée, nous cherchâmes à nous abriter sous le toit des cabanes, construites sur pilotis. Nous frappämes même à plus d’une porte en appelant les habitants. Il y en eut bien quelques-uns qui répondirentg mais pas un seul n’ouvrit sa porte. Je passai ainsi plus d’une heure dans un grand village d’Alfores, sans y découvrir une seule figure humaine. Aussi, pour satisfaire la curiosité que j’éprouvais de faire la connaissance des Alfores, je résolus d'engager quelque rajah ayant de l'influence sur ces gens à vouloir bien m’accompagner quand je reviendrais de mon éxcursion.

Quand nous eûmes franchi le Hourali et que nous approchâmes de la mer, je me figurai que nous étions au bout de nos peines. Mais il n’en fut pas ainsi. Les montagnes et les collines de Ceram ont cela de particulier que la plupart présentent du côté de la mer des pentes roides et escarpées comme des murailles. Aussi, pendant la marée montante,

*il nous fallait, l’espace d’un paal, grimper par-dessus des rochers, des récifs et des écueils. La fureur des vagues était si grande qu’on avait de la peine à se tenir, d'autant plus que les pierres et les récifs polis par l’eau étaient glissants comme un miroir. De cette manière, la fin de notre voyage nous offrit plus de difficultés que le commencement; mais nous en triomphâmes avec le même bonheur, et un joli sentier nous conduisit le dernier paal par de petites prairies, jusqu’à la negeri Passaneo.

On m’accusera peut-être de forfanterie si je dis que ce voyage à pied d’une cinquantaine de paals ne m'avait pas

le moins du monde fatiguée. J'avais toujours tant à voir; tout objet, quelque’ petit et insignifiant qu’il pût être, m'intéressait tellement, que j'oubliais toutes les fatigues. Dans ces occasions j'admirais souvent moi-même ma constitution de fer, qui me permettait de supporter de si rudes épreuves. Je ne vivais que de pain de sagou et de pisangs, je couchais sur la dure et je faisais chaque jour 18 ou 19 paals, ce qui n’eût sans doute été rien par de bonnes routes, mais ce qui était excessivement pénible par lés sentiers pierreux et escarpés dé ces montagnes. :

Passaneo est habité par des Malais : les Malais s’établis-

sent d'ordinaire sur le littoral, tandis que les Alfores recherchent les inontagnes. Je descendis chez le régent. - Le lendemain, 23 janvier, je partis dans un prauh ex- : cessivement petit, pour Wahay (40 paals), où j’arrivai par une mer calme et sans accident, à huit heures du soir. Wahay- est le seul établissement des Hollandais à Ceram; ils ont là un petit fort avec une garnison de trente hommes.

Je restai dans mon prauh et j’envoyai à son adresse la lettre de recommandation que le gouverneur Vischer m’avait donnée pour le commandant, M. Kern. Ce bon monsieur eut de la peine à croire mon guide, quand celui-ci lui déclara qu'une femme avait fait la course de Wahay par terre; il m'assura depuis, à plusieurs. reprises, qu'il se serait plutôt attendu à voir crouler le ciel en voir exécuter pareille entreprise.

Je demeurai six jours à Vahay, et pendant ce temps j'augmentai considérablement ma collection d'insectes ; mais quant aux Alfores, je n’eus ‘pas occasion d'en apercevoir : leurs habitations étaient trop éloignées. M. Kern me promit qu'à mon départ il m’accompagnerait jusqu'à Saway (près de Passaneo), et me ue visiter deux negeris ou villages d’Alfores.

lage va fairela chasse aux têtes, elle cherche à surprendre le village voisin dans un moment où les hommes sont partis pour aller travailler aux champs. Les Alfores estiment les têtes des femmes et même des enfants autant que celles des hommes. En revenant avec leur butin, ils annoncent de loin leur succès en poussant avec une coquille des sifflements aigus. Les femmes et les enfants viennent au-devant des vainqueurs avec des chants et des cris d’allögresse, et les conduisent en triomphe au baileo. Là on abandonne les têtes aux garçons et aux filles audessous de dix ans: ceux-ci en sucent avidement chaque goutte de sang, ce qui leur donne, suivant l'opinion de leurs parents, du courage et de la bravoure. On grille ensuite un peu les têtes, on en détache la chair et on les pend dans le baileo. Les Alfores ne mangent pas la chair, car ils ne sont pas cannibales. Les fêtes durent plusieurs jours, pendant lesquels on mange des sangliers, des chevreuils et des cochons. Les mâchoires des animaux qui ont servi à ces repas sont pendues également aux murs du baileo. C’est dans ces occasions solennelles que les enfants reçoivent leur premier vêtement, Yes gargons une ceinture d’écorce de la largeur de la main, les filles une petite robe de 30 centimètres à peine de longueur. On appelle cette ceinture ainsi que cette robe des tijdaks.

