‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 45 sur 67 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Quito. — Barbarie du peuple. — Curiosités. — Fêtes religieuses. — Le clergé et le gouvernement. — Les Indiens. — Le théâtre, — Retour à Guayaquil. — Le Chimborazo. — Un combat de taureaux. — Danger de mort. — Panama. — Voyage à travers l'isthme. — Aspinwall. :

La ville de Quito est assise sur un grand et beau plateau, bordé de montagnes moins gigantesques que le plateau de Latacunga; ce n’est qu'à deux leguas de distance qu’on commence à apercevoir la ville. Son.-aspect n'a rien de merveilleux : les maisons sont basses et eouvertes de toits de tuiles légèrement inclinés. L'uniformité de ces masses de pierres est interrompue par quelques tours ou coupoles. Les deux montagnes Panicillo et Pinchincha, contre lesquelles la ville est adossée, ne sont couvertes d'aucun arbre ni d'aucun buisson. Il en est de même de toute la chaîne de montagnes dont le plateau est borné. La seule beauté de cette contrée consiste dans sa ceinture de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre les unes au-dessus des autres. Sans doute de beaux tapis de verdure s'étendent partout dans la vallée, entrecoupée de champs cultivés; mais, sous ce bienheureux climat, on s'attend à trouver une végétation bien plus éclatante de bois, de haies, de buissons et de fleurs. Les montagnes ne sont couvertes que d'une herbe très-courte. 11 faut regarder de près pour s’apercevoir que le pays est cultivé, et c'est ainsi que le voyageur qui a lu les descriptions les plus exagérées de cette ville et de sa position ravissante est singulièrement détrompé quand il se trouve en face de la réalité.

C'est ce qui m’arriva aussi: plus j'approchai de Quito, . plus je fus désappointée. Aux alentours, il n’y a en dehors des champs et des prairies que peu de jardins ou d’arbres fruitiers. Les petites maisons du faubourg sont à moitié délabrées et d’une saleté qui dépasse toute idée ; les rues sont tellement pleines d’eaux stagnantes et d’immondices, qu'on est obligé de mettre son mouchoir sous son nez; le peuple est couvert des haillons les plus dégoûtants. Il me regardait tout ébahi, se moquait de moi, me montrait au doigt, ®t courait après moi. Il vient rarement des étrangers dans ce pays perdu, et, s’ils ne sont pas tout à fait habillés comme les indigènes (je portais bien le pon- : cho, mais je n’avais pas le petit chapeau de paille), ils

sont suivis et hués par la populace. Plus nn: delap

et celui du Ber de Ces deux | és ristyles. Le palais du p ésident ne se presenterait p pas mal, s’il n'était pas déjà à moitié tombé en ruine, surtout l’escalier de la façade; mais au moins il n’est pas défiguré, comme celui de Lima, par de petites boutiques de marchands. La place est, de plus, ornée d’une belle fontaine à. aquelle il ne manque qu'une seule chose, c’est-à-dire l’eau.

3 Dans la ville de Quito, qui cé près de 50 000 habime iln’y a pas d'hôtel. Bien que munie de beaucoup de lettres de recommandation, je n’en avais qu’une sous ma main, à l'adresse de M. Algierre ; toutes les autres étaient dans un coffre enveloppé de toile cirée.

Nous nous arr&tämes devant la maison de M. Algierre, mais nous la trouvâmes déserte: M. Algierre était depuis quelques jours parti avec sa famille pour sa plantation. Au premier moment, je ne sus ni où aller ni à qui m’a-

dresser. Mon cog a ; Fan estique ne s’occupait nullement

sultants. Bref, je n'étais ‘qu’ une tte seule, sans un homme pour me protéger : aussi la foule qui se pressait autour de moi se livrait-elle à une impudence sans réserve. Mon embarras croissait de minute en minute, ma position devenait insoutenable, lorsqu’enfin un sauveur m’arriva : un monsieur fendit la foule, me présenta un petit chapeau de paille comme les habitants en portent dans ce pays, et dit & mon domestique de me conduire dans sa maison. Quand j'y fus arrivée, j’ouvris vite mon e, je changeai un peu de toilette, je pris, parmi le pade lettres celle qui était adressée à M. White, chargé es tompagnée d’un jeune Indien, domestique avait déjà disparu.

