‹ Mon second voyage autour du mondeChapitre 48 sur 67 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

La Nouvelle-Orléans, — Edifices publics, — Hôtels. — Marchés français. — Enchère publique des esclaves. — Marchands d'esclaves. — Visite d’une plantation. — Esclavage. — Exemples de traitements cruels envers des esclaves. — Les nègres libres et les hommes de couleur. — Indulgence pour les criminels blanes.

La distance d’Aspinwall à la Nouvelle-Orléans est de 1440 milles marins, dont 1350 dans le golfe du Mexique, et 90.sur le Mississipi. Nous fimes le trajet jusqu’à l’embouchure de ce grand fleuve en cinq jours, sans aventure. Les vagues du Mississipi, d’un jaune sale, roulent avec impétuosité au-devant de la mer, et, à plusieurs milles du rivage, on distingue ses eaux à leur couleur. Près de l'embouchure, le fleuve semble infini comme la mer; plus haut mème, il se répand à perte de vue sur les basses terres, et ce n’est que de loin en loin qu’on voit surgir un

‘banc de sable ou une langue de terre. Insensiblement le sol s’eleve, et le pêcheur hardi ose déjà y construire une | petite cabane de bois. En montant, encore plus haut, on aperçoit enfin les digues artificielles qui bornent le fleuve et resserrent son lit. Au premier abord, le voyageur ne peut se défendre d’une impression pénible en voyant le - fleuve s'élever de 1" 50 à 2" 50 au-dessus du sol. Au lieu de regarder en haut pour découvrir le rivage , il faut regarder en bas. Combien il sérait facile à ce torrent de rompre ses digues et de répandre la mort et la destruction sur les riverains insouciants ! Aux huttes des pêcheurs succèdent bientôt une terre grasse couverte d'herbe, quelques touffes de broussailles éparses çà et là, et enfin de petits

.bois. Voici maintenant l’homme avec son industrie. Des plantations de mais et de sucre alternent avec les pärties boisées, et, à mesure que le terrain gagne en étendue, la culture augmente, jusqu’à ce qu’enfin les plus belles plantations viennent sans interruption se ranger l’une à côté de l’autre. Les jolies habitations des planteurs, les moulins à sucre avec leurs.hautes cheminées, les gentilles petites huttes des esclaves, donnent à l’ensemble un aspect extrémement riant. Le sort des habitants pourrait sembler digne d’envie, si on ne savait pas que tous, à l'exception des planteurs, sont esclaves. A peu près à moitié route, entre l'embouchure du Mississipi et la Nouvelle-Orléans, on passe près du simple fort de Jackson. Vers minuit, nous jetâmes l’ancre devant:la Nouvelle-Orléans, la plus grande ville de la Louisiane. :

Malgré l'heure avancée de la nuit, la plupart des voyageurs s’empressèrent de mettre pied à terre; tous avaient des amis ou des parents et savaient où diriger leurs pas. Je n’avais personne chez qui aller, je restai seule et sans . bouger de ma cellule jusqu’au lendemain.

En debarquant, j’eus tout de suite un petit avant-goût de la prétendue égalité républicaine qui règne dans ce pays. Parmi les voyageurs se trouvait une très-jolie fille d’à peu près vingt ans, d’une blancheur de peau éblouissante, avec de beaux cheveux noirs, seulement un peu crépus sur le devant, ce qui pouvait inspirer à un observateur exercé quelques doutes sur la pureté de son sang. A peine la malheureuse fut-elle débarquée, qu’une sorte. d'agent de police l’ärr&ta et la conduisit en prison, où elle fut obligée d'attendre que ses parents vinssent prouver qu’elle était libre.

J'avais déjà remarqué cette jeune fille en m’embarquant à Aspinwall; elle m'avait frappée par sa beauté et par ses manières réservées; mais bientôt après elle disparut, et je ne la revis plus pendant tout le voyage. Quand je m’infor-

mai si’elle avait le mal de mer, puisqu'on ne la voyait pas à table, un de ces messieurs répondit d’un air dedaigneux : « Comment une femme de couleur oserait-elle venir dans notre société ? Toutes nos dames se lèveraient aussitôt de table. »

Et ce sont ces mêmes blancs, imbus de si sots préjugés et d'idées si absurdes «et si barbares, qui ne font tout le dimanche rien autre chose qu’aller à l’église et que lire la Bible : mais, à en juger par leur conduite, ils ne semblent pas y comprendre plus qu'un perroquet aux mots qu’on lui fait répéter.

Le dernier jour du voyage, quand nous étions déjà presque en vue de la Nouvelle-Orléans, la pauvre créature, bannie de la société des blancs, monta plusieurs fois sur le pont. J’adressai la parole à cette jeune fille, et je la trouvai extrêmement aimable et instruite. Certes, , on peut dire qu'il serait à désirer que toutes les jeunes personnes blanches lui ressemblassent pour l'instruction et la modestie.

