‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 30 sur 67 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Célèbes. —Menado. — Voyage aux pays des montagnes. — Les missionnaires hollandais. — Macassar.— Voyage dans l'intérieur de Célèbes.— Maros. — Une élection de régent. — Tanette. — Barou. — Fête des dents limées. — Pare-Pare.— Le savant roi malais.

Célèbes est une grande île qui s’&tend à peu près du deuxième degré de latitude nord au sixième degré de latitude sud; elle est divisée par des baies profondes en quatre presqu'iles.

Kema est situé sur la pointe nord-est, dans la résidence de Menehassa. Le siége du résident est à Menado, à 20 paals de distance. Pendant les moussons d’est, les vaisseaux ' jettent l’ancre à Menado, et pendant les moussons d’ouest, à Kema!.

Kema est un petit endroit tout à fait insignifiant; je n'y trouvai qu’un employé et un missionnaire, le premier que je rencontrais dans les possessions hollandaises. Le missionnaire, M. Hardig, m’invita aussitôt À descendre chez lui. Je demeurai deux jours dans sa maison, et je me rendis ensuite seule à cheval à Menado. Le chemin passe par de belles et larges vallées plantées de riz, de café et de mais. De jolies montagnes s'élèvent des deux côtés, parmi lesquellesles deux sœurs jumelles Klabat ont 1500 mètres de haut. Quoique le sagou vienne encore ici sans culture, les habitants travaillent pourtant beaucoup plus que dans les îles Moluques. Ils se nourrissent particulièrement de riz et de mais. La culture du café les occupe

I. Les vents d’est et d’ouest alternent presque tous les «ix mois.

ici plus que partout ailleurs. Tout chef de famille est tenu de planter et d’elever cinq cents arbres. Il reçoit pour chaque picoul dix florins de cuivre, mais il faut en retrancher un florin vingt-cinq deniers, qu’il doit donner aux régents et aux inspecteurs. Tout naturel du pays paye en outre pour sa cabane six florins au gouvernement, deux au régent, et doit travailler sans rétribution aux chemins, aux ponts et autres constructions. Il semble que l'administration hollandaise traite ici ses sujets. un peu en marâtre.

J'avais pour Menado une invitation du résident, M. Andiesen.

.Voulant voir quelque chose de Menchassa, lieu renommé pour les beautés de la nature, j’entrepris une petite excursion à ce plateau élevé de près de 700 mètres, et au lac Tondano.

Le 14 mars j'allai à cheval, en société du missionnaire allemand, M. Schwarz, par Lotho, Tomohan et Lahendon, à Sonder (23 paals). C’est à Lotho que la route commence à devenir montueuse; on y jouit de quelques vues excessivement belles sur le pays ainsi que sur la mer : mais le plus beau point de vue est sur la hauteur de Lahendon.

A ses pieds on découvre une grande et fertile vallée, bornée de belles montagnes, parmi lesquelles se trouve le Saputan ou la montagne des femmes, le Lokon, de 1500 mètres de haut. Tout le pays est entrecoupé de collines plantées de bois, de bosquets avec de beaux champs de mais et de riz, de grands et jolis villages ; et le riant petit lac de Lahendon brille comme un diamant au milieu de sa . verte bordure.

À Tomohan, nous dinämes chez un autre missionnaire allemand, M. Wilken. Après le diner nous fimes un détour d'un mille pour arriver au petit lac, qui peut avoir environ un paal de diamètre. De l’autre côté du lxilya quelques sources de boue. Je me fis passer dans un tronc

d’arbre creusé : mais on ne voyait rien que du limon séché ; pas le plus petit nuage de vapeur n’annongait la moindre trace de vie. Par les temps de pluie, les sources sont encore un peu en activité, mais bien moins qu’il y a une dizaine d'années. A cette époque, un comte italien paya de sa vie la visite des sources. Malgré tous les avertissements de son guide il en approcha trop près, enfonça jusqu'aux cuisses dans la bourbe bouillante, et mourut quelques mois après des suites de ses brûlures.

Indépendamment de ces sources de boue, on voit encore près du lac une petite source d’eau chaude sulfureuse.

A Sonder, je demeurai chez le missionnaire, M. Graafland. Quant & M. Schwarz, il continua sa route & cheval jusqu’à Langowang, lieu de sa résidence.