bout de toutes mes tribu-

au pour ce peuple civiportais une mantille etun

chépisttle soie, au lieu 34 * ai

nd mouchoir en usage dans le pays, et de plus je n’avais nne avec moi, car le jeune Indien ne comptait pas. Par bonheur, la maison de

M. White n’était pas très-éloignée, et au bout de quelques minutes je me trouvai en lieu de sûreté.

M. White et.sa femme m’offrirent aussitôt leur maison. M. de Paz, ministre espagnol, et sa femme, me comblèrent ‘dans la suite de beaucoup d’honnêtetés.

A Quito, je fus souvent à même de visiter les maisons des habitants issus des anciens Espagnols. Chez les riches on voit beaucoup de luxe, du moins dans les salles de réception. Les demeures se composent de grandes pièces, ce que l’on ne croirait pas à en juger par l'extérieur des ' ‚maisons; ; mais, ici comme dans le Pérou, la vraie façade est ‘à l’intérieur, sur des cours propres, bien tenues et ornées de fleurs et de jets d’eau.

Les dames me parurent aimables, mais peu instruites, ce qui doit sans doute provenir en partie de l’isolement de leur ville. Il n'y vient pas souvent un bon maître, et à plus forte raison pas d'artiste ni de savant : aussi les habitants n’entendent et ne savent presque rien de ce qui a trait aux arts et aux sciences, d’autant plus qu’ils n’ont pas grand goût pour la littérature. Je ne crois pas que les belles dames de Quito ouvrent jamais d’autre livre qu'un livre d’Heures ou un Paroissien. Pour l'intelligence, le bon sens et même le talent, les femmes iei comme au Pérou, surpassent, dit-on, de beaucoup les hommes : aussi se mêlent-elles de tout, et plus particulièrement des affaires politiques, auxquelles elles s'intéressent souvent bien plus que les hommes ; ce qui fait que les, femmes et les filles encourent aussi bien que les hommes des peines pour les délits politiques, et qu'elles sont assez souvent

senfermees au couvent pendant plusieurs mois et même pendant des années. P Je fis ici la connaissance d'une jeune dame très-intéres- * sante, la belle-fille du général Algierre, que l’on avait voulu mettre au couvent pour un an; mais elle s'était cachée 4rès-longtemps, jusqu’à ce que l'affaire tombât en-oubli, et elle avait échappé ainsi à toute punition. Les femmes protestèrent de toutes leurs forces contre le bannissement des jésuites, qui eut lieu il y a environ deux ans; mais les hommes l’emportèrent : les révérends pères se virent forcés ‚ de prendre le bâton de voyage et de dire adieu à ce beau :Päy8.

".Les seules curiosités de Quito sont les églises, parmi lesquelles se distinguent surtout celle des Jésuites, celle des Franciscains, celle de Saint-Domingo et la cathédrale. Elles sont toutes-dans le goût de l'église des Augustins à Lima, riches à l’intérieur et dorées depuis le plafond jusqu’en bas, couvertes de boiseries fort belles, .en exceptant toutefois les statues, qui ressemblent ici, comme à

Lima, à de. vraies caricatures. A ma trös-grande surprise, je.n’en entendis pas moins parler de plusieurs excéllents sculpteurs et ciseleurs établis à Quito‘: Les grands autels, ainsi que les colonnes qui entourent le tabernacle, sont revêtus de plaques d'argent. Indépendamment de ces quatre églises, il ÿ en à encore plusieurs autres richement ornéeset dorées à l’intérieur, mais qui sont un peu trop petites. Aux jours de fêtes, les saints sont revêtus de magnifiques habits et couverts de pierres précieuses. La toilette de la sainte Vierge, le jeudi saint, est évaluée à plus de 200 000 écus. La pièce la plus curieuse de cette parure est un rosaire composé de belles grosses perles.