La ville de la Nouvelle-Orléans, située sur un sol marécageux, se trouve en différents-endroits à 2 mètres et demi au-dessous du niveau du fleuve. Elle se présente bien, est régulièrement bâtie, a beaucoup ‚de belles maisons en briques, de larges rues, et quelques jolies places avec des squares et des jardins. Il est fâcheux qu’à l’exception d’un petit nombre, les rues soient si sales et si mal tenues. Le long des trottoirs, il y a bien des conduits ou canaux pour faire écouler l’eau; mais, ou ils sont desséchés, ou bien ils ressemblent dans toute la force du terme aux bourbiers les plus dégoûtants. On est: souvent obligé de se tenir le mouchoir sous le nez. D'ailleurs, pour les immondices, les gens n’y regardent pas de si près; ils en jettent beaucoup dans les rues. Pendant les pluies, les rues sont presque entièrement submergées. Avec cette malpropreté, les marécages à l’entour et une chaleur étouf-

fante, il n’est pas étonnant que la fièvre jaune règne si souvent dans cette ville,

La Nouvelle-Orléans a environ 150 000 habitants, dont un tiers de Français, un tiers d’Americains, et le dernier tiers d’Allemands ou d’autres peuples. Par le nom d’Amf£ricains, on n’entend généralement que ceux qui sont issus des Anglais. Selon moi, ce nom appartient à tous ceux qui descendent des colons émigrés et sont nés dans le pays, ou bien à pergonne ; car, à proprement parler, c’est l’Indien seul quc ’on devrait appeler Américain. Mais la fierté des Anglais ne se dément nulle part; ils se sont approprié exclusivement un nc ai ne leur appartient ni plus ni moins qu’à toi es nations. La Nouvelle-Orléans est pour u monde dans les États-Unis du Sud ce que New-Y t pour les Etats- Unis du Nord; elle occupe le troisième > rang parmi les plus grandes villes commerçantes, mais Die comme place d'exportation. -

Sur une étendue de plusieurs milles, le fleuve est couvert de vapeurs et de vaisseaux de toute espèce. Huit cents vapeurs partent de cette ville pour explorer le Mississipi et ses affluents. Une grande partie de ces vapeurs ont une force de 4 à 600 chevaux, d es, de belles galeries... On croit, voir une ville de ‚en bois!

On dit que, dans l'arrière h, il y a encore bien plus de mouvement qu’il n’y'en avait à cette époque de l’année. A la fin de l’automne, la moisson est faite : le sucre et le coton, les principaux articles d'exportation, sqnt emmagasinés et prêts à être-expédiés dans toutes les régions du monde, En 1853, on exporta environ cinq millions de quintaux de sucre.

Depuis peu, les planteurs ont ssl de fumer les terres avec du guano, et ils ont fait un bénéfice de 100 A-150 pour 100. Quel immense développement cela donnera avec le temps àla production! .

h96 MON SECOND VOYAGE

A part le Mississipi , le fleuve le plus considérable des États-Unis, et à part cette masse de navires et de bateaux qui s'étendent le long de la ville, la Nouvelle-Orléans n’a rien de bien attrayant : les environs sont plats, et on n’y rencontre pas le moindre accident de terrain.

Parmi les édifices, on distingue les hôtels (particulièrement l’hôtel Saint-Charles), la Monnaie, les Banques, la loge des francs-magons et d’autres sociétés, l’hospice de la Charité, la cathédrale catholique. Presque tous ces édifices sont construits en pierre de taille.

La cathédrale catholique offre un très-bel aspect: bâtie en style gothique, elle est surmontée d’une belle tour en fer et percée à jour. L'intérieur en est simple et élégant ; mais ce qui m'y déplut, ce fut de voir, à l'instar de Londres, tout divisé en loges et en stalles.

L'hôtel Saint-Charles a un caractère extrêmement grandiose. Il a un superbe portail avec une colonnade; la disposition intérieure répond à la magnificence du dehors : de hauts et vastes salons de réception ornés avec le plus grand luxe, des salons de lecture où l’on trouve tous les journaux du monde; ajoutez à cela un domestique nombreux, et une nourriture qui ne laisse rien à désirer, même aux goûts les plus difficiles. On paye, il est vrai, trois dollars par jour; mais quand on songe à tout ce que l’on a pour ce prix, on ne peut pas l'appeler exagéré. Les salons de réception se louent excessivement cher, surtout lorsqu’on veut les avoir pour soi exclusivement : on les paye huit dollars par jour, mais ils sont rarement occupés; car la plus grande partie de la journée l'Américain va à ses affaires; quand il rentre, il reste d’habitude dans les salons de conversation ou de lecture communs à tout le monde. C’est là qu'on lit, qu’on écrit, qu'on fait de la musique ; les enfants y prennent leurs ébats; personne ne s'occupe de son voisin; on s’y met à son aise, comme si ' on était dans sa chambre. Le même sans-façon règne à

table. Pour les repas, on n’est pas tenu à des heures fixes. Le déjeuner commence, par ‘exemple, à sept heures du matin et dure jusqu’à dix. Le déjeuner à la fourchette se prend de midi à deux heures. Pendant cet intervalle, on vient à l’heure que l’on veut, et on choisit les mets d’après la carte. On parle peu à table. L’Ame£ricain regarde, comme nous l’avons déjà dit, le repas comme une affaire, et il avale les plats si vite qu’il ne lui reste pas de loisir pour la conversation, Du reste, les gens qui ne se connaissent pas ou qui n'ont pas été présentés l’un à l’autre ne s'adressent pas la parole ; cela passerait presque pour une insulte. Ainsi, un étranger peut demeurer dans le plus grand hôtel et dîner tous les jours en nombreuse compagnie sans trouver l’occasion de faire la moindre connaissance ou de placer un.seul mot.

