L84 MON SECOND VOYAGE
Nouvelle-Grenade. Ce voyage, toujours au milieu des Cordillères, doit être magnifique en été, mais il est terrible pendant la saison des pluies. Néanmoins j'étais toute décidee à le faire; car, attendre le beau temps, cela me menait bien loin : dans ce pays, les pluies ne cessent qu'au mois de juin, et nous n’étions encore qu’au mois d'avril. J’arrêtai une bonne selle que le cuisinier de M. White s’engagea à me fournir. Cela me donna encore l’occasion de voir combien ces gens sont de mauvaise foi et cherchent à vous tromper, Cet homme m’avait.demand& pour la selle ‚ trois@eus en présence de son maître. Je promis de les lui donner:sila selle était bonne (car nous ne l’avions pas encore vue; il la gardait dans une autre maison). Quand j'eus vu lä-selle, comme je me disposais à payer le prix convenu, le Fendeur refusa les trois &cusen soutenant har- . dimentqu’il en avait demandé quatre. Toutes ces vilenies et beaucoup d’autres, dont j ‘épargne le récit à mes lecteurs, me contrarièrent à tel point que je désirais sortir le plus tôt possible du territoire des républiques de l’Amérique du Sud. Si les plus grandes peines et les plus grandes fatigues n'avaient pu affaiblir en moile goût des voyages, le contact continuel avec des peuples d’un caractère aussi vil et aussi méprisable ne produisit chez moi que trop tôt cet effet! Je me sentais infiniment plus à mon aise parmi les cannibales de Sumatra que parmi ces misérables chrétieñs.
. J'avais déjà loué des mulets pour le voyage de Bogota. Avant de partir, j’allai prendre congé du ministre espagnol, M. de Paz. Ce digne homme employa toute son éloquence pour me détourner de ce voyage. Il me dit que, bien que la distance ne fût que de 250 léguas (750 milles anglais), je ne pourrais pas dans cette saison faire ce voyage en moins de cinquante jours, que j'aurais les plus grandes difficultés à traverser quelques-uns des fleuves considérables que je rencontrerais sur ma route. Il ajouta
que, comme femme, je serais exposée aux tromperies et aux fourberies les plus impudentes de la part des indigènes, puisque, dans des pays aussi éloignés, les lettres et même les ordres du gouvernement étaient peu respectés, ou, pour mieux dire, ne l’étaient pas du tout. Je cédai à ses remontrances. Ce qui contribua beaucoup à me faire prendre cette résolution, ce fut mon désir de fuir au plus vite des populations aussi barbares. Je changeai donc mon plan de voyage et je retournai à Guayaquil. Je puis bien dire que. c’est M. de Paz qui m'a sauvé la vie, car ce sont. ses. conseils qui m'ont fait renoncer à ce voyage. Ma santé avait excessivement souffert par les accès fréquents de la’ fièvre de Sumatra, et je ne crois pas qu’il m’eüt été possible de supporter cinquante jours de peines et.de privations avec une pluie constante etun changement de climat continuel.
Le 28 avril je quittai Quito, accompagnée seulément d’un arriero. J'avais fait le vœu de ne plus emmener de domestique. Le voyage commença sous de très-heureux auspices, et j’eus le bonheur de voir quatre fois le Chimborazo dans toute sa beauté : la première fois en arrivant à Ambato; la seconde fois en en partant; la troisième fois en: passant sur le haut du plateau ; et la quatrième fois à Guaranda. Le soleil lui-même semblait ravi d'éclairer cette belle nature; il-versait sur le Chimborazo tous ses rayons et toute sa lumière, et faisait briller d’un éclat inexprimable le front de neige immaculé de la montagne. Je restai en contemplation, plongée dans l'admiration la plus profonde. Malheureusement .ces sublimes spectacles sont de courte durée. Bientôt des nuages et des brouillards en- * veloppèrent les cimes des montagnes, s’abaissèrent de plus en plus, et couvrirent trop vite de leur voile impénétrable ce sanctuaire des Cordillères!
Je remarquai que le Chimborazo ne se termine pas en
. pointe : il a une .cime principale et trois plus petites;
entre la grande cime et les trois petites, semble s’étendre un plateau en pente qui va de l’ouest à l’est. La vue la plus admirable de la montagne est celle qu’on a d’Ambato, point bien au-dessous de Guaranda. On croit vraiment voir le colosse toucher à la voûte céleste. Dans le dernier tiers de sa hauteur sa forme est régulière.
Le plaisir que je trouvai à contempler cette superbe montagne me fit oublier tous les dangers. Ce ne fut qu’en arrivant au petit plateau, Al’endroit où un Anglais avait été
- assassiné par son arriero, que les nuages de brouillards qui couvraient toute la contrée me firent sentir l’horrible solitude dans laquelle je me trouvais. Néanmoins cette journée (la quatrième depuis que j'avais quitté Quito) s’aecomplit sans accident.
