Un aroba pèse vingt-cinq livres
AUIOUR DU MONDE.. 461 tation la plus luxuriante ; les unes et les autres sont couvertes des plus belles forêts ; même sur les points les plus élevés des montagnes, on découvre des champs fertiles. Il en est tout autrement du côté de l’est : les montagnes et les collines font place à de grands plateaux qui offrent peu de traces de végétation et fatiguent la vue par leur monotonie désespérante. Les belles forêts disparaissent, les fleurs se font plus rares, et la bruyère, que toutes les bêtes dédaignent, couvrent d'immenses étendues. Trois leguas après le point culminant du Chimborazo, je vis bien par-ci par-là, dans les vallées, paître de petits troupeaux; mais la première culture ne se montra réellement qu’à sept leguas au-dessous de Ja hauteur. Il y a donc, sur une étendue de neuf à dix leguas, des terres incultes, dont une grande partie pourrait être défrichée, si la population n’était pas si peu nombreuse.
Nous traversämes, à cheval, -des allées de cactus et d’aloès. Les cactus atteignent ici une hauteur de 2,50 à 3 mètres. Les aloès ressemblaient à ceux que j'avais vus autour de Naples; la hampe avec ses fleurs s'élevait au-dessus des feuilles à une hauteur de 6 mètres et plus. f Le beau plateau d’Ambäto est borné par le Chimborazo, . le Tungaragua et autres montagnes majestueuses. La température y redevient, si douce, que la banane et d'autres fruits du Sud y viennent trös-bien.
Du haut du plateau qui la domine, la petite ville d’Ambato, encaissée comme dans une gorge par les montagnes, entourée et parsemée de tous côtés. de jardins et d’arbres fruitiers, offre une vue vraiment charmante, J 'arrötai plus d’une fois ma monture, et je contemplai avec délices le tableau ravissant qui se déroulait à mes yeux. La ville, présente une très-grande étendue; mais les maisons sont étroites et misérables au delà de toute expression. La plu- part ayant seulement une porte et pas de fenêtres. Ce n’est
que du côté de la grande place que l’ensemble se dessine un peu mieux.
A Ambato, je descendis encore chez le maître d'une hazienda. Ces bonnes gens ne se doutaient pas encore qu’un voyageur qui arrivait comme moi, tout trempé de pluie, devait avoir besoin d’un petit coin pour se laver et changer de linge. On ne lui offrirait pas la moindre chose, tout en sachant qu’il a peut-être fait une douzaine de 'leguas sans rien mettre sous la dent. Il est condamné à rester deux ou trois heures au milieu de la famille dans ses habits mouillés et sales, et à attendre. patiemment l'heure du repas. La famille, qui se balance toute la journée dans les hamacs et qui passe son temps à jaser, est enchantée de trouver quelque nouvelle figure à regarder. Comme je ne savais pas l'espagnol, je ne pouvais guère leur donner d'autre distraction.
1er avril. Lalacunga (8 leguas). En sortant du fond de la gorge, nous arrivämes à un beau torrent qui, après s'être perdu dans une grotte naturelle, reparaît à quelques centaines de pas de là. Nous renconträmes des trous profonds ou de larges crevasses qu’il nous fallut franchir sur de -petits ponts extrêmement dangereux, ou traverser en y descendant. Dans ces cavités, il est peu agréable de rencontrer d’autres voyageurs, et ne füt-ce même qu'un seul cavalier, car les chemins, sont si étroits qu’il n'y a tout juste que la place pour une seule personne. Aussi, en arrivant à un de ces chemins creux, l’arriero crie, siffle, et fait un tapage continuel pour annoncer son approche d’aussi loin que possible. A l'exception de ces mauvais passages, le chemin était bon, et, pour la première fois , aucune pluie ne vint gâter notre journée.