Le 15 mars, M. Graafland m’accompagna jusqu’à Lan= gowang. À environ 2 paals avant d'arriver à cet endroit, à quelques centaines de pas de la route, on trouve égale— ment des sources de boue. Il s’y est formé plusieurs bas— sins dont le plus grand a peut-être 6 mètres de diamètre. Ici, la boue exhale encore quelques vapeurs. Près de Langowang il y a aussi quelques sources d’eaux chaudes sulfureuses, presque bouillantes. L’eau est claire comme du cristal; on peut voir jusqu’au fond des bassins de rocher- L’eau a l'odeur du soufre bien plus qu’elle n’en a le goût. Elle sert-aux gens qui travaillent dans le voisinage de ces sources pour boire et pour cuire leurs aliments. Ils disent que celui qui n’est pas habitué à cette eau est pris de coliques après en avoir bu.

A Langowang, je descendis chez l’excellent M. Schwarz, et je me reposai chez lui toute une journée.

Le 17 mars, je me rendis à cheval jusqu'à Romboken (8 paals), près du beau lac de Tondano, qui a 9 paals de long et 4 de large. Ce lac, ancien cratère, est alimenté par trente petites rivières; il y a, en outre, :une source au milieu, à un endroit où l’on prétend qu'on n’a pas trouvé

le fond. Il est borné par de jolies montagnes toujours revêtyes d’une fraîche verdure.

A Romboken je trouvai le missionnaire, M. Noe, avec

une barque, qui m’attendait pour me conduire à 4 paals plus loin, a Tondano, oü il demeurait; en route, nous fûmes assaillis par une ondée vraiment tropicale, accompagnée d’un vent très-frais : je fus saisi d’un froid trèsvif, ét la méchante fièvre dé Sumatra me prit pour la septième fois (je l'afais eue aussi à Amboine). J’aspirais avec impatience au moment d'arriver à Tondano, et, en sortant de la barque, je m’empressai de me mettre au lit. Vers le soir, l'accès était passé, et je pus encore visiter M. Riedl, autre missionnaire allemand.

. Comme je n’avais la fièvre que tous les trois jours, je pus le lendemain faire sans crainte une promenade à la cascade de Tondano, éloignée de 2 paals. Les environs ont un aspect sauvage et pittoresque : le fleuve se précipite, par-dessus un pan de rocher de 25 mètres de haut, dans une gorge inaccessible et encaissée de toutes parts de rochers escarpés. On ne peut examiner cette cascade que du sommet, où l’on a construit.une cabane découverte pour les curieux. Il ÿ a encore une autre cascade, mais elle est moins importante. A cent pas environ de cette dernière, un petit pont conduit de l’autre côté du fleuve, d'où l’on domine les deux cascades. Ce fleuve est resserré entre quelques pans de rocher, où l’impétuosité de la chute a percé de grandes ouvertures par lesquelles l’eau se précipite comme à travers des écluses.

L'après-midi, je traversai le lac dans toute sa longueur jusqu’à Kakas, d'où j'allai à pied jusqu’à Langowang. M. Schwarz me donna de nouveatı l'hospitalité. "

Cette excursion termina mon voyage dans la résidence dé Menchassa. J'aurais encore poussé plus loin, si la fièvré n'avait pas reparu à différentes reprises. Tout ce que je pus voir de ce pays me plut infiniment. Il abonde en

beautés naturelles; le climat est tempéré, et le terrain, excellent et productif. Les villages sont beaux et propres; les maisons construites sur pilotis, spacieuses et mieux entretenues que toutes celles que j'avais vues jusqu'alors dans ces contrées. Quoiqu’elles ne soient qu'en bois, ou bien construites avec les nervures des feuilles de sagou, beaucoup de maisons des indigènes ressemblent par la grandeur et la propreté aux demeures des Européens.

Il y a des villages de deux à trois mille âmes; les maisons y sont placées sur la même file, mais séparées l’une de l’autre par des arbres et des haies. De magnifiques buissons de roses longent les maisons. De grandes et larges routes coupent Menchassa dans toutes les directions. Dans dix-sept villages on a construit des maisons destinées à loger le résident, qui fait souvent des tournées dans le pays pour visiter les plantations de café.

Les indigènes sont ou chrétiens ou païens. On leur donne le nom d’Alfores ; mais je trouvai peu de ressemblance entre eux et les Alfores de Ceram. Ils ne font pas non plus la chasse aux têtes. Un peu moins laids que les Malais, ils laissent leurs dents sans les noircir et ne les liment pas. On mâche, il est vrai, partout le bétel, mais avec modération.