A mon arrivée à Guaranda, une scène toute nouvelle pour moi m'y attendait. C’était un dimanche, les bonnes gens s’amusaient au spectacle d’un prétendu combat de taureaux, mais qui était aussi ridicule et aussi misérable
‘que l’avaient été les tours de l’escamoteur à Quito. On avait attaché aux cornes du taureau des cordes que plusieurs hommes tenaient des deux côtés, de manière que la bête ne pouvait faire ni à droite ni à gauche un pas de plus qu'on ne voulait le lui’permettre. On chercha à l’exciter en lui jetant des mouchoirs de couleurs et d’autres objets; mais on ne réussit pas. Il-ne bougea pas etregarda tout ébahi la foule assemblée. A la fin on lui lança un lacet autour du cou et on lui lia les pieds. Après l’avoir ainsi enchaîné, les hommes, jeunes et vieux, se ruèrent sur luiet le tourmentèrent de toutes les manières. Plusieurs de ses bourreaux étaient à cheval et galopaient en triomphe autour de lui. Certes, il ne pouvait pas y avoir de jeu d’enfant plus cruel et en même temps plus absurde. Qu'est-ce que les bons et paisibleshabitants de i’Hindoustan auraient pensé de ces hommes, en les voyant tourmenter des animaux d’une manière aussi atroce? Enfin, quand ces misé-
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rables eurent déployé comme des écoliers, pendant plusieurs heures, leur courage et leur intrépidité vis-à-vis d'une bête enchaînée, la nuit vint mettre un terme à ce noble divertissement et aux souffrances de la malheureuse victime | | Il me fallut rester un jour à Guaranda pour y louer d’autres mulets. Je commençais alors à savoir assez d’espagnol pour pouvoir fréquenter un peu les habitants et pour comprendre ce qu’ils disaient. Je fus bien surprise d’entendre des femmes, en présence de leurs enfants et devant des hommes et des jeunes gens, parler de sujets que chez nous les femmes osent à peine aborder entre elles. Tous ces gens n’onf pas la moindre délicatesse ni la moindre idée des convenances. Un monsieur, étant venu faire une visite à la famille chez laquelle je demeurais, quitta sans façon devant tout le monde son pantalon d’&cuyer, qu’il avait mis par-dessus un autre pantälon. |
Ayant trouvé. à Guaranda un Italien, je le priai d’arrêter pour moi des mulets, et de fixer à quatre jours la durée du voyage, qui se fait d'ordinaire en trois jours quand la pluie diminue. Mais je voulais en mettre quatre, parce qu’on passe par beaucoup de bois et de bosquets qui abondent en insectes et en papillons, et que je pouvais espérer - faire une chasse productive. Je payai donc les bêtes plus que le prix ordinaire. Le loueur demanda qu’on lui remit la somme d’avance. Je'ne voulus lui en donner d’abord que la moitié, pour rester maîtresse de l’arriero; mais l'Italien ayant prétendu bienconnaître cet homme et m’ayant assuré que je ne risquais rien à donner tout de suite la somme entière, j'y consentis pour mon malheur. A peine fümes-nous à une journée de Guaranda, que l’arriero me dit que son maître lui avait enjoint expressément de me faire faire le voyage en trois jours. En vain je fis valoir l'assurance formelle donnée par l’Italien et la somme plus forte que j'avais payée. L'argent était entre les mains
du propriétaire, et, comme me l’avoua-enfin l’arriero, son maître en avait donné une partie à l'Italien pour que celui-ci m’engageät à payer tout d'avance. Il n’y a rien à faire pour punir de telles fourberies! Personne n’aurait écouté ma plainte, et nul homme ne m ’aurait fait rendre justice.
* Les chemins de Guaranda à Savanetta étaient encore plus dangereux pour revenir que pour aller, car on avait beaucoup de côtes à descendre. Les. bêtes glissaient presque à chaque pas; ou elles trébuchaient sur les pierres, ou bien elles tombaient dans les ornières dont la route était remplie. En descendant une pente très-rapide, ma bête s’enfonça dansune fondrière; la sangle s’étant rompue par suite de cet accident, je fus précipitée la tête la première par-dessus la tête du mulet, L’arriero, au lieu de me venir en aide, rit à gorge déployée de ma chute et me laissa m'entirer commeje pus. Heureusement je ne me fis aucun mal.
Mais je courus le plus grand danger sur le fleuve de Guaya. Obligée d'aller de Savanetta. jusqu’à Guayaquil dans un petit bateau (trajet qui me demanda trois jours), j'eus le malheur, en montant sur lé rebord du bateau, de glisser etde tomber dans lefleuve, qui est plein de caimans. Au premier moment je ne m’effrayai pas trop. Je ne savais
' . pas nager, mais je pensais que les mariniers, étant bons
nageurs, n'auraient pas de peine à me retirer. Je savais que je remonterais deux fois à la surface de l’eau, et que, - par conséquent, ils me verraient facilement.
__ J'avais tout à fait oublié les caimans. Mais en remontant la première fois à la surface je regardai en vain si quelqu'un viendrait me sauver; je n’eus que le temps de voir le bateau et de m'apercevoir que personne ne faisait mine de venir à mon secours. J’allai une seconde fois au fond. Je commençai alors à avoir peur, mais heureusement je ne perdis pas la tête. Je savais qu'il fallait
étendre devant soi les mains, et s'en servir comme de rames; j’essayai et je fis de mon mieux, ne devant plus compter sur aucun secours des hommes. Mais en remontant la seconde fois, je me trouvai tout contre le bateau, et je n’eus plus qu’à m'y cramponner. Les matelots me voyaient et me laissaient faire avec le plus grand sangfroid; aucun d’eux ne m'aurait tendu la main ni seulement présenté une rame. Un indigène qui se trouvait parmi les passagers m’aida à remonter dans le bateau. J'avoue franchement que, quand je me rappelle cette scène, je sens encore un frisson glacial me parcourir tout le corps. La protection de Dieu parut m’accompagner dans tous mes voyages ; ce fut elle qui me préserva au milieu de mille dangers et de mille périls; mais jamais la main de Dieu ne s'était reposée sur moi d’une manière aussi claire et aussi évidente qu’en ce jour. Je ne saurais exprimer mes sentiments par des paroles, mais je sens profondément sa bonté et sa miséricorde infinies.
A peinefus-je sauvée que deux matelots se jetèrent dans lefleuve pour s’y baigner. Ils nagèrent presque tout le temps autour du bateau ; on aurait dit qu’ils voulaient me montrer qu’il leur eût été facile de ine sauver s'ils l'avaient voulu. :
Quand je racontai à Guayaquil l’accident qui avait failli me coûter la vie et que je me plaignis de la méchanceté des matelots, on était encore étonné qu’ils m’eussent laissee remonter dans le bateau et qu’ils ne m’eussent pas repoussée. Il arrive quelquefois, me disait-on, que pour s'approprier les bagages d'un voyageur, surtout d’un étranger que personne ne connaît, ces misérables n’hésitent pas
à le précipiter dans le fleuve. - = À Guayaquil j’eus encore, au moment de dire adieu à ce pays, à essuyer une vilenie de la part d'un noble Ecuado- : rien. Le bateau dans lequel je fis le trajet de Savanetta à Guayaquil appartenait à un riche marchand nommé Al- :
varo, qui allait aussi à Guayaquil, mais dans une autre . barque que moi.
- Dans le prix du passage j'avais compris expressément le port de mon petit bagage. Cela n’empecha pas. le riche avare, à mon arrivée à Guayaquil, de retenir mon coffre jusqu'à ce que je lui eusse donné un demi-écu en plus.
L'argent, l'argent, c’est la seule chose que sehbrchen les gens de ce pays. Sans doute les hommes veulent en acquérir partout, mais non pas comme à Ecuador, d’une manière aussi basse et avec un oubli aussi evmplot de toute pudeur et de toute honnêteté.
De Guayaquil je retournai avec le vapeur à Panama, où en afrivant, le 21 mai, je fus reçue de la manière la plus cordiale par le docteur Autenrieth: Quelques jours après je traversai l’isthme pour me rendre à Aspinwall. Ce petit voyage, qui n’est que de 117 milles anglais, n’en coûte pas moins, comme je l’ai déjà dit ailleurs, ‘beaucoup d'argent. La voie ferrée était en grande partie terminée. On était . dispensé du trajet désagréable par eau, et on n’avaif plus . que 16 milles anglais à fairé sur le dos d’un.mulet. Cette petite.course se paye quinze cents. Pour le bagage, ilfallut donner par livre quinze cents‘. .Une place au chemin de fer coûtait douze écus et demi. Heureusement , le chemin de fer appartenait à une société américaine, et non pas à une société anglaise, ce qui fait qu’on s’empressa de'mie délivrer une carte gratuite,
Dans quelques mois la voie ferrée ira ani Panama, et le voyageur pourra faire en peu. d'heures ce Lu naguère si long et si pénible.
A Aspinwall on est écorché absolument comme en Cali- #ornie par les porteurs, les aubergistes et autres personnes -qui vivent aux dépens du voyageur. Dans les hôtéls de