Quand un homme a conquis une tête, il a le droit, pour se distinguer, d’orner son bouclier de coquillages blancs et son tjdak-de dessins. On pourrait presque appeler ces insignes les ordres militaires des Alfores; car ils ne sont accordés qu'après des actions d'éclat, quand les mains du vainqueur ont versé du sang humain.

La religion des Alfores compte beaucoup de dieux et: d’esprits. Quelques tribus ont des prètres et une hutte servant de temple. Ni les prêtres ni le temple ne servent au culte, mais seulement à la cérémonie du tatouage, que tous les enfants subissent dans leur dixième année. A cet

effet, on enivre les enfants de sagower (vin de palmier); on-les porte ensuite dans cet état au temple, et on les tatoue un peu sur la poitrine ou sur les bras. A leur réveil, on leur dit que c’est le bon génie qui les a tatoués. Le prêtre et le rajah peuvent seuls éntrer dans la hutte du tatouage. Les tribus qui ne se tatouent pas n’ont ni temple ni prêtres. Les Alfores peuvent prendre plusieurs femmes et s’en séparer sans difficulté; mais d'ordinaire ils se contentent d’üne seule. Les séparations sont rares. Ils achètent les femmes, non pas avec de l’argent, car ils n’en ont pas et ne cherchent pas à en acquérir, mais avec. du riz et du tabac.

Ils tuent quelquefois les malades dont ils n’espèrent plus la guérison ; ils mettent ces malheureux sur une espèce de chevalet, en leur serrant les bras entre les genoux, et ils les laissent dans cette position jusqu’à ce que l’äme se soit séparée du corps. Les morts, ils les portent sur les cimes les plus élevées, et de préférence sur de hauts rochers escarpés, ou bien ils les brülent.

On dit leur législation assez sage et assez bonne. Les différentes tribus forment une espèce de confédération. Il y a un roi pour toute l’île et un rajah pour chaque village. Ils témoignent beaucoup de respect à leurs chefs, qui cependant n’exercent pas une grande influence. On dépeint en général les Alfores comme des gens tranquilles, bons, doux et de mœurs honnêtes. Ils sont les seuls qui cultivent la terre à Ceram; ils plantent un peu de riz, dg tabac, d’ubi et de maïs, articles qu’ils échangent avec les Malais paresseux, qui ne cultivent presque rien, contre des noix de coco, des pisangs, des mouchoirs de couleur et des perles de verre.

Pendant que j'étais à Wahay, on informa le commandant que les Alfores avaient fait irruption dans un village de leur nation et qu'ils avaient tué cinq personnes. Le gouvernement hollandais ne fait pas attention

Ar EEE:

saux meurtres que les Alfores commettent entre eux, et il ne s’6meut même pas beaucoup quand ils s’attaquent aux Malais, car son pouvoir dans cette île est trop limité pour qu’il puisse y déployer une grande sévérité. Quand même il aurait plus de troupes à sa disposition, il aurait encore de la peine à soumettre ces peuples montagnards. A. la moindre poursuite, ils se retirent sur les montagnes les plus hautes et les plus inaccessibles, et ils y trouvent partout leur nourriture, car le sagou y vient partout et produit tant, qu’on perd bien ‘plus de sagou qu'on n’en mange. Le gibier ne manque pas non plus; il n’y. a pas de bêtes féroces pour l’emp£cher de se multiplier,

Peu de temps avant mon arrivée. à Wahay, trois Malais aväient été tués par des Alfores. On.arrêta deux rajahs de la tribu qu'on accusait de ces meurtres, mais ceux-ci n’ayant rien avoué, ‘il fallut se contenter de les punir d’après leurs lois. Ces lois condamnent la tribu coupable à donner aux parents des victimes quelques pots ét quelqui plats de terre, avec un peu de tabac et de riz.