‚Quant aux hôpitaux des malades, des aliénés et des lépreux, je les trouvaï au-dessous de toute critique. Cependant je crois qu’il serait infiniment plus agréable au bon Dieu de voir ses temples moins ornés, et les maisons destinées à l’humänité souffrante dans un état plus conforme à leur destination. Moi qui ne me sers jamais d'odeur ni d’aucune essence, j'aurais bien voulu, en visitant ces établissements, avoir pu faire yenir, par un coup de baguette, un flacon d’eau de Cologne. L'air empesté qui régnait dans les salles aurait à lui seul suffi pour rendre malades les gens bien portants. Ce qu’ils appellent des salles, ne sont que de longs corridors avec des niches, dans lesquelles les pauvres malades sont étendus sur des : trétéaux en bois garnis de peaux de bœuf, sans coussins ni couverture: La saleté y était affreuse, et l'air épais et puant. Dans chaque corridor il n’y avait que deux toutes petites fenêtres, l’une à l'extrémité d’en haut, l’autré à celle d'en bas, et éneore étaient-elles hermétiquement fermées.

L’höpital des aliénés, dans lequel il ÿ a aussi üne partie |

1. Je visitai quelques-uns des pos ateliers, et j’y trouvai partout, comme dans les églises, des figures en bois horriblement mal ciselées. ” j

exclusivement affectee aux l&preux, n’est pas mieux organisé. Les aliénés couraient librement dans la cour, qui n’est pas même fermée du côté de la rue. Quant aux lépreux, ils sont enfermés. Il arrive quelquefois que deux lépreux demandent à se marier. Comme on ne leur refuse pas cette faveur, on voit de temps à autre célébrer une union dans un asile consacré à la plus grande misère de l'humanité. Heureusement pour la société, ces infortunés n’ont jamais de progéniture. .

On ne voit dans aucun hôpital un médicament à côté d’un malade. Il y a bien, dans ces hospices, une pharmacie; mais je plains celui qui prend une des décoc— tions ou des mixtures préparées dans ces officines. Le désordre y est si grand que les gens préposés au service ne trouvent jamais ce qu'on demande. J'avais besoin de térébenthine pour mes insectes, et de farine de moutarde pour moi: car, à la suite de l'air trop subtil que j'avais respiré, ou bien des fatigues du voyage, je me sentis très— incommodée pendant la première quinzaine ; je ne mar-

chais que très-lentement, je ne respirais qu’avec peine, je souffrais de points de côté, j'avais mal à la poitrine, et je toussais. Je n’en sortais pas moins tous les jours, etje me trainais tant bien que mal partout où il y avait quelque chose à voir. Mais pour revenir à notre pharmacie, on mit un temps infini pour trouver la précieuse térébenthine, car il fallut ouvrir et sentir une vingtaine de flacons qui n’avaient pas même d'étiquettes. Pour la farine de moutarde, je crus qu'on ne la découvrirait jamais. Enfin, après l'avoir cherchée un quart d'heure, et au moment où, de guerre lasse j'allais partir, on la trouva reléguée dans un coin obscur. Les prix des médicaments sont dix fois plus élevés qu’en Allemagne, de sorte que les pauvres ne peuvent pas en acheter (ce qui est peut-être très-heureux

pour eux), et qu’ils sont réduits à des remèdes de bonne femme.

L’emplacement du college n’est pas grand, mais il est suffisant pour le nombre des élèves. On m'avait déjà parlé, à Guayaquil, d’un musée qui devait se trouver au college dé Quito. Dans cette dernière ville, on m’assura aussi que ce musée existait; mais quand j’allai au college pour ‚le voir, on me conduisit dans une salle-toute vide qui probablement a été destinée autrefois à servir de musée, et a été baptisée d’avance de ce nom.

On montre aussi une Monnaie aux visiteurs; mais cet établissement chôme la plus grande partie de l’année.

Pour embrasser d’un seul coup d’œil l’ensemble de la ville et des environs, il faut monter sur la montagne de Panicillo, qui n’est pas très-élevée. De là on a la vue de tout le plateau et des chaînes de montagnes dont il est borné, et qui sont comme superposées les unes sur les autres.