Une grande partie du plateau d’Ambato est cultivée ; ‘cependant il n’y avait encore que très-peu de villages ou de cabanes. Le Tungaragua, se dégageant de plus en plus ‚ des nuages, s’éleva devant nous majestueusement comme
un eône colossal ; il est tout à fait indépendant des autres montagnes. x Du haut plateau d’Ambato nous arrivämes à un plateau bien plus considerable et bien plus beau, celui de Latacunga, à l'entrée duquel se trouve la ville du même nom. On perd déjà de vue le Chimborazo; mais on voit surgir à sà place d’autres hautes montagnes, parmi lesquelles se distinguent surtout le Cotopari et l’Iliniza A Latacunga, bourg très-étendu comme Ambato, je descendis de nouveau chez un planteur. On me recevait, il est vrai, partout, avec beaucoup d'amabilité; mais le malin on me laissait toujours partir sans m'offrir une tasse de thé où de chocolat, quoique les matinées füssent froides, brumeuses ou même pluvieuses, et l’on savait bien que jusqu’au soir je ne trouverais pas d’endroit où je pusse prendre quelque chose.
J'avais beaucoup de rapports avec les maîtres de haziendas, je passais avec eux des journées entières, et j'avais ainsi l’occasion d'observer leur genre de vie. 1 La plupart vivaient dans un désordre, une saleté et une misère qui dépassent toute idée. Je préfère la maison d'un paysan allemand un peu aisé à la plupart de ces haziendas. Dans-la première on trouve au moins assez de propreté pour se mettre à table avec plaisir et pour manger un . repas simple , mais bien apprété. Il n’en est pas de même > dans la hazienda; on y met sur la table une DU déchirée, qui à force de taches ne présente presque p'us de place blanche. Pour la vaissellé et autres ustensiles, on trouve rarement les choses les plus indispensables. C'est ainsi que je vis, par exemple, dans une hazienda, onze personnes à table, et je ne crois pas qu’elles eussent à leur ” disposition trois couverts complets de l'espèce la plus commune, Une personne avait une cuiller, une autre une fourchette, une troisième un couteau. Quand le possesseur dela cuiller avait mangé sa $oupe, il passait la cuiller à
son voisin; il en était de même du couteau et de la fourchette; les enfants mangeaient généralement avec les doigts. Un pot cassé contenait l’eau à boire, un verre servait à tout le monde. Les enfants venaient se mettre à table tout déguenillés , les pieds nus ou avec des souliers dechirés, les mains et les figures sales ; mais ils avaient l’air si jolis, si frais, et avaient des yeux si vifs et si petillants, que je regardais avec un vrai plaisir ces têtes d’anges joufflus avaler .à cœur joie les morceaux l’un après l’autre. Une négresse enveloppée de haillons, ou quelques petits négrillons à moitié nus, faisaient le service de table.
Dans cette même maison on ‚m’assigna, pour coucher, une chambre qui n’avait pas été nettoyée depuis Dieu sait combien de temps, et qui, avec.le lit, ne contenait que deux chaises cassées et un fragment d’une petite table. Tout ce dont j'avais besoin, je fus obligée de le demander; je netrouvai pas même de l’eau dans ma chambre, et, quand on m’en apporta, il me fallut sortir devant la porte pour me laver, car il n’y avait pas de cuvette.
Dans une autre maison, j'étais à peine au lit depuis une petite demi-heure, que je m’élançai dehors, car j'étais littéralement couverte de vermine. Je passai toute la nuit sur une chaise, et le lendemain je me trouvai toute marquée de taches rouges comme s’il m'était venu une éruption. Et presque dans chaque maison je voyais une où même deux grandes filles, qui auraient pu sans peine tenir le ménage en ordre. Mais ce n’est pas là leur affaire. Un grand mouchoir jeté autour de la tête, des épaules et des bras, elles restent là toute la journée et volent, comme nous disons nous autres Allemands, le temps du bon Dieu. A côté de cette extrême misère, on étale quelquefois un peu de luxe. Dans une maison, la salle de réception était ornée de ri-
.deaux, de tapis, de glaces ; ailleurs je rencontrai un assez bon piano, un très-beau nécessaire de voyage anglais, tous
objets qui reviennent ici très-cher, puisqu'il faut les apporter avec peine par-dessus les montagnes. Les femmes et les filles me montrèrent des robes de grand prix, des châles chinois, etc. J'en fus d'autant plus étonnée que les possesseurs des haziendas ne sont généralement pas très-fortunés. Ils ont sans doute beaucoup de terres, mais ils manquent de marchés et de routes. Il n’y a pas de grandes villes dans le pays, et les chemins sont si mauvais que ce n’est presque pas la peine d'envoyer des provisions à une distance de trois ou quatre journées.