Le gouvernement hollandais ne tire pas le moindre avantage de l'ile de Ceram. On n’y cultive pas d'épices, et on n’y paye pas d'impôts. Le port de Wahay ne sert aux Hollandais que pour se maintenir dans l’île et pour la faire reconnaître comme possession hollandaise.

Le 39 janvier, je quittai Wahay en société de M. Kern. Nous étions à peine depuis quelques heures en mer, qu'il s’éleva un grand vert qui nous força de regagner la terre. C'était là une tâche bien difficile; nous côtoyions le littoral, éloigné à peine d’un quart de paal, mais on ne voyait partout que récifs, pans de rochers ‚et montagnés à pic. Enfin, après beaucoup de peines et de dangers, nous finimes par entrer dans une petite baie où nous passämes toute la journée et la moitié de la nuit. Le lendemain, nous étant embarqués pour Saway, nous y arrivämes de très-

bonne heure. De là nous visitämes deux villages appar-*

tenant aux Alfores, Massitulan et Opin, situés dans le voisinage de Saway, sur de basses collines ue pente presque verticale.

Les cabanes des: Alfores sont petites et, comme celles ' des Malais, construites sur pilotis. Les murs sont formés :

de nervures de feuilles de sagou, les toits de feuilles de sagou. Dans l’intérieur on ne voit que quelques nattes, un petit nombre .de pots et d’assiettes, un parang, des arts et des flèches, une lance et un boutlier en bois long de 1",20 et large-d’environ 15 à 20 centimètres.

Les Alfores sont moins laids que les Malais; je trouvai parmi eux quelques physionomies régulières. Ils ont le corps svelte et bien proportionné ; parmi les jeunes filles il y a des figures extrêmement jolies. Ils ont le teint d’un brun clair prononcé, de beaux yeux noirs, des dents blanches et des chevmmaneise fort épais qu'ils ne coupent pas. Les hommpauo ee Ss pres par devant en forme de

en y mettant de la paille de riz.

e de cheveux s’en détache me qui a conquis deux têtes re de coquillages blancs. Mais hoir sur la tête non plus que oup d’entre eux laissent flotter re, ce qui leur donne un air féroce.

ais, longs.et un peu hérissés, leur tombent sur la igurch volent en Yair au moindre mouvement. S'ils ont une riche chevelure, ils ont en échange très-peu de barbe. Il ne paraît pas qu'ils s’arrachent le poil de-la barbe comme font les Malais ; j'en vis même quelques ns qui avaient une petite moustache dont ils

mblaient être très-fiers. Les femmes portent les cheveux achés par derrière.

filles seules se couvrent de la petite robe étroite dont nous avons parlé plus haut. Les hommes portent une ceinture d’ecorce; les femmes en se mariant quittent le tijdak et ne se couvrent presque pas.

Dans les deux villages que nous visitämes, il n’y avait encore que peu de têtes prises aux ennemis. Dans l’un d’eux, il y avait un baileo nouvellement construit, sans toit, parce qu'il attendait encore la tête exigée pour qu’on püt le couvrir. Le rajah du village d’Opin est trèsdévoué au gouvernement hollandais. Il ne permet pas à ses gens de chercher leurs victimes parmi les Malais; il désire même faire cesser entièrement la chasse aux têtes ; mais jusqu'ici ses remontrances n’ont pas été fort écoutées. Lecommandant, pour lui témoigner sa satisfaction de l'attachement qu'il montre au gouvernement hollandais, lui a fait cadeau de quelques vieux vêtements européens et d'autres bagatelles. Ayant été info mé de notre arrivée,

éfroque comme des choses

phiitire. L’habit était chama couleur, et même d’un petit mor

la tête un petit bonnet pointu. surmonté d blanches. Il ne revêt cette toilette que dans les grandes occasions, quand il a quelque rapport avec le commandant; autrement, il reste nu comme tous les hommes deson peuple. Les femmes et les filles, dont quelques-unes ne se montrèrent que sur les instances réitérées du rajah, parurent enveloppées de mouchoirs et de vêtements. Je ne vis des femmes dans l’état de nature wit Hi où le commandant n’était plus avec moi. .

ar : u nou partis pour Passqı

vo

1 février. C'est à Passaneo que nous nous separämes Le commandant se rendit par mer à Wahay; je me mis en route pour aller à pied jusqu’à Makariki. Avant de prendre congé du commandant, je le priai encore de me faire accompagner par le rajah depuis Passaneo jusqu’à Hourali, pour qu’il décidât les Alfores à nous ouvrir leurs cabanes et à me fournir l’occasion de voir au moins un peu ce peuple sauvage et farouche.