On aperçoit aussi, par-ci par-là, quelques montagnes détachées et isolées. Mais il n’y en a pas une seule qui se distingue par une forme particulière ou pittoresque. Tout le pays semble avoir peu d’eau. Nulle part on ne découvre la trace d’un fleuve; il n’y a qu'un petit ruisseau qui coule du haut du Pinchincho dans un ravin, et qui fournit à tout Quito l’eau pour boire et pour laver. Le matin et le soir, on la fait passer dans des canaux ouverts qui traversent les rues de la ville, afin de la nettoyer ainsi un peu de ses immondices.

Sur le Panicillo on voit encore les ruines d’une forteresse construite sous le gouvernement espagnol.

A côté du Panicillo s'élève le Pinchincho, qui est bien plus considérable. C’est un ancien volcan, qui depuis plusieurs siècles semblait tout à fait éteint. Mais voilà que, deux jours avant mon départ de Quito, il s’ouyrit une fissure dans la montagne, et justement du côté qui dominait la ville. De cette fente s’&chappait de la fumée. Qu’on se figure le trouble et la fraÿeur des habitants à cette vue! Je

L7k MON SECOND VOYAGE

n’ai pas su depuis si ce présage menaçant a été suivi d'effet et si les forces souterraines ont déployé leur funeste activité.

La vie est très-peu chère à Quito; aan: de même que dans le Pérou, le Chili, la Nouvelle-Grenade; on n’y trouve pas de monnaie de cuivre. Le medio peut . être considéré comme la plus petite monnaie. Il y a bien des quartillos, dont deux font ün medio, mais ils sont si rares qu’on n’en voit guère. On a l’'habitude de rendre, au lieu de billon , du pain ou des œufs, objets que le vendeur luimême accepte en guise d'argent.

On trouve à Quito des maisons meublées, garnies de glaces, de tapis, de lampes et de tous les meubles et objets dont on peut avoir besoin. Pour une maison bien arrangée et composée de huit à dix pièces, on paye par mois tout au plus cinquante écus, ce qui est très-bon marché, quand on songe combien le prix des glaces, des tapis et autres * meubles est augmenté par le transport à travers les Cordillères : car, bien qu’il y ait à Quito une masse de sculpteurs, on n’y rencontre pas un seul menuisier capable de faire une table ou une chaise un peu propre.

On ne paye pas non plus les domestiques trop cher. On donne à un domestique ou à une servante, par mois, trois écus et la nourriture; le cuisinier, qui touche six écus, reçoit ordinairement une somme fixe pour la dépense de - la maison. Dans les familles qui, par exemple, se composent du mari, de la femme, d’un enfant et de deux domestiques, on lui donne un écu par jour, et pour cette somme il fournit deux repas copieux, dont voici le menu : le matin, une soupe | appelée sancochado, et faite avec de la viande, du mais et ‘ du juka (racine de jam); puis deux plats de viande, des pommes de terre, des œufs, du pain, du beurre et du lait. Au second repas il sert une soupe au poulet avec du riz, trois plats de viande, des pommes de terre, du pain, et souvent un plat de farine ; le soir, du pain et du lait pour

le the. C'est vraiment assez pour un écu qui ne vaut que quatre-vingts cents.

Je me trouvais justement à Quito pendant la semaine sainte, et j’eus ainsi l’occasion d'assister aux plus grandes fêtes religieuses. '

La première procession solennelle à la cathédrale eut lieu le dimanche des Rameaux. Elle représentait l’entrée du Sauveur à Jérusalem. Le clergé ouvrait la marche; il était suivi par le président, les officiers d'état-major, les fonctionnaires et les notabilités. Puis arriva une image, en . grandeur naturelle, du Christ, sculptée en bois, qu’on avait attachée sur une ânesse; mais cette bête attendait à la porte de l’église ; et ne prit $on rang dans la procession qu'au moment où celle-ci fut prête à entrer dans l’église. La marche était close par le peuple. Je vis ici pour la première fois d'entrée d’une église accordée à un âne. :