L'hôpital de la Charité est très-bien disposé; les salles sont assez grandes; les draps de lit et le linge, tout est blanc et propre. Les malades sont soignés en partie par «des sœurs de charité, à qui l’on reproche trop de zèle à

een ses

faire du prosélytisme auprès des malades et des mourants. : ° |

Les anglicans, les presbytériens et tous les autres sectaires n’en font-ils pas autant ? Chacun croit que la forme : de sa religion est la seule vraie et la seule qui mène au ciel. L

Indépendamment de l'hôpital de la Charité, il ya encore beaucoup d’hospices particuliers bien organisés où le malade paye un dollar par jour.

. La Monnaie est la plus belle de toutes celles des Etats- Unis. La Douane, qu’on est en train de construire, promet . d’être un jour un magnifique édifice, mais l’on craint, qu il ne soit jamais achevé. Il occupe tout un block!.

La machine hydraulique nommée La Fayette se compose

1. Les rues, dans les villes d'Amérique, forment des carrés réguliers que l’on nomme blocks.

d’un très-grand bassin, que l’on remplit de l’eau du Mississipi. De ce bassin l'eau est conduite dans les maisons, et ehäque famille paye par an, selon ses besoins, de 6 à 0 dollars, ou même davantage.

Les inarchés, surtout celui qu’on appelle le marché français, sont extrêmement beaux et commodes ; les halles sont grandes et aérées, et divisées en compartiments pour les différents articles, tels que viande, légumes, poissons ; on n’y manque pas, non plus, de comestibles cuits et rôtis. Tout est étalé avec beaucoup dé propreté et d’elegance. On vend aussi du thé, du café et du chocolat. Une grande tasse d’une de ces boissons, avec trois petits gâteaux, ne coûte que cinq cents. ‘Noncseulement les vendeurs du marché et les acheteurs, mais encore beaucoup d’hommes d’affaires, viennent là prendre leur déjeuner.

Le marché français est très-intéressant, surtout le dimanche matin. Les nègres et les négresses affluent de tous côtés pour offrir en vente des productions naturelles ou des objets fabriqués de leurs mains dans leurs moments de loisir. Ils sont surtout extrêmement adroïs à tresser des corbeilles et des paniers.

Quand on voit les esclaves au marché, on ne dirait pas qu’ils sont traités durement, comme le prétendent beaucoup de personnes gt comme en général ce n’est malheureusement que trop vrai. Il$ sont bien et proprement

“ vêtus ; ils apportent beaucoup de denrées au marché, et assiégent en grande foule les buffets et les tables où l’on vend du café.

Pendant mon séjour à la Nouvelle-Orléans, j'ai visité plusieurs fois les marchés d’esclates, ainsi que les endroits où les esclaves sont mis publiquement à l'enchère.

Les principales enchères d’esclaves ont lieu tous.les samedis dans une haute et magnifique salle, qui peut contenir sans peine de cinq à six cents personnes. Dans le

même local on vend à l'enchère, les autres jours de la se-

maine, des terres, des maisons et autres objets. Tout au-

tour de la salle on a élevé des estrades' d’un mètre de haut, sur lesquelles se trouvent les crieurs avec les pauvres victimes que l'on se propose de vendre. Les esclaves sont bien habillés et bien parés, et placés dans le meilleur jour pour être vus parfaitement par les chalands. Le crieur indique à haute voix l'âge, les qualités physiques et intellectuelles, les vertus et les talents des sujets mis en vente. N fixe le prix, et aussitôt l'enchère commence. Une jeune mère, avec un enfant sur le bras et un autre A la main, fut offerte au prix de 600 dollars; l'enchère monta jusqu'à : 1280, mais le propriétaire, qui en voulait quelques cen- . taines de dollars de plus, ne la laissa pas pour ce-prix.

Je vis de jeunes filles de douze à treize ans vendues 600 dollars. Pendant la vente, les figures de ces pauvres créatures étaient rayonnantes de joie ; enchantées de leur belle toilette, elles s’imaginaient sans” doute que tous les’ assistants les admiraient. Ce fut là, peut-être, le jour le . plus heureux de leur vie. |

Je ne pus pas rester longtemps spectatrice de ce trafic de chair humaine. J'étais indignée et révoltée de voir que * P’homfne se dégrade à ce point, et qu’il peut oublier assez toute morale, toute humanité, pour acheter et vendre ses semblables absolument comme des vaches et des moutons ! .

Chez les marchands d’esclaves, je trouvai les esclaves parqués dans la cour. Ils ne travaillaient pas, étaient bien habillés et toujours prêts à être vendus. Je fis comme si j'avais besoin d’une cuisinière et d’un domestique. On rassembla aussitôt tous les esclaves, au son d’une cloche; ensuite, après les avoir rangés, les hommes et les femmes, en deux colonnes distinctes, le vendeur se mit à louer. ‘et à vanter sa marchandise. Pour une bonne cuisinière, il demanda 1200 dollars; pour un domestique qui, à ce.

qu "il disait, n’était pas encore parfaitement dressé au service, 1100.

J'étais surprise de voir r qu’ on’traitait les marchands d’es-

claves avec un profond mépris. Personne ne les fréquente, et ils sont comme exclus de la société. Je serais tentée de demander si le possesseur d'esclaves est plus estimable que le marchand d’esclaves. Le maître n’en achète et n’en vend-il pas aussi bien que le marchand ? L'un ne vit-il pas aussi-bien que l’autre de la sueur de ces malheureux ? Tous deux ne considèrent et ne traitent-ils pas les esclaves comme du bétail ? En vérité, quand on regarde la société du monde avec ses distinctions subtiles et ses, contradietions absurdes, il faut souvent ou la croire folle ou bien se croire soi-même privé de raison,

Dans les plantations, je fus aussi plus d’une fois mise a même d'observer la condition des esclaves; j'en visitai plusieurs, et notamment celle de M. Kok, riche possesseur d'esclaves, établi près de Donaldsville, où je restai presque une semaine entière.