Je rejoignis à Passaneo mes compagnons, qui étaient restés dans ce dernier endroit. Connaissant à présent le prix que les Alfores attachaient aux coquillages et aux dessins, je reconnus quels excellents chasseurs de têtes il y avait parmi eux; j’en comptai jusqu’à six, dont les boucliers (tijdokos) et les coiffes brillaient de beaucoup de dessins et de coquillages.

A notre arrivée à Hourali, il ne se présenta encore pas une äme vivante. Pour faire sortir les gens de leurs huttes, le rajah dut presque recourir à la force, J’entrai dans plusieurs habitations, et j’esperais, y trouver plus d’aisance qu’à Massitulan et à Opin, Hourali étant, comme je Vai déjà dit, le village le plus considérable des Alfores; mais il y régnait absolument la même simplicité, ou, pour mieux dire, la même pauvreté. Les enfants se mirent à fuir en criant et en poussant des hurlements, comme si on en eût voulu à leur vie. Les fillesadultes ellesmêmes ne me tendirent la main en signe de salut que sur les encouragements réitéres du rajah. La méfiance et la timidité de ces gens provenaient de leurs craintes; ils vivent dans une apprehension perpétuelle d’une attaque de leurs ennemis.

On me conduisit dans le baileo, qui, en comparaison des huttes qui l’entouraient, ressemblait pour la grandeur à un véritable palais. Il pouvait avoir 18 mètres de long et 12 de large. J’y comptai avec effroi, sur une longue file, cent cinquante-six têtes rassemblées depuis de

longues années. Aux murs était attachée une quantité énorme de mâchoires de sangliers, de chevreuils et autres animaux mangés à l’occasion de fêtes solennelles. La salle ne contenait que les-tétés, les mächoires et le foyer où l’on grille les têtes.

Dans la cäbane du rajah, on avait encore suspendu eh guise de trophées une douzaine de crânes.

Je désiräis beaucoup voir la danse de triomphe que les Alfores exécutent autour des têtes conquises sur l'ennemi. Les jeunes gens ne se firent pas prier longtemps et arrivèrent aussitôt avec leurs instruments, composés de coquillages et d’un tambour. Ils commençaient déjà à frapper sur le tambour et à arracher des sons aigus de leurs coquillages; mais les hommes, et surtout le rajah, ne consentirent pas à ce qu’on exécutât cette danse : ils pensaient que, si on l’exécutait comme simple divertissement, un des leurs périrait bientôt. Ce fut pour moi une preuve que les Alfores, comme tous les peuples ignorants’ et barbafes, sont très-superstitieux.

Pour me dédommager, lé rajah représenta en personne devant moi l’attaque d’un ennemi. Il s’arma d’un bouclier, d’un parang et d’une lance; il tenait le bouclier et le pa- . rang de la main gauche, la lance de la main droite. Il se cacha derrière un arbre, ayant l’air d’&pier de tous côtés avec une grande précaution, se jetant à terre, se couvrant de feuilles et de branches, et mettant son oreille contre le sol pour écouter. Au bout de quelque temps, il se redressa un peu, comme s’il apercevait sa victime, se retira encore plus en arrière, jeta soudain sa lance, sortit de sa cachette, et porta en l’air un coup terrible avec le parang; puis, s’etant courbé, il ramassa une pierre qu'il me présenta comme la tete coupée de son ennemi.

Après ce combat simulé, je priai lerajah de meprésenterles hommes de la tribu les plus renommés pour la chasse aux têtes. Il me montra du doigt quelques hommes assis au-

tour de moi, et me dit qu’un tel avait rapporté deux têtes, tel autre trois, tandis que lui-même n'en avait conquis qu’une seule. Aucune parole ne saurait peindre l’&tonnement que j’eprouvai en entendant ces paroles et en contemplant ces figures qui respiraient la bonté et la douceur. L'énumération de leurs exploits fit sourire les héros avec autant de satisfaction et en même temps avec autant de modestie que s’il s'était agi de l’action la plus noble du monde. En effet, pour eux, la conquête d’une tête est un aussi glorieux fait d’armes que pour un général européen une bataille gagnée, et pour un soldat le coup mortel par lequel il terrasse son ennemi. Au fond, l'un vaut l'autre.