Le costume des chrétiens est le même que celui des chrétiens aux Moluques. Ceux qui ne sont pas chrétiens se couvrent moins, mais toujours plus que leurs coreligionnaires de Ceram.

J’entendis partout faire l'éloge du caractère des indigènes; on les représente comme des gens probes et honnêtes, leurs mœurs sont pures, et ils travaillent de bon gré pour le gouvernement.

‚Menchassa a une population de 110 000 âmes, dont un tiers, depuis une vingtaine d'années, a embrassé la religion chrétienne. Déjà du temps des Portugais il y avait parmi eux beaucoup de chrétiens; mais, faute de prètres

et d’instituteurs, ils retombèrent dans le paganisme. L’an 1831, les premiers missionnaires, MM. Schwarz et Riedl, furent envoyés à Menchassa par la société des missions hollandaises. M. Schwarz, à lui seul, a baptisé neuf mille personnes pendant les vingt-deux années de son sacerdoce en ce pays.

J'ai été bien plus édifiée de la vie et de la conduite des missionnaires hollandais que de celle des missionnaires américains et anglais dans l’Inde, en Chine et en Perse. Ici le missionnaire s'établit dans un endroit et ne court pas le pays à cent et même deux cents milles à la ronde pour prêcher des gens qui ne sont nullement préparés à recevoir son instruction religieuse, et qui n’entendent par conséquent presque rien à ses longs sermons. Quand sa sphère d'activité s’est étendue au point qu’il ne peut plus suffire aux ouailles des communes dont il est chargé, il demande un aide à la société des missions, et c’est ainsi qu'on marche toujours de progrès en progrès.

MM. Schwarz et Riedl avaient commencé seuls leur tâche laborieuse, et aujourd'hui le nombre des mission- ‚ haires s'élève déjà à dix et ne suffit plus.

Les missionnaires hollandais touchent un traitement très-modique de leur société. Aussi mènent-ils une vie excessivement modeste, et n’affichent-ils pas le faste et le luxe des missionnaires américains et anglais, richement dotés par leurs gouvernements. Il s'ensuit que le peuple approche avec confiance du prêtre qui n’est pas séparé de lui par une ligne de démarcation trop tranchée.

Pendant le temps que je demeurai chez M. Schwarz, je vis, un dimanche dans l'après-midi, après le service religieux beaucoup d’indigènes venir en visite et s’entretenir des heures entières avec la famille du pasteur aussi naturellement et aussi cordialement que s’ils en eussent fait partie. Chaque missionnaire a, ‚dans sa maison, de quatre à huit jeunes gens et autant de jeunes filles. Les

jeunes gens deviennent instituteurs; les jeunes filles sont instruites dans tous les travaux domestiques : mais on ne leur montre ni la broderie, ni le filet, ni les autres talents inutiles aux besoins du ménage. Ces jeunes gens vivent toujours au milieu de la famille du missionnaire; on peut presque les regarder comme les enfants de la maison; mais on a soin aussi de ne pas les faire sortir de leur sphère en leur donnont une instruction trop élevée, ou en les habituant à une vie trop douce.

Les missionnaires n’ont pas ici de réunions ou meetings une ou deux fois par semaine; ils ne s’assemblent que deux fois dans tout le cours de l’année, et ils n'emmènent point avec eux leurs femmes, leurs enfants et toutes les personnes de leur maison. Ils se réunissent pendant deux ou trois jours et retournent ensuite paisiblement chez eux. Ils ne regardent pas comme au-dessous de leur dignité de se marier avec de jeunes personnes bien élevées du pays. Mme Schwarz n’avait pas eu le bonheur d’avoir des Européens pour parents; mais elle remplissait sa mission de femme, d’épouse et de mère, aussi bien et peut-être mieux que la plupart des femmes européennes de missionnaires ; car elle n'avait pas plus que ses enfants besoin de changer de climat et d’aller en Europe. Combien les voyages constants des femmes et des enfants des missionnaires ne coûtent-ils pas au trésor des missions anglaise et américaine!