C'était le lundi de la semaine sainte que la procession indienne devait avoir lieu. Les Indiens, les métis, les hommes -issus des’ anciens Espagnols, professent tous la religion catholique; mais les Espagnols ne veulent pas étre assimiles aux Indiens, ce qui fait que ces derniers ontleur procession à eux. Mais, au fond, les anglicans et les protestants agissent-ils différemment? N’ont-ils pas leurs ställes et leurs loges dans les églises? et malheur à l’iñndigent assez audacieux pour vouloir se glisser à ces places réservées à l'aristocratie! Au moins dans les églises catholiques d’Ecuador, comme dans celles du Pérou, il n’y a pas de séparation entre les riches et les pauvres. L’esclave peut se mettre à côté de son maître quand il y trouve une -place vide. Il y a peu de bancs dans l’église; on a l’habitude d’y porter = es tapis sur lesquels on ee nouille ©

Je Bitte nseinant pas voir la procession inwen été interdite pour la première fois par l'évêque, "que, les années précédentes, on s'y'était

livré à de trop grandes folies. Les costumes des Indiens avaient été si baroques et si comiques, disait-on, que le cortége ressemblait plus à une mascarade qu'à une pro- > cession.

La principale procèssion' eut lieu le jeudi saint. Dans .… Celle-ci, c'était la troupe qui marchait en tête; venaient ensuite les fonctionnaires publics et les notabilités de la ville, les laïques, les ecclésiastiques et une scène allégorique de la Passion de Notre-Seigneur. Dans un second groupe figuraient des fonctionnaires, des notabilités, des laïques et des ecclésiastiques, avec une autre scène. Je comptai en tout six scènes différentes, On voyait, dans une de ces représentations allégoriques, le.Christ au mont des Oliviers, l'ange lui présentant la coupe, et les trois disciples dormant au fond.

Dans une autre scène on voyait le Christ portant la croix;

dans une troisième il était attaché à la colonne d’infamie, fouetté, etc, La Mater dolorosa était représentée avec un poignard dans la poitrine ; mais elle portait en même temps une longue robe à queue en velours noir, et était parée de pierres précieuses et du superbe rosaire dont nous avons .deja parlé. Les figures de ces scènes étaient de grandeur naturelle, en bois sculpté et entièrement habillées. Elles avaient jusqu’à des perruques sur la tête; elles étaient sous des dais portés au moyen de longs bâtons, qu’à ma grande surprise je vis tenir par des Indiens. Je dis à ma ‚grande surprise, car, comme les fiers descendants des Espagnols ne veulent pas être confondus avec les Indiens, . et qu’il leur faut une procession particulière, ils ne devraient pas permettre aux Indiens de porter l'image de Dieu et celle de ses saints.

La procession était close par neuf chanoines revêtus de longues soutanes noires avec des queues de douze pieds de long qu’ils traînaient après eux. Derrière chaque queue marchaient quatre enfants de chœur qui n’avaient rien

‘ autre- chose à faire qu’à étaler convenablement les queues quand elles se relevaient ou se roulaient.

Je ne trouvai absolument rien d’édifiant dans cette procession; elle me fit, au contraire, l’effet d’une pompe thé4trale. |

Le soir du vendredi saint, on commença à visiter les églises et le saint sépulcre. L’illumination des églises était réellement éblouissante. Tout Je fond rayonnait de l’éclat de milliers de cierges. A cette occasion, on représente aussi des scènes de la vie de Jésus-Christ, telles que la sainte Cène, la distribution des pains, les sept sacrements, etc. On ne peut pas rire de ces scènes, car le sujet en est sérieux et digne; mais tout homme qui pense et qui réfléchit doit se sentir blessé au fond du cœur, quand il voit qu’on fait un jeu aussi honteux de ce qu’il y a de plus sacré au monde.

Vouloir faire une description des figures et des pos- ‘ tures les plus baroques, du rapprochement et de la confusion des costumes anciens et modernes, ce serait une tâche difficile, pour ne pas dire impossible. Ainsi la figure qui, dans les sept 'sacrements, reçoit l’extrêmeonction, avait de grosses joues bouffies, bien colorées, et les yeux brillants et étincelants comme. des étoiles. Le* mariage était représenté de la manière la plus horrible. Le fiancé et la fiancée avaient des figures toutes contractées et des poses si peu assurées, que l’on s’attendait à tout instant à voir l’un tomber en avant et l’autre en arrière, Dans la scène où Jésus-Christ dit aux enfants d’approcher, les malheureux petits enfants étaient revêtus de manteaux de bandits qui leur couvraient les pieds, et portaient sur la tête de petits chapeaux de paille ou de petites casquettes. Il serait urgent que le pape envoyät dans ces pays quelques dignes et nobles prêtres, pour mettre un terme à bien des sottises et à bien des scandales! i