Je pris cordialement congé de ces hommes paisibles, et je continuai mon voyage. A la fin de la journée, nous venions à peine de nous coucher que nous fümes éveillés par l’homme posté en sentinelle, Il nous montrait le bois, où, à notre grand effroi, nous vimes briller une lumière. Mes gens s’élancèrent pour courir aux armes. Bientôt nous aperçûmes cinq ou six Alfores avec des torches allumées, ils nous racontèrent qu'ils avaient vu non loin de notre camp beaucoup d’Alfores, sans doute en course pour aller abattre des sagous. Ils nous recommandèrent d’être circonspects et continuèrent leur route. Le guide que l’on m'avait donné à Saparoua, et qui était certainement le plus brave et le meilleur des Malais que j'aie jamais rencontrés, fit éteindre aussitôt les dernières lueurs de nos feux, plaça à chacun de mes côtés trois hommes armés, et ordonna au reste de se ranger autour de moi. Cependant, épuisés par les fatigues de la journée, car nous avions franchi les deux chaînes de montagnes, nous ne tardämes pas, malgré le danger dont nous étions menacés, à nous endormir tous, sans en excepter même, à ce que je crois, la sentinelle.

Mon guide pressa tellement notre retour, je ne sais si

c'était par crainte ou par tout autre motif, que dès le troisième jour nous arrivämes à Makariki, à onze heures du matin. Les six ou huit derniers paals, nous les fimes par une autre route, à travers des forêts de sagou.

Je me reposai un jour à Makariki. Le lendemain je repartis pour Noloth, dans l'ile de Saparoua, et le 6 février j'arrivai à la negeri même de Saparoua. J’y trouvai encore le gouverneur, qui me reçut avec toutes les marques d’une joyeuse surprise.

La première question qu’il m’adressa fut : « Est-ce que vous avez été réellement à Wahay ? — En voici la preuve,» répondis-je en souriant et en lui présentant une lettre du commandant de Wahay.

On donna ce soir-là à Saparoua un grand banquet. Le gouverneur, qui devait quitter l’île le lendemain matin, avait invité tous les régents et tous les instituteurs. Tous étaient des naturels du pays. Ils parurent habillés en noir, à l’européenne; trois, revêtus de l'uniforme militaire, étaient des officiers de la milice nationale. J’admirai leur tenue dans ce costume roide et étranger pour eux, ainsi que leur maintien à table. Ils maniaient les couteaux et les fourchettes avec autant de dextérité que s’ils y avaient été habitués dès leur enfance. Si la coupe de la physionomie malaise et le teint brunätre n’eussent décelé leur origine, on aurait pu s’y méprendre et se croire au milieu Nue société d'Européens.

Le lendemain, il se réunit de grand matin devant la maison beaucoup de gens, venus pour témoigner au gouverneur, par toutes sortes de danses, leur reconnaissance de la visite qu’il venait de faire dans l’île. On remarquait dans la foule une grande quantité de danseurs et de danseuses. Ces dernières étaient parées de toute espèce de colifichets; on voyait qu’elles portaient sur elles tout ce qu’elles avaient pu réunir; sur la tête elles avaient des . couronnes de laiton, ornées de franges ou de fleurs ; des

lambeaux de coton de couleur leur servaient de tabliers et d’écharpes. Elles exécutèrent la danse lente et monotone des Malais, dont on ne voit jamais la fin. Les danseurs avaient, s’il est possible, l’air encore plus comique. Ils portaient des casques légers en laiton, avec de hautes plumes de coq flottant fièrement en l’air, des echarpes de couleur, de petits boucliers ronds en bois, sur lesquels ils avaient collé des rognures de papier blanc, et des parangs de bois ornés de fleurs. La danse exécutée par les hommes était un peu plus vive et plus variée que celle des femmes.

La garnison du fort, composée de cinquante hommes, était également sous les armes ; les régents et les instituteurs entouraient le gouverneur, que tout le cortége accompagna avec danse et musique jusqu’au bord de la mer. Le gouverneur continua ensuite sa tournée en allant dans quelques autres îles.

Je quittai aussi Saparoua le même soir, et le lendemain je me retrouvai à Amboine, au sein de l’aimable famille Roskolt.