2 Avril. Machacha (11 leguas). Aujourd’hui nous traversämes constamment le haut plateau de Latacunga. Les chemins étaient. il est vrai, très-bons, et on marchait en grande partie entre des haies de cactus et d’aloès , entremêlées de belles fleurs. Entouré par une chaîne des plus superbes montagnes, dont le Cotopaxi et l’Iliniza sont les plus saillantes, ce plateau serait ravissant, si la nature n’avait pas oublié de le doter de deux choses essentielles, le bois et l’eau.
Oncultive peu les terres, sans doute fautede bras. Le sol ne semble pas non plus être aussi gras que sur le versant occidental des Cordillères. La majeure partie de la
vallée offre bien une belle et fraîche verdure; mais il y a encore beaucoup dé poussière et de sable, et assez de champs couverts de grosses pierres et de rochers, que le Cotopaxi en fureur à sans doute Jancés tout autour. Ce volcan gigantesque fixa mon attention. Il s’echappait de son cratère de grosses colonnes de fumée que l’on pou+ vait comparer à de gros troncs d'arbres avec de riches couronnes, ou bien à des nuages qui s’élevaient sans ordre et sans fin. Malheureusement ces images fantastiques s’évanouissaient aussi vite qu ’elles se formaient. )
Le Cotopaxi était, jusqu’au cratère, couvert d’une légère couche de neige. L’Iliniza s’élevait fièrement sous une enveloppe blanche si épaisse, qu’on voyait que les rayons du
soleil'n’avaient sur lui aucune influence, Je passai la nuit très-misérablement dans un tambo.
. +" 8 Avril. Quito (8 leguas). Le matin, avant de monter sur le mulet, je jetai.encore un regard en arrière sur le volcan, pour lui dire adieu, car le chemin nous conduisait maintenant sur le haut plateau de Quito. Le volcan parut agréer avec reconnaissance mon attention, et me récompensa par une superbe.éruption. D'épaisses colonnes de fumée montèrent en tourbillonnant; le feu les sillonna comme de flammes et d’éclairs ; puis, dépassant les nuages de fumée, il retomba en pluie épaisse sur la terre. Combien ce spectacle devait être magnifique pendant la nuit! Mais j'étais pleinement satisfaite, et je remerciai Dieu de m'avoir accordé la faveur de voir encore, après tant de merveilles, ce phénomène de la nature.
Quand on passe par Riombambo , au lieu de prendre par Ambato pour aller à Quito, on approche bien plus du Gotopaxi, ét on voit les ruines de trois petits édifices qui datent du temps des Incas. Mais, à en juger par le dessin qui me passa plus tärd sous les yeux, je crois que ce n’est guère la peine de faire ce détour, surtout pendant la saison des pluiës.
Le temps était aujourd’hui magnifique, les chemins ex4 céllents, à l'exception de trois leguas qui étaient excessivement mauvaises, grâce à des gorges, à des collines ‚‚estarpees et à de grosses pierres qui se trouvaient juste au milieu de la route. Même dans le voisinage de la ville, lé gouvernement ne fait rien pour remédier à ce mauvais état des chemins. Dans ce pays, on ne s’occupe nullement . des routes et des ponts. Si l’on trouve parfois un pont solidement construit, une route un peu plus soignée, on peut être sûr que cela date encore du temps de la domination espagnole.