Je vis les femmes des missionnaires visiter les malades, soigner les ulcères et panser les plaies les plus horribles, Les missionnaires m'inspirèrent ici plus de respect que je ne leur en avais porté jusqu’à ce jour; je commençais à comprendre quel bien infini ils peuvent faire quand ils ont embrassé leur état par une vocation réelle et sincère, et non pas, comme cela se voit malheureusement trop souvent, par un motif d'intérêt, pour se créer une existence facile et de beaux revenus.

À Menchassa, le gouvernement ne semble malheureusement pas s'intéresser beaucoup à l'instruction du peuple. Les instituteurs, qui touchent du trésor des missions leur faible traitement, c’est-à-dire de quatre à sept roupies par mois (les deux premiers seuls en reçoivent dix), ne sont pas même exempts de la taxe sur les cabanes ; ils sont obli ges de la payer au gouvernement et aux régents indigènes.

Je passai cinq jours au milieu de la bonne et excellente famille Schwarz. Le 23 mars, je me mis en route pour retourner à Menado, M. Schwarz m’accompagna jusqu’à 10 paals; ensuite nous nous fimes des adieux touchants, comme si nous étions liés depuis de longues années.

J’arrivai à l'heure du dîner chez M. Wilken, qui m’avait déjà invitée auparavant à descendre chez lui. Le soirs je couchai à Menado (éloigné de 34 paals).

A Menado, je demeurai cette fois-ci ‘la plus grande

“partie du temps chez M. Linemann, également missionpaire allemand. Nous étions déjà sur le-point de partir, lorsque la nouvelle se répandit que le vapeur de Macassar arriverait dans le mois de mars. Il me fallut donc rester à Menado, et renoncer à une excursion dont je m'étais promis beaucoup de plaisir; je le regrettai d’autant plus que bien des jours se passèrent sans que le vapeur arrivät. Enfin son arrivée fut officiellement annoncée pour le 9 avril. La veille de ce jour, je partis à cheval pour Kema, et le lendemain matin je me rendis à bord.

La traversée de Macassar, qui est de 600 ess is fit en trois jours.

J'avais déjà appris auparavant que le docteur GEtres avait changé de résidence et que, chargé de la direction de l'hôpital à Macassar, il venait d'y arriver avec sa femme. Sentant que je serais reçue dans sa maison à bras ouverts,je m’empressai, aussitôt arrivée, d’aller m’stablir chez lui.

Comme j'avais déjà vu Macassar, je n'y restai que quel-

ques jours; j'étais plus curieuse d'entreprendre un voyage dans l'intérieur de Célèbes. | * + La partie de cette île indépendante du gouvernement hollandais est divisée en ‘trois grands empires, Bonni, Goa et Sidenring, subdivisés eux-mêmes en beaucoup de petits Etats dont les rois ou rajahs sont soumis aux souverains des-grands empires. Les sultans ou rois de ces trois pays sont alliés des Hollandais; mais ils ne souffrent pas de résidents chez eux, et ils ont su jusqu’ici conserver leur entière indépendance. Je voulais visiter ces agneux de Douri, dont les habitants, encore sauvages, die D Dt'dans des cavernes

essions des Hollandais à Célè bes, 5 i dar leurs: alliés. nd

demande pour Goa et Sidenring, mais il « "Le gouvernement hollandais n’était pas d termes avec le sultan de cet ar des trois, et qui, à ce qu’on me di

en peu de temps une armée de 10 900 ‚co aguerris.

+ Pourvue de lettres pour différents rois et rajahs, je me mis en route le 17 avril, à cheval, accompagnée d’ "drogman (envoyé) et d’ Je fis 17 paals pour me rendre à Maros, qui est de un résident adjoint. Maros et Macassar sont 8 ne même plaine couverte d'immenses champs de fus d'autant plus étonnée de

cette grande culture queje ; OCcas villages, et que la plan! ation dant ot surtout la récolte demande beaucoup de mai n-d’œi vre, chaque épi étant ici, comme à Java, coupé séparém ent.

Dans cette plaine, il n’y avait ni routes frayées, ni ponts;

il fallut traverser en bateau les fleuves Tello et Maros ; les chevaux passèrent à la nage.

A Maros, je descendis chez le résident adjoint, le comte Bentheim. Il demeurait dans un très-bel edifice, dont il avait été lui-même le constructeur et l’architecte, et qui surpasse dé beaucoup en beauté les résidences des gouverneurs de Macassar et d’Amboine. Elevé en pierres massives, cet édifice est orné d’une jolie colonnade, et a de grands et beaux appartements.