-Je suis naturellement ennemie de l’esclavage, comme tout homme qui a un cœur dans la poitrine. Pour moi, l'esclavage est la plus grande tache de l'humanité, et j’ose même soutenir que celui qui possède des esclaves ou bien qui en trafique ne mérite pas le nom d’homme, ni surtout celui de chrétien ! Ce n’est pas la première fois que je me * trouvais dans des Etats où règne l'esclavage ; partout il m'avait inspiré une horreur profonde, mais nulle part aussi invincible que dans ce pays de républicains, si fiers de leur liberté et des droits de légalité qu'ils tueraient sur-le-champ tout individu qui porterait atteinte à leurs droits ou qui voudrait les troubler dans la possession de leurs prérogatives. Et ces hommes libres peuvent s’avilir eux-mêmes à ce point.et fouler aux pieds, sans la moindre pudeur, tous les principes de la religion et de la morale!

‘Ce fut avec ces sentiments amers que je visitai les plan-

. meilleurs maîtres d’esc

tations ; aussi n’étais-je nullement disposée à les considérer d’un œil favorable.

Cependant j je suis fore&e d’avouer que, dans les late | tions que je visitai, et particulièrement dans celles de M. Kok, le sort des pauvres esclaves me parut moins dur : que je ne me l’étais figuré. .

M. Kok, ainsi que sa femme, sont bien, je crois, les ves qui existent; et leurs enfants, lent partager les sentiments de leurs parents. A , m'étant aperçue qu'un de ces enfants, un garçon de six ans, mettait de tous les plats qu’on . lui servait quelque chose dé côté, je lui demandai à qui il destinait cela. Aussitôt il me répondit : « C’est pour une petite négresse, notre compagne, qui est un peu indisposée. » . .

Les habitations des nègres, dans les plantations de M. Kok , se composaient de petites cabanes isolées, dont chacune contenait une pièce spacieuse habitée par une famille ou par deux ou trois célibataires. Les lits étaient bons et pourvus de coussins, de couvertures de laine-et même de moustiquaires. Dans chaque cabane il y avait au moins une table, quelques tabourets, un bahut en bois. Dans une grande ‘chaumière placée au milieu du village, on gardait les petits enfants dont les parents étaient à travailler hors de chez eux. Une WERE forte et alerte les surveillait.

Après l’accouchement, la mère sa un mois entier chez elle, et, tant qu’ellenourrit son enfant, on veille à ce qu’elle : trouve de l’occupation non loin de sa demeure.

Il y avait même un hôpital. Il se composait de deux vastes salles munies d’excellents lits. Un médecin vient voir les malades une fois par semaine, et même, au il le faut, tous les jours.

Je me rendis plusieurs fois au village, sans être sas gnée de M. Kok. Les habitants en étaient vêtus convenable-

encore tout je

ment. Plusieurs étaient .devantila porte de leur cabane, tenant un gros morceau de pain blanc à la main. On leur donne aussi; de temps à autre, dw pore frais rôti. Vers les

six heures du soir, ils rentraïeñt de leur ouvrage gais et

contents ; le souper, composé de farine dé maïs et de viande, était bien accommodé ‘et très-bon; les, portions étaient

Frs Après le repas, ils allaient d’une cabane à

‘oupaysanrusse est l’esclave «

; assis à côté l’un de l’autre, ils jasaient et riaient, semblaient nullement malheureux de leur sort. Mais

s esclaves retenus’ par leur service. a maison de . Kok'étaient de beaucoup les mieux . Jamais je Fi m + „N « À + 7. ‘, ne les ai entendu gronder, ni vu pur ent. Et ce-

pendant je ne négligeais aucune ocea

vage vaudrait souvent mieux q'

de paysans et d'ouvriers en E Ile € et que l'on-voie comment le est traité. 5 moujik naître, celui du gouvernement, des fonctionnaires, des officiers, et souvent même du simple soldat. Corvéable & signeur, il paye des

impôts au gouvernement, est mal mené sinon battu par les

‘ employés, les officiers et les soldats, et doit pourvoir lui-

même à son entretien. Personne ne lui donne un habit quand ses vêtements déchirés tombent de son corps en haillons ; ‘sonne ne lui donne un morceau de pain et ne paye ses pôts.quand son champ ne produit pas assez. Quant aux is traitements qu'on lui fait subir, on pourrait en onter d'aussi terribles histoires que celles qu’on ra- > des planteurs. Lemaitre, la maîtresse, les surveillants, le maltraitent tant qu’ils veulent : l'employé, l'officier et jusqu’au simple soldat, lui payent les services qu’il leur rend par des coups de pied ou de bâton. Si quelque femme ou jeune fille a fixé l’attention du seigneur et qu’elle ne se prête pas de bon gré à ses désirs, tous les parents

de la malheureuse sont à la merci d’un maître aussi cruel que vindicatif. Le moujik russe attaché à la glèbe né peut quitter.le sol sur lequel il est né; il- sert vingt-cinq ans son pays comme militaire ; c’est avec le knout qu’on le mène aux coïvées, qu'on le fait travailler aux ponts et aux chaussées, qu’on le foree de fournir des chevaux d’attelage, qu’on lui impose d’autres prestations sans l’en de dommager le moins du monde. Iln’y a pas de justice pour . 4 lui; ses bourreaux siégent eux-mêmes parmi les juges. En outre, il n’a pas comme l’esclave un maître qui, l'ayant | acheté, veille à sa conservation et a soif au moins qu’il ne manque päs du nécessaire. Certes, le:soft d'un esclave 1 4 peut passer pour plus supportable quexcelui d'un paysan

russe ! .