Dans les circonstances actuelles, il ne faut pas s'étonner que le peuple soit ainsi stupide et sans caractère. Le clergé veut rendre le gouvernement turc responsable de la corruption du peuple. Il est évident que la faute retombe aussi bien sur l’un que sur l’autre. Ces pays sont encore beaucoup trop arriérés et, avant tout, trop demoralisés pour pouvoir supporter une constitution répu— blicaine. |

Toute autre forme de gouvernement, et même la plus absolue, vaudrait mieux pour ces États que ce simulacre ridicule de république. Je suis déjà trop vieïlle pour pouvoir encore apprendre dans ma vie quelque bien de ces contrées ; mais j'espère qu’avec le temps elles finiront par être incorporées aux États-Unis d'Amérique, comme cela -a déjà ou lieu pour une-partie du Mexique. Il est vrai que j'ai vu aussi commettre bien des atrocités en Californie, comme cela se voit sous tous les gouvernements, et surtout dans un Etat nouveau, où la soif de l’or attire tant d’aventuriers!

A Ecuador, le sort le plus triste de tous est celui des Indiens, ces pauvres descendants des maîtres légitimes du pays.

J'ai déjà fait remarquer que pendant mon séjour à Guayaquil l'esclavage avait été aboli. Liberté entière! mots magiques ! Ne croirait-oh pas que la civilisation de la république d’Ecuador est bien plue avancée que celle des autres Etats? Mais, malheureusement, il n’en est pas ainsi. La position des Indiens est bien au-dessous de l'esclavage. Ces mälheureux n'ont plus un seul maître, mais plusieurs. Il faut qu'ils les servent tous, et sans qu'aucun d’eux les-habille ou les nourrisse! Le seul avantage qu'ils re-' tirent de leur prétendue liberté, c’est d’avoir à s'occuper eux-mêmes de leurs besoins matériels. Tout Indien mâle paye un droit de capitation annuel de trois écus, de dixneuf ans à cinquante. L’habitant issu des anciens Espa-

gnols', qu'il soit cultivateur ou toute autre chose, est exempt de cette taille personnelle. Une taxe d’argent dans un pays où toutes les relations sont rendues si difficiles par la hauteur des montagnes, par le mauvais état des routes, par l'absence de ponts et d’autres moyens de communication, est la charge la plus lourde et la plus écrasante, surtout pour l’Indien, qui n’a auèune propriété et qui est opprimé et asservi.

Cependant les Écuadoriens, qui veulent se fire passer pour philanthropes, prétendent que, grâce à l'impôt de capitation, l’Indien est traité à l’egal de l’Espagnol, qu’il jouit des mêmes droits et qu’on lui accorde autant de terres qu’il peut en cultiver. Mais comment demanderaitil des terres lorsqu'il n’a pas le moyen de les défricher? comment attendrait-il le temps de faire des récoltes, quand il lui faut payer la pesante taille personnelle au gouvernement, qui, loin de ui venir en aide, ne cherche qu’à lui prendre le peu qu'il a?

D'ordinaire, l'Indien loue le travail de ses mains äux mattres de haziendas. Ceux-ci lui donnent une petite portion de terre pour ‘son entretien, lui fournissent, en déduction de ce qui lui revient, ce dont il a besoin, payent sa taxe et lui donnent un pefit salaire annuel. Le propriétaire de la hazienda cherché À faire toujours assez d’avances à l’Indien, en vivres, en eau-de-vie, en habits et autres objets, pour que celui-ci reste constamment son débiteur : car tant que l’Indien doit quelque chose à son maître, il pe peut pas le quitter. Dans le cas contraire, il est libre de disposer de sa personne. Meurt-il débiteur de son maître, la dette meure avec lui et ne peut pas être réclamée à sa famille.