Favais déjà eu souvent l’occasion de voir le peuple des Moluques. Je trouvai ici les Malais, dont se compose la majeure partie de la population, moins laids qu’à Java, qu’à Bornéo et qu’à Sumatra. Leur teint est d’un brun clair ; ils ont le corps bien fait, comme cela est l'ordinaire chez les peuples qui ne se serrent pas dans des vêtements contre nature. Îls né gâtent pas leurs dents en les limant et en les noircissant, ét ils mâchent peu de siri. Quant aux femmés, je ne les ai vues nulle part fumer du tabac. La : principale couleur de leurs vêtements est le bleu foncé ou le noir.

J'avais entendu dire et même lu que les chrétiens, parmi les naturels du pays d’Amboine, s’affublaient de la manière la plus ridicule, s’habillant de préférence à l’européenne, et que les hommes affectionnaient surtout le chapeau rond

ng em eo. —

des Européens. Mais je ne trouvai pas cet usage aussi 4 | et aussi choquant. Les femmes se distinguent des utres Malaises tout au plus par des kabays plus longs; les hommes portent parfois des pantalons, et très-rarement un bonnet, un chapeau de paille ou un feutre; le plus souvent ils vont tête nue. Mais le voyageur est ainsi fait : à d'entendre, chaque pays offre quelque chose d’extraordinaire. Je ne serais pas étonnée qu'une personne qui au- ; visité un pays inconnu et qui, au milieu des milliers mes, aurait rencontré deux ou trois individus avec ts, ne soutint aussitôt fermement que dans je monde a des pieds bots.

x"Moluques, on voit chez les indigènes peu de volailles, très. rarement des porcs, et pas de bêtes à cornes. ls se contentent de sagou, de poivre rouge, de poissons

et de quelques fruits. i Il y a peu de temps, on a établi à Amboine une fabrique oü l’on produit la plus belle farine de sagou blanc, ainsi due le sagou perlé. Cette fabrique ne peut cepen- | pas prod re à si bon compte que celle de Singapore, ) soit naturel à Amboine, tandis qu'on * à Singapore. Dans ce dernier enp de Chinois laborieux, qui se con- Salaire, tandis qu’à Amboine le Malais tre excité au travail que par une forte

uittai Amboine, toujours sur le vapeur du ommandé par le capitaine Bergner. Je passai par Ternate, qui fait encore partie des Moluques, pour me rendre à Kema, dans l'ile de Célèbes. La traversée de

Ternate est de 260 milles; nous la fimes en cinquante-

quatre heures. Nous passämes près de beaucoup d’iles et

1. On y trouve des bêtes à cornes, mais ce sont les Hollandais seuls ‘qui en élèvent.

d’ilots; dans plusieurs je vis des montagnes très-escarpées et en forme de cône, qui dans quelques endroits sortaient directement de la mer. Il y en avait qui étaient tout à fait isolées, et qui ge rappelaient celles que j'avais vues dans les environs de Sarawak.

: L'entrée de Ternate est très-pittoresque. La baie apparaît couronnée de plusieurs montagnes de plus de 1500 mètres de haut, parmi lesquelles on distingue Tidore et le volcan de Ternate, qui fume souvent. Au pied de ca volcan se trouve la ville.de Ternate. Les Hollandais y ont un fort et un-résident. Mais cette île, comme Ceram, n'est pour le gouvernement hollandais qu’un établissement onéreux, qu'il ne garde que par des raisons politiques.

Ternate est la résidénce d’un sultan, à qui les Hollandais ont laissé jusqu'ici tout son territoire, et à qui ils font en outre une pension de 10 800 roupies.

Nous restämes à Ternate un jour et demi, temps que je passai très-agréablement dans la maison du résident, M. Goldmann.

‘Le soir, nous allämes faire une visite au sultan de Ternate. Il nous envoya chercher dans une excellente voiture européenne, dont.le roi de Hollande lui avait autrefois fait cadeau. Mais comme il n’y a pas de chevaux à l’île de Ternate, il fallait atteler des hommes à la voiture pour pou- ‘ voir s’en servir. À ma grande surprise, je vis rouler devant la maison Ja voiture traînée et poussée par plus de vingt domestiques. Nous montämes et nous roulämes si vite, que nous nous apergümes à peine de l’absence des coureurs à quatre jambes.