Jetrouve impardonnable que le gouvernement des Etats- Unis ne s'inquiète en rien du sort des esclaves. Les lois sur les esclaves sont extrêmement défectueuses et mauvaises, et même.on ne tient pas la main à ce que ces lois insuffisantés et mauvaises soient observées. Les’ Américains N diseht : «Le gouvernement aurait trop à faire; il ne peut pas se faire espion ; ce serait empiéter sur les droits de la liberté...» Toutes leurs allégations sont de la même force. Mais je crois que si le gouvernement peut, dans d’autres | branches dé l’administration , descendre à l’espionnage ,: par exemple, pour les aubergistes qui le dimanche donnent à boire dé la bière; ou bien pour les gens qui la boivent, ainsi que pour ceux qui transgressent la loi du Maine ', il pourrait bien le faire aussi quand il s’agit de choses incomparablement plus importantes. Ou bien serait-ce un crime moindre de martyriser un homme jusqu’à le faire mourir, que de boire le dimanche un verre de bière ? Pourquoi le

1. La loi du Maine défend l'usage des spiritueux. Cette loi, ayant pris naissance dâns l’État du Maine, en à reçu le nom. Les États qui ont accédé à la loi du Maine sont appelés Etats de Tempérance

gouvernement hollandais sait-il si bien protéger les escla-. ves dans ses possessions des Indes?

Un Etat despotique a soin d’adoucir la condition des malheureux dépouillés du premier des droits de l’homme, et un État libre dont le principe, conforme au bon sens naturel, est inconciliable avec l'esclavage, non-seulement le permet et le favorise, mais néglige encore d'en tempérer les abus au moyen de bonnes lois! Aux États-Unis, l’esclave ne peut pas servir de témoin, et, ce qui est tout à fait inconcevablè,. il ne peut pas même porter plainte.

La loi permet d'enlever le mari à sa femme, les enfants, quand ils ont treize ans, à leurs parents, et de les vendre! A quelles-scèñes déchirantes ces faits si fréquents ne doivent-ils pas donner lieu! Puisse le même sort être réservé à ces législateurs, à ces vendeurs de chair humaine, pour ' que leurs sens émoussés et blasés soient un peu remués et retrempés! Parmi des milliers d'exemples qui prouvent quels traitements cruels les esclaves ont à endurer de la part des blancs, je n’en citerai que quelques-uns. Je les prends dans un ouvrage publié à New-York, en 1839, et intitulé”: De l'esclavage tel qu'il existe en Amérique, attesté par mille témoins oculaires :

‚ «M. G..., précepteur dans une famille de planteurs qui jouissait d’une grande réputation de douceur, rapporte, au mois de juillet 1832, le fait suivant : Un matin, après le Benedicile, avant le déjeuner, un des enfants demanda du sirop (molasses); une esclave lui en mit sur son assiette une portion, peut-être un peu plus forte que d’ordinaire, cependant pas plus que l’enfant n’en mangeait souvent, sur ce, le maître entra dans une telle fureur, qu’il se leva aussitôt, et tenant les mains de l’esclave serrées dans une des siennes, il la frappa de toutes ses forces jusqu’à ce que, épuisé de fatigue, ilretombät sur sa chaise en disant que sa main est trop faible pour continuer. Il ôta alors

son söulier et commença à frapper la malheureuse avec le talon. A la finelle ne put s'empêcher de crier, et elle chercha à garantir sa tête avec le coude. Le maître appela un nègre et lui fit tenir les mains de l’esclave sur le dos pour qu’il püt la frapper tout à son aise. Enfin l’esclave, n’en pouvant plus de douleur, tomba à terre et invoqua le secours de M.G.... Néanmoins, le maître n’en continua pas moins à frapper. Le précepteur pensait que la malheureuse allait expirer; mais elle se leva, soréit pour essuyer le sang dont elle était couverte, et, avant qu'on eût quitté la table, elle était rentrée. Personne ne l'aurait reconnue, tellement elle était changée; elle avait la figure meurtrie, la tête enflée, les oreilles grosses comme le poing et les yeux injectés de sang. »

Ce sont des bagatelles dont le planteur n’a à répondre devant personne.

Voici un autre fait :

«M.P.... raconte, d’un M. Benjamin Jacques Harris, marchand d'esclaves à Richmond, qu’il avait fouetté une négresse de quinze ans jusqu’à ce qu’elle fût morte. Pendant qu'il la frappait, sa femme chauffa un fer et la brüla à différentes parties du corps.

« Voici la teneur du verdict : « Morte à la suite de coups « trop forts... Quant au meurtrier, il fut absous.

« Quelques années plus tard, le même Harris tua un esclave à coups de fouet. Il fut encore absous, parce que cet acte atroce n’avait eu d’autres témoins que des esclaves.