Un autre grand mal qui pèse sur cette race déshéritée,

1. Ici, comme dans le Pérou, tout homme qui n’est pas Indien ou nègre, et qui-a quelques gouttes de sang espagnol dans les veines, : se donne le nom d’ancien espagnol; mais le gouvernement, en vue des trois écus de taxe, y regarde de plus près.

ce. sont les marches des troupes. L’Indien, il est vrai, “en dedommagement de la taxe qui l’écrase, est exempt du service militaire ; mais, lors du passage des troupes, il est tenu de porter sur son-dos les effets et les vivres des soldats, sans autre gratification que des injures et des coups. Un Indien passe-t-il par hasard devant une caserne au moment où on a besoin d’un ouvrier ou d’un manœuvre,un soldat se jette sur lui, et lui arrache son chapeau de paille de dessus la tête pour indiquer par là qu'il doit le suivre. S’ilne vient pas de bon gré, le soldat fait jouer le bâton et le force à se soumettre. Moi-même j'ai été plusieurs fois, - à Quito, témoin oculaire de ce procédé illégal et barbare. Qu’un Indien descende pour la première fois de la mon- “tagne dans la plaine, tout homme libre a aussitôt le droit de le. mettre de force.en réquisition et de le contraindre à le servir pour un temps déterminé. On le paye, il est vrai, mais, comme on pense, excessivement mal. J'ai vu, dans une maison, un Indien et sa femme servir pour un écu par mois, sans qu’on leur donnät le vêtement et la nourriture. Ces malheureux me firent absolument l'effet des pauvres parias de l’Inde. Ils mangeaient.tous les trognons et autres restes qu’on jetait dans la maison; ils faisaient cuire les feuilles extérieures des choux et autres plantes, y mêlaient quelque peu de farine d’orge, et mangeaient cèragoût sans le inoindre assaisonnement et même sans sel; ills. dormaient par terre dans un coin de la cuisine ou de la ve= randa, à peine couverts à moitié de leurs ponchos déchirés. Ce ne sont pas séulement les descendants des Espagnols, mais aussi les métis et les nègres, qui considèrent cette malheureuse classe d'hommes, la meilleure et Ja plus hon- , nête de tout le pays, comme bien au-dessous de tous les autres ; elle esttraitée par eux avecle plus profond mépris. Pendant mon s6jour à Quito, le hasard voulut que l’on anmoncät un spectacle, chose excessivement rare pour cette ville, car une troupe d'acteurs ou d’artistes ne s'é-

gareipas facilement au delà des Cordillères. Je me faisais uneföte d'assister à cette représentation, m’attendant à voir une troupe dans le genre de celles qui, chez nous,

les campagnes et les villages et établissent leur théâtre dans la première grange venue.

A Quito, ce fut le musée qui servit de salle de spectacle. On y plaga des bancs de bois, on apporta des chaises dans la galerie, on alluma des chandelles, dont le suif tacha les habits des spectateurs. A l'entrée du vestibule, c’est-ädire, au bureau où l’on prenait les billets, se pavanait une sentinelle qui, plantant son arme devant l'entrée, apo-

strophait le monde par ces mots : A donde va? (où allez

vous?) avec une telle rudesse qu’on rebondissait malgré soi en arrière. Il fallait répondre : « Au théâtre. » A l’en- -trée même du proscenium, il y avait une autre sentinelle qui-avait également planté son fusil devant la porte, et qui répétait le même cri avec le même accent martial. J'avoue que je n’ai jamais rien vu de ma vie d’aussi ridicule.

Le public était vraiment républicain. On y voyait des . Indiens déguenillés, dont les femmes apportaient même avec elles leurs. nourrissons, des nègres qui répandaient des odeurs qu’on ne pouvait pas précisement appeler des ON des polissons qui bataillaient pour les places

s'ils eussent été en pleine rue; on voyait pêle-mêle | cette populace des messieurs et des officiers avec ad femmes et leurs filles, les uns avec des ponchos, les autres avec de grands mouchoirs relevés par-dessus, la tête. Il n’y avait qu’une société de trois dames et de quelques messieurs qui fit exception, Ils étaient parés comme pour une représentation du-grand Opéra & Paris ou à Londres. Les dames étaient très-décolletées et chargées de parures, de plumes et de fleurs ; les messieurs étaient en habit noir et avaient des gants glacés. Cela faisait un contraste assez comique, et jurait singuliöremen! avec cette société sale et si mêlée. 4