La maison du sultan était en pierre et dans le style européen. Le sultan, habillé à l’européenne, si ce n’est qu’il avait un turban sur la tête, nous reçut au bas de l'escalier, m’offrit le bras et me conduisit avec beaucoup de grâce jusqu’au salon de réception. Là je fus obligée de me séparer de

lui : comme femme, je ne pouvais prendre place à ses côtés. Reçue par ses filles, car on me dit que la sultane était malade, je fus conduite par elles à un bout du salon. Les messieurs étaient assis en face de nous, à l’autre extrémité. Après avoir servi du thé et de la pâtisserie, on exécüta en notre honneur deux danses, le menaré et le tjalialele.

Le menaré fut dansé par douze jolies filles élégamment habillées. Elles portaient des blouses en soie cramoisie, avec un collet blanc très-large autour du cou, et en outre des écharpes et des tabliers rouges ou verts. Autour de la taille elles avaient une large ceinture en or laminé; du cou jusqu’à la ceinture elles portaient une plaque d'or laminé et des bracelets du même métal, et sur la tête un cercle étroit avec beaucoup de pointes et de crochets. Par derrière, une lame en or descendait encore sur leurs cheveux ornés de fleurs ; à la ceinture elles avaient des évantails. LA danse était, pour des femmes malaises, passablement animée. Elles faisaient des figures comme dans un quadrille, et les exécutaient en agitant leurs écharpes et leurs &ventails; mais tout cela les yeux baisses, sans grâce, et avec accompagnement de chants récités d’une voix pergante. L’orchestre, composé de femmes, comprenait deux tambourins etunfifre. *

Le tjakalele, sauf quelques modifications, remonte au temps des Portugais. Cette danse, exécutée d’abord par un seul danseur et ensuite par dix, est si jolie qu’on peut la comparer à nos ballets modernes. Le costume des dänseurs se composait de pantalons et de cafetaus jaune orange fendus de quatre côtés, de bandeaux, d’écharpes et de tricornes en feutre avec des plumets blancs. Chaque danseur avait à la main une épée de bois et à chaque bras un mouchoir de sdie de couleur. Au lieu d’un cafetan jaune orange, le premier danseur en portait un cramoisi; au lieu d’une écharpe il en avait deux, sur le chapeau deux

plumets et à chaque bras deux mouchoirs. Les danseurs faisaient des figures très-ingénieuses et formaient des groupes très-compliqués : ils* frappaient en cadence la terre avec leurs pieds et entre-choquaient leurs glaives, comme dans un combat. Ils accompagnaient en outre la danse de chants assez courts et plus agréables à entendre que ceux des jeunes filles.

Enfin ils terminèrent en formant avec les glaives une . espèce de palanquin sur lequel s’élança le premier danseur, qu’ils emportèrent en triomphe. La musique, exécutée par des hommes, se composait de deux violons et d’un fifre. |

A cette cour, la soumission n’est pas aussi grande qu’à Surakarta. Les gens ne commengaient à glisser sur les genoux qu’en arrivant tout près du sultan. Celui-ci était entouré non pas de femmes, mais d'hommes debout derrière lui.

A ma sortie, les filles du sultan m’accompagnèrent jusqu’à la porte du salon, là, le sultan m’offrit de nouveau le bras et me conduisit jusqu’à la voiture.

Je vis avec surprise les rues éclairées, et cependant, en me rendant chez le sultan, je n’avais pas remarqué ce luxe de lanternes. En passant près de la première lumière, l'énigme s’expliqua; ces lanternes étaient, comme les chevaux, remplacées par des hommes qui se tenaient avec des torches des deux côtés de la rue.

Les indigènes de Ternate vivent encore beaucoup de sagou; mais on cultive aussi du riz et du mais. Ce pays est fertile, mais encore peu cultivé. Que les vivres auxquels nous autres Européens nous sommes habitués coûtent en ces endroits un prix fabuleux, voilà ce qu’on doit comprendre sans peine, puisqu'on ne plante que peu ou rien, et qu’il est rare de voir quelqu'un occupé à élever de la volaille, des porcs et des bêtes à cornes. C’est ainsi qu’on paye 60 deñiers une livre de bœuf, et 40 une bouteille de

lait. Les domestiques se payent aussi très-cher; la plupart du temps on les fait venir de Java.

Le 7 mars au soir nous quittämes Ternate, et le lendemain, après avoir fait 94 milles, nous jetâmes l’ancre devant Kema, à Célèbes.

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