Je ne voulais rester à Maros qu’un seul jour; mais des pluies continuelles m’y retinrent six jours entiers. Quel bonheur pour moi ce mauvais temps ne vint pas me e je demeurais chez quelque roi öu rajah malais ou bouginèse ! Ici, au milieu d’une aussi aimable que l'était celle du comte, on pouva

de 3 paals. Le rocher qui renferme ut à fait isolé dans la plaine, comme du ciel. Il peut avoir 95 mètres de nètres de circonférence. Quand les Anglais

session du pays, ils se servirent de ce ro-

cher comme d’un fort. La grotte tenait lieu de e, et sur la pointe étaient les car ons. La grotte est jolies de ou iguilles et quelques co-

lonnes irrégulières de st la tites Aujourd’hui, c’est le rendez-vous des chauves - et d’autres oiseaux de nuit. LA

n d , dans la maison du comte, à l'élection d'un # ége n des rajahs souhaitait obtenir du gouvernement aussi bien que de son peuple, l’assurance qu’à sa mort son titre passerait à son fils; il voulait, de son vivant, Je faire déclarer son successeur,

Les régents et les anciens du peuple de tout le district s’assemblörent à cet effet dans la maison du comte. On demanda à chacun séparément son opinion et sa voix. Tous votèrent en faveur du fils. Celui-ci s'était tenu à l'écart pendant toute la délibération, et les voix ayant été recueillies, on l’appela pour lui annoncer l’heureux résultat. Il traga autour de lui un cercle et y prêta le serment de fidélité.

Ici le peuple n’est pas trop tracassé par le gouvernement. Il est tenu seulement de payer en argent la valeur du dixième de la récolte, et n’a point à travailler à la construction et à l'entretien des rues, des ponts et des maisons. Il est libre de planter le café, le sucre et les épices; aussi ne voit-on aucun de ces produits. Le riz étant le seul besoin des naturels du pays, ils ne plantent pas autre chose, car ils préfèrent leurs aises à toute espèce de gain. Cela sert à prouver que, si le gouvernément renongait à son sysième de monopole et n’imposait pas le travail aux habitants, ils ne planteraient pas davantage, | > le prétendent quelques personnes , et ne produirâient pas à des prix moins élevés, mais que, bien au contraire, toutes les plantations, sans excepter celles de Java, finiraient bientôt par périr.

Dureste, pour tout ce qu il ya à dire en bien ou en mal du systeme demonopole, ainsi que du mode de gouvernea adopté par les Hollandais, comme femme et avec mon incompétence, je n’oserais me prononcer. En général, selon moi, toute espèce de contrainte est une injustice qui ne devrait se produire nulle part. Mais quel est le gouvernement au monde qui n’ait pas recours à la contrainte, quand il en ale pouvoir ? Je suis convaincue qu'il n’y a pas eu jusqu’à présent un seul gouvernement qui ait pris posséssion d’un pays dans le but philanthropique de faire le bonheur d’un peuple soumis à son pouvoir... La seule question a été et sera toujours : « Quelle utilité peut-on

retirer du pays et de ses habitants ? » L’Angleterre cherche à pressurer le plus possible les habitants de ses possessions transatlantiques; les Espagnols, les Français, agissent de même, et naturellement les Hollandais ne font pas exception à la règle générale.

Mais, à dire vrai, je ne sais pas pourquoi on parle tant de la dureté du gouvernement hollandais dans les Indes. Je l'ai trouvé moins dur que celui des autres États. Ainsi, dans l'Inde anglaise, chaque pied d’arbre fruitier est imposé; le système de fermage y est extrêmement vexatoire

pour le petit fermier. Sans doute les indigènes.ont parfois aussi beaucoup à souffrir dans les possessions holle S

des Indes; mais les prestations se font la plupart duiten

en travaux manuels, ce qui est moins onéreux que si elles se faisaient en argent. De plus, il faut convenir que, surtout dans les derniers temps, on a beaucoup fait pour améliorer leur position. Dans beaucoup de provinces, le cultivateur a droit de propriété, il peut aliéner sa cabane et son bien-fonds. Dans d'autres provinces, le söl’est cul-