La représentation elle-même ne fut pas une pièce de théâtre, comme je m'y attendais; un escamoteur fit les tours de-passe-passe les plus misérables quon puisse voir. "Le premier enfant venu aurait pu en faire autant; il n’y eut pas non plus la moindre illusion. Mais le public en fut ‘-contentet applaudit à outrance le pauvre faiseur de tours en se levant et en montant même sur les bancs. Dans un -des tours, un coup de pistolet partit. A ce bruit inattendu les nourrissons s’éveillèrent en sursaut et se mirent tous à crier à plein gosier ; cet intermède imprévu força le grand artiste à suspendre sa représentation jusqu'à ce que les petits braillards, apaisés par leurs mamans, se fussent rendormis.

Après le premier acte, je quittai ce théâtre improvisé; Al m'était impossible d’y rester plus longtemps. La seule chose qui me plut à ce divertissement fut qu’on ne refusait l'entrée à personne. Le nëbre ou l’Indien en état de payer avait les mêmes droits que la société parée avec tant de recherche dont je viens de parler. Les prix étaient si élevés pour Quito (la’ première place se payait un demiécu, la deuxième un quart d'écu), que c’était pour moi . une véritable énigme de savoir où la racaille et les gamins des rues avaienttrouvé de l’argent pour payer le spectacle.

Avant de quitter Quito, je visitai encoré la hazienda du ‘général Algierre, qui fait une brillante exception parmi toutes les plantations que j'ai vues à Ecuador. Il y règne . au moins de l’ordre, de la propreté et de l’aisance. L’habitation est une des plus belles du pays. Le fils aîné du général, M. Carlos, a fait une partie de son éducation à Paris; c’&st un jeune homme bien élevé, qui, comme le reste de sa famille, joint à l’usage du monde un caractère ferme et solide. Je trouvai chez lui les meilleurs ouvrages de la littérature française.

Le père et le fils ont bien mérité de leur patrie en fondantune fabrique de toile. Ils firent venir de la Belgique les

machines nécessaires. Il fallut plus de neuf cents bêtes de somme pour les transporter à leur hazienda, nommée Chillo. Les grandes machines durent être portées par des hommes. Le coton est acheté comme ‘on le récolte, et sort entoile de la fabrique... Un Belge fait marcher tout l’établissement. En dehors decètte fabrique, il y en a eñcore une autre dansle pays, où l'on fait du gros drap pour les ponchos.

Chillo est à 5 milles de Quito, dans une belle et fertile vallée bordée de-hautes montagnes que domine le sommet du Cotopaxi.

“Les lettres que le chargé d’affaires d’Ecuador à Lima, M. Muncayo, me remit pour le président et les premiers fonctionnaires du pays, ne me furent d’aucune utilité. Le président de cette grande république de 400000 âmes se crutun trop grañd personnage pour pouvoir, sans déroger à sa haute dignité, m’admettre en sa présence. Quand je lui eus fait tenir ma lettre de recommandation, il ne me donna aucune réponse et ne me fit point appeler auprès de lui. Un autre grand personnage du petit Etat, un certain M. Larrea, pour qui j'avais également une lettre, poussa la politesse encore plus loin : il mvita Met Mme White à une soirée sans faire laımoindre mention de moi, bien que je fusse l'hôte de M. White.

Dans ces circonstances, je ne pus guère songer à exécuter le projet que j'avais formé d'aller jusqu’au fleuve des Amazones : car, sans un secours puissant du gouvernement, je ne dis pasd’argent, mais d'une escorte d'hommes sûrs, je ne pouvais rien entreprendre. Les tribus sauvages des Indiens, par les pays desquels il faut passer, ne fournissent aux voyageurs ni bateaiix ni guides; il faut tout obtenir de force, ou bien faire construire des bateaux par ses propres gens; il faut même emporter la nourriture nécessaire, ou bien se la procurer en tuant du gibier.

Forcée, à mon grand regret, d'abandonner ce projet, je voulus au moins aller par terre à Bogota, la capitale de-la

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