« Un capitaine de marine des États-Unis se mit un jour en colère contre son nègre. Il le fit placer sur une chaise, lui lia les mains par devant, passa la corde autour d’une poutre, hissa le nègre jusqu’à ce que celui-ci touchät la chaise avec le bout de ses pieds, et le fouetta ensuite dans cette position, avec de courtes pauses, jusqu’à ce que le pauvre patient perdit connaissance et mourüt.

« Ce lâche bourreau fut également acquitté.

« À Goochland (en Virginie), un inspecteur attacha un malheureux à un arbre, le frappa à de courts intervalles ‘de la manière la plus cruelle, entoura ensuite l’arbre de - broussailles, y mit le feu et s’amusa à voir brüler lente-

ment sa pauvre victime. L'inspecteur coupable de cet acte de barbarie étant un homme de couleur et non pas un blanc, on ne le pendit pas comme il l'aurait mérité, mais au moins on l’enferma pendant quelques mois. »

L'ouvrage cité renferme plus de mille atrocités de ce

genre. Quand on voit et qu’on entend raconter de telles horreurs, on serait presque tenté de désirer queles nègres, Se soulevant enmasse quelquejour, exerçassentsur leurs cruels bourreaux la loi du talion, et leur rendissent la pareille!

On rapporte dans lemêmeouvrageque, dans un concilia-

bule tenu par les marchands d’esclaves, la question aurait été agitée : s’il valait mieux bien traiter les esclaves pour ménagerle capital, ou bien les excéder de travailetles perdre au bout de sept ou huitans. Malheureusement c’est à cette dernière résolution qu’on s’est arrêté, comme étant plus profitable que l’autre. C’est ainsi que beaucoup d'esclaves meurent de bonne heure à la suite des efforts surhumains qu’on leur impose. Dans la Caroline du Sud, la loi permet d'imposer par :jour aux esclaves, en été, un travail de quinze heures, en hiver, de quatorze, tandis que le criminel ne travaille en moyenne que neuf heures. Toutefois la plupart de ces États n’ont pas de lois à cet égard, et le planteur peut impunément tuer ses esclaves à force de travail.

Quant à l'instruction des esclaves, ces lois si sages et si Philanthropiques ne s’en occupent que pour l'interdire

d'une manière absolue, et, si quelqu'un apprend à lire ou à écrire à un esclave, sera puni sévèrement par la loi*. Direzvous que la loi ne fait pas ici l'office d’esnion?

1. Il prit un jour, à l’enfant d’un planteur, la fantaisie-d’apprendre

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On s 'efforce par tous les moyens possibles de maintenir les nègres dans le même état d’ignorance dans lequel ils se trouvaient quand on les a arrachés de leur patrie.

On n’a rien prescrit non plus à l’&gard de l’instruction religieuse. Quelquefois une femme de planteur s’en occupe et tient une école le dimanche, c’est-à-dire qu’elle fait des lectures de la Bible aux esclaves, leur apprend à chanter des psaumes et des chants sacrés... On leur laisse trouver la morale eux-mêmes; ce qui est certes une tâche trèsdifficile, puisqu'ils ont toujours la conduite chrétienne de leurs maîtres devant les yeux. Les prêtres viennent aussi quelquefois dans les plantations pour enseigner, c’est-àdire pour prècher. Il ne leur est pas permis d’aller plus loin.

Ce que je trouve bien étrange, c’est que d’une part les blancs assimilent les esclaves aux animaux, et que d’autre part ils leur confient ce qu'ils ont de plus précieux, leurs enfants. C’est la négresse qui leur sert de nourrice, qui prend soin de leur première enfance et qui souvent devient la confidente de la jeune fille devenue grande. Les blancs trouvent que les noirs sont tout à fait propres à ces fonctions. Ce commerce intime avec des êtres grossiers et sensuels ne doit-il pas influer d’une manière très- funeste sur les mœurs, le caractère et l’éducation des enfants? Le sentiment moral de l'enfant; que ce soit une fille ou un garçon, ne doit-il pas se flétrir par l’exemple et les discours de ces gens ? N'est-ce pas de la part des parents une légèreté inconcevable et un complet oubli de leurs devoirs ? Mais, comme ils ont été élevés ainsi, ils pensent

les lettres à une petite négresse, sa compagne de jeux. La mère de l'enfant s'en étant aperçue par hasard, elle fut très-effrayée, et défendit sévèrement à sa fille de continuer. La crainte de la mère alla même si loin, que l’on éloigna la petite négresse du cercle de la famille, pour qu’elle oubliät le plus tôt possible le peu de science qu’elle avait acquise:

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que leurs enfants doivent l'être de même : c’est si commode d'abandonner à d’autres un soin aussi important! Il est bien entendu qu’il y aussi des parents qui font exception à la règle commune.

Je crois presque’que le système de l'esclavage se venge sous plusieurs rapports sur les blancs par les conséquences fâcheuses qu’il entraîne. Les enfants sont habitués à se faire servir ‘en toutes choses : ce serait une honte d’attacher un ruban ou bien de ramasser un objet tombé par terre ; l’esclave est la main de l'enfant. Cela rend l’enfant capricieux, fantasque, impérieux, méchant, et paresseux ; il perd toute force d'agir, toute énergie, jusqu’à la faculté de penser et malheureusement aussi le sentiment. Un jeune homme ou une jeune fille élevés dans les États où il y a des esclaves se distinguent, à leur grand préjudice, de la jeunesse qui a reçu une éducation libérale dans les Etats où ne règne pas l'esclavage. Et la première éducation de l’enfance ne réagit-elle pas sur toute la vie ?