tive d’une manière patriarcale et on partage la moisson. |

Dans.les endroits où l’on ne peut cultiver ni le café, nile » sucre, ni le thé, ni les épices, ou bien où les produits ne constituent pas de monopole, le gouvernement reçoit d’ordinaire en numéraire la valeur du cinquième de la récolte, et dans quelques districts même seulement le dixième: * Dans les pays assujettis au monopole indiqué plus haut, 1e

cultivateur ne paye pour sa propriété que Kate 2 À chose, et presque pas d'impôts; mais il est tenu de tra vailler dans les plantations appartenant au gouvernement, ou bien affermées pour celui-ci, et il reçoit une indemnité. Les plus dures corvées, pour les indigènes, sont le travail dans les plantations de café et la construction des routes, des ponts, des magasins et des maisons de fonctionnaires. Quand. ils vont travailler dans les plantations de café, ils sont souvent obligés de rester à quinze ou vingt

2 5 u er

m ie

paals de chez eux pendant deux ou trois mois de l’annee. Le gouvernement leur paye une somme fixe pour chaque, picoul de café qu’ils fournissent. Mais jusqu'ici les differents travaux de construction devaient être faits sans rétribution ; les inspecteurs des travaux, les maîtres maçons, les charpentiers et les serruriers, recevaient seuls le salaire de leur journée, Comme je l’ai dit ailleurs, le gouverneur général actuel tend à établir un tarif de salaires pour tous les services rendus au gouvernement, et, à mon départ, cette mesure était déjà sur le point d’être mise à exécution. Les bourgeois sont exempts de toutes charges; ils n’ont point de corvées à faire, et payent seulement une petite redevance pour les terres qu'ils cultivent. Chaque cultivateur peut devenir citoyen, s'il fait pendant douze ans le service militaire. C’est justement des bourgeois qu'on se plaint le plus : ils sont extrêmement paresseux, et dans quelques districts, surtout à Amboine, tt se pour les jeux de cartes.

+ Les esclaves sont bien traités dans les colonies hollan- »daiïses ; ils peuvent porter plainte contre leurs maîtres, et sont soutenus et protégés par le gouvernement. Les lois ne sont pas seulement écrites sur le papier comme dans la plupart des pays à esclaves, mais elles reçoivent. aussi leur exécution.

Après toutes les observations que j'ai pu faire dans mes

‘ . Voyages, non-seulement dans l'Inde hollandaise, mais

aussi dans toutes les contrées en dehors de l’Europe, je .serais presque tentée d'affirmer que les peuples les plus heureux sont ceux qui ne sont pas tombés sous la domination des blancs. Ils ont sans doute aussi leurs souffrances et bien des vexations à subir; mais certainement elles sont moins affreuses que celles que leur font essuyer les cupi- ‘des Européens.

Le 23 avril, je me mis de nouveau en route. Malgré mes refus, le comte Bentheim me forca d'emmener encore un

> - a LE

tolk (interprète) qui parlait le bouginèse et le hollandais. Pour cette dernière langue, j'en avais déjà fait entrer dans ma vieille tête assez pour pouvoir me faire comprendre. Je partis avec une suite de neuf personnes oisives, c’est-à-dire un drogman et un tolk, dont chacun avait deux kullis et un serviteur, tandis que moi-même je n’avais qu’un seul kulli. Ce grand cortége m'était extrömement désagréable; car plus la suite est nombreuse, plus on,a de peine à maintenir l’ordre, plus il est difficile de se procurer partout les chevaux nécessaires.

Nous n’allämes à cheval que jusqu’à Padkadjene (16 paals), toujours à travers de grandes plaines et des plantations de riz. Les deux districts de Maros et de Macassar pourraient s'appeler à plein droit les greniers de riz de l’île.

La plaine de Maros est d’une fécondité remarquable ; les indigènes en sont redevables en grande partie au comte Bentheim, car il a fait établir plusieurs canaux qui arrosent les champs d’une manière parfaite.

. Quoïque le comte Bentheim m’eüt assez répété que les routes étaient mauvaises, je les trouvai cependant bien plus affreuses que je ne m'y étais attendue. Ce n'étaient pas, à proprement parler, des chemins ; nous tournions constamment au milieu des champs de riz, qui, grâce aux irrigations artificielles, étaient entièrement couverts d’eau. Ces champs n'étaient séparés les uns des autres que par des digues de terre étroites, à peine assez larges pour laisser aux chevaux la place de mettre un pied devant l’autre. Presque à chaque pas, il fallait s’attendre à faire une chute. Le cheval pouvait facilement glisser du haut de la digue, ou bien couler avec la digue, qui n’était formée que d’une terre meuble. Quand on ne suivait pas ces digues, on traversait des flaques d’eau et des marais, dans lesquels les bêtes enfonçaient jusqu’au poitrail. Souvent elles avaient de la peine à en sortir. On était, comme

le lecteur peut le penser, éclaboussé de boue et de vase depuis les pieds jusqu'à la tête.