Une condition non moins dure que l'esclavage est le sort des nègres affranchis et des hommes de couleur, aussi bien dans les États libres que dans ceux où il y a des esclaves. Exclus de la société des blancs par la loi ainsi que par les préjugés ridicules des chrétiens tolérants, is ne font pour ainsi dire partie ni des esclaves ni des bourgeois, et sont les parias des Etats-Unis.

Pour leur faire encore plus vivement sentir leur abaissement , on leur a permis de visiter les écoles et de s'instruire. C’est là un raffinement de méchanceté indigne du gouvernement le plus despotique. L'instruction excite l’ambition ; lenègre oul’hommede couleur apprend à savoir qu'il est homme, apprend à connaître les droits de l'humanité... Mais à quoi cela lui sert-il? Il s’apergoit qu’il est repoussé par les hommes et qu’il est privé de leurs priviléges : car la loi ne lui permet pas de devenir citoyen, ne lui donne pas

le vote dans les élections, ne l’admet pas comme témoin, et n’accorde ni au nègre ni à l’homme de couleur la faculté de contracter une union avec une femme blanche. Ces lois si dures, si contraires au bon sens, ne doivent-elles pas rendre ce malheureux misanthrope ? Ne doivent-elles pas étouffer en lui tous les bons sentiments? Et n’est-ce pas le devoir de tout gouvernement, quel que soit son nom, de défendre la moralité parmi les hommes? Ici, c'est précisément la loi qui outrage la morale, et son mépris de tout sentiment humain va jusqu’à interdire à un blanc de reconnaître les enfants qu’il a eus d'une négresse ou d’une mulâtresse. Pour conserver l'estime de ses concitoyens, il faut qu'il leur refuse l'éducation; mais quand il les vend, soit seuls, soit avec la mère, ce qui se voit assez souvent, il est regardé comme un homme d'honneur.

Souvent j’ai eu occasion de parler du sort de ces malheureux; mais j'ai toujours entendu les Américains soutenir que tout cela était parfaitement réglé, et que, si les nègres n'étaient pas contents, ils n'avaient qu’à retourner dans leur pays ou bien à passer en Europe.

Retourner dans leur pays?

Mais quel est leur pays? Leur patrie se trouve-t-elle par hasard en Afrique? Y sont-ils nés? Parlent-ils la langue . du pays? Rien de tout cela n'existe. Depuis une cinquantaine d'années il n’est plus permis d'introduire des esclaves. La génération présente de cette malheureuse race est néeen Amérique. C’est donc l'Amérique et non pas l'Afrique qui est leur patrie : car à mon avis les nègres nés en Amérique ont autant de droits à porter le nom d’Américains que les blancs descendants des Européens qui sont venus s'établir en Amérique. La patrie que les-Américairs ont imposée à ces infortunés est un pays qu’ils ne connaissent même pas de nom.

Passeront-ils en Europe ?

Mais qui est-ce qui leur en fournirait les moyens? Et

que feraient-ils dans l’Europe qui est trop peuplée et qui envoie tous les ans plusieurs centaines de milliers d’émigrants au delà des mers, dans toutes les régions du monde connu ? En Europe, ce n’est pas comme en Amérique, où l'on a encore besoin de bras et de têtes. C’est aux immigrations constantes que les États-Unis doivent le degré de puissance auquel ils sont parvenus.

Qui est-ce qui croirait qu’il y a des gens qui prétendent que le système de l’esclavage agit d’une manière très-favorable sur les indigènes de l'Afrique? « Les nègres libres, disent-ils, reçoivent de l’éducation et une bonne instruction religieuse. Si on les envoie ensuite dans la république nègre de Liberia, en Afrique, ils peuvent y convertir leurs compatriotes et remplir en quelque sorte l'office de missionnaires. »

Voilà une raison bien ingénieuse, bien habilement imaginée pour justifier le système de l'esclavage.

Si ces missionnaires vont raconter à leurs compatriotes quel bien les chrétiens leur ont fait, comment la plupart des blancs les ont traités tout le temps qu'ils étaient leurs esclaves, plus mal que leurs bêtes de somme: comment on les châtiait et on les martyrisait pour les moindres délits, et souvent on les menaçait de coups pour se divertir, comment on les écrasait de travail et, pour les récompenser de leurs services, on les laissait à moitié mourir de faim; comment même, une fois affranchis, ils étaient méprisés par les blancs, repoussés de leur société et privés de tous les droits; comment ils étaient rangés au-dessous du plus insigne coquin blanc, et comment ils n'avaient pas droit de se mettre à table avec les blancs, ni de monter dans un omnibus, et comment au théâtre ils avaient des places particulières comme s'ils étaient des lépreux !.… Certes, si les républicains de Liberia ne sont pas enchantés et entraînés par les récits de leurs compatriotes, et s’ils ne passent pas en foule au christia-

AUTOUR DU MONDE. oh

nisme, il faut les croire dénués de toute intelligence. Il est bien dommage qu’il n’y ait pas aussi pour nous autres chrétiens un Etat quelconque, où nous puissions jouir d’un traitement aussi humain que les nègres et les hommes de couleur dans les États-Unis! quand ce ne serait que pour les résultats extremement bienfaisants que ces procédés auraient pour le christianisme.