Les fonctionnaires ne visitent jamais ces contrées avant le mois d’août, quand la récolte du riz est faite et que tout est sec. |

Il est curieux de voir une petite chaîne de montagnes, de 15 paals de long, se dresser devant une autre chaîne plus élevée, avec des parois à pic, qui montent verticale- | ment et présentent çà et là de larges fentes avec des échappées de vue ravissantes. La cime la plus haute des grandes montagnes placées derrière est le Maros, de 1450 mètres. Elle s'élève aussi à pic. ,

Le 24 avril, nous parcourümes à cheval 28 paals pour nous rendre à Mendalle, Nous passämes le fleuve Padkadjene en bateau, et le fleuve Segéri à cheval. L'eau montait jusqu’au-dessus du poitrail des chevaux ; ils perdaient presque pied ; mais le véritable danger, cependant, était d’être assailli par des caimans, dont les fleuves de cette île sont remplis. Dans le seul village de Segéri, dix-neuf personnes furent dévorées l'année dernière par ces monstres. Mais cela n’empêche pas les gens de passer le fleuve à la nage ou bien de s’y baigner : ils disent que celui qui est destiné à être mangé par un caiman ne peut échapper à son sort, quand même il n’approcherait d'aucun fleuve.

. A Segéri,nous dinämes chez le régent ; comme iln’yavait ni cuiller ni fourchette, les mains durent en remplir l'office.

C'est dans cet endroit que commence à reparaître la vilaine coutume de teindre les dents en noir et de les limer. Plusieurs se teignent aussi les ongles des mains et des pieds en rouge foncé.

Le costume des indigènes est assez généralement partout le même, Les hommes portent une culotte courte, qui descend jusqu'à la moitié de la cuisse, et mettent pardessus un sarong; le buste, jusqu’à la ceinture, est rarement couvert ; autour de la tête, ils roulent un mouchoir.

Pas un homme ne sort de sa cabane sans avoir son parang et sans porter une grande poche, qui renferme tout ce qu’il faut, pour préparer le siri et pour fumer. Le parang et la poche se portent au-dessous du sarong, ce qui donne aux gens un aspect tout anguleux. Outre les parangs, plusieurs sont encore armés de lances.

Les sarongs des femmes sont ici beaucoup plus longs que je ne les ai vus nulle part, Ils montent quelquefois jusque par-dessus la tête; mais, d'ordinaire, elles ne les drapent que très-légèrement autour du corps, de sorte qu’ily en a un long bout qui traîne. Il n’est pas possible de se servir de ce vêtement d’une manière plus ridicule : il faut qu’une de leurs mains soit toujours libre pour le tenir et pour le relever. Indépendamment du sarong, elles portent encor& une chemise du dessus très-courte, qui descend jusqu'aux hanches, et qui, chez les jeunes filles, est d’une étoffe très-mince et transparente ; chez les femmes, elle est d’une étoffe plus épaisse.

Après le repas, nous nous remiınes en route, accompagnés du régent de Segéri. On ne pouvait pas voir de plus bel homme que ce Macassare!, monté sur son superbe . coursier. Il était haut de six pieds, fortement constitué, et avait une physionomie grave et expressive. Il portait un sarong d’une blancheur éclatante, qui dessinait bien les formes de son corps, et un mouchoir blanc roulé autour de la tête ; son cheval n'avait ni selle ni harnais, mais seulement une petite bride passée dans la bouche, et cependant le régent se tenait à cheval aussi bien et avec autant d’aisance que le cavalier le plus exercé.

Les habitants de Célèbes sont généralement d'excellents cavaliers. On voit des enfants de dix ans faire bravement caracoler leurs chevaux. Ils ne se servent ni de selle ni

1. Les habitants de Célèbes sont : au sud, des Macassares et des Bouginèses (tous mahométans) ; au nord, des Alfores. Du reste, on trouve des bouginèses disséminés sur toute l'ile, :

Page 1