Il y a jusqu'ici treize Etats à esclaves, savoir : la Floride, la Géorgie, le Texas, la Caroline, la Virginie, le Kentucky, le Tenessee, l'Alabama, le Mississipi, la Louisianne, TArkansas, le Missouri, le Mariland avec une partie-de-la Colombie: Peut-être le nombre de ces Etats augmenterat-il encore, avec le temps; ne füt-ce que pour le bonheur qui doit en résulter pour J’Afrique ! ;

Ce qui forme le contraste le plus tranch& avec le traite-

ment des Américains noirset de couleur, c’est l’indulgence du gouvernement pour les criminels blancs. « Je suis restée trois semaines à la Nouvelle-Orléans, et pendant ce temps il ne s’est presque pas passé de jour qu'on n'ait commis un assassinat ou mis le feu à quelque habitation.

Je me pronongai une fois avec beaucoup d’indignation sur un meurtre commis pendant la nuit. A la suite d’une querelle, un ouvrier ivre avait coupé le cou à sa femme. On me railla presque de cette sensibilité exagérée, et on ajouta que, si je restais cinq ou six mois dans le'pays, je m’habituerais bien à ces choses et je n’en parlerais plus.

En effet, quelques jours plus tard, il se commit un pareil meurtre à la suite duquel le mari voulut se pendre. .

Un assassinat accompli dans l'ivresse, à l’occasion d'une querelle ou par jalousie, est rarement puni d’une manière sévère. L’ivresse est regardée surtout comme une circonstance atténuante; mais, même sans cette excuse, les criminels échappent facilement quand ils sont riches et

qu'ils savent se faire des amis. C’est ainsi qu’un meurtre épouvantable eut lieu, il y a quelques mois, dans le Kentucky, ce qui n’empécha pas le meurtrier d’être entièrement absous.

Voici comment cela se passa, Un petit garçon, ayant manqué souvent d'aller à l’école, ne faisait pas ses devoirs, ou bien les faisait mal. Comme il cherchait toujours quelque défaite et s’excusait.au moyen d’un mensonge, son maître irrité le traita de menteur. L'enfant, sans doute selon son habitude, avec force mensonges etamplifications, raconta la chose à son père et à son frère. Celui-ci, jeune homme d'environ seize à dix-huit ans, s’arma d’un pistolet, donna à son frère un grand couteau, alla avec lui à l’école, et, après une courte discussion, il laissa le maître roide mort sur la place. Le père, homme riche, gagna le jury, et le meurtrier ne subit pas la moindre punition. Cela indigna tellement le peuple, qu'il injuria publiquement les jurés, le meurtrier. et son père. Cette circonstance força les jurés de se démettre de leurs fonctions ; le meurtrier et son père se virent obligés de vendre leurs possessions et d’aller demeurer dans un autre Etat. C’est bien triste quand le peuple est réduit à se faire juge!

Les propriétaires mettent souvent eux-mêmes le feu à leurs maisons après avoir porté en lieu de sûreté les marchandises de prix ; puis ils estiment les édifices et les magasins bien au-dessus de leur valeur réelle, et font un beau bénéfice à l’aide de ces coquineries.

Quand je faisais des observations sur ce sujet, on disait toujours : « Que voulez-vous? l'Amérique est encore un pays jeune; cela changera avec le temps. »

Je ne sais pas, mais je crois que dans son enfance, du temps du grand Washington, tout allait mieux qu’aujeurd’hui que ce pays est dans toute la force de la jeunesse. Une bonne justice est le premier devoir d’un Etat, et exerce la plus grande influence sur la moralité de ses citoyens;

une mauvaise justice corrompt le peuple. Là où l’on aspire aux fonctions et aux places seulement pour s’enrichir, là où le riche peut tout obtenir, tout avoir pour de l’argent, et commettre impunément des crimes en se rachetant avec de l'or, il n’y a plus ni morale ni patriotisme. Au moment où l'Amérique se détacha de l'Angleterre, sa mère patrie, on pouvait la comparer à une feuille de papier blanc sans la moindre tache; l’Europe, au contraire, à une feuille couverte de taches. d’encres. Quelles belles choses n’aurait-on pas pu tracer sur cette feuille immaculee? et cela avec d’autant plus de facilité que la vieille Europe ne présente malheureusement que trop bien aux yeux du monde les défauts et les abus qui s'opposent à sa complète régénération. Que n’aurait-on pas pu faire de l'Amérique, pays si richement doté par la nature, et

„qui n'avait à combattre aucun des grands maux de l'Enrope? Mais malheureusement la feuille blanche n'a pas été gardée assez précieusement, et peu à peu elle a été furieusement salie !

La première impression que firent sur moi les Etats-Unis ne pouvait pas être-très-favorable, après ce que je venais de voir à la Nouvelle-Orléans. Bien que je n’eusse pas personnellement à me plaindre de la manière dont j'y fus accueillie, et que M. Durmayer et la famille Hoeffer, dans la maison de laquelle je passai les huit derniers jours, me comblassent d’honnêtetés et me témoignassent même beaucoup d’amitie, je n’en fus pas moins enchantée de quitter une ville que l’on pourrait aussi, à bon droit, appeler une ville de merveilles : car c’est chose prodigieuse que d’entendre des possesseurs et desmarchands d'esclaves parler sans cesse de la liberté et des droits de l’